‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 379 sur 609 · DEVOIRS DES SUJETS ENVERS LES ROIS · texte numérisé non relu

DEVOIRS DES SUJETS ENVERS LES ROIS

supportable : diminuez un peu un joug si pesant, et nous vous serons fidèles sujets'. »

Il y avait dans ces remontrances quelque marque extérieure de respect , en ce qu'ils ne mandaient qu'une petite diminution , et promettaient d'être fidèles. Mais faire dépendre leur fidélité de la grâce qu'ils demandaient, c'était un commencement de mutinerie.

On ne voit rien de semblable dans les remontrances que les chrétiens, persécutés faisaient aux empereurs. Tout y est soumis , tout y est modeste; la vérité de Dieu y est dite avec liberté ; mais ces discours sont si éloignés des termes séditieux , qu'encore aujourd'hui on ne peut les lire sans se sentir porté à l'obéissance.

L'impératrice Justine , mère et tutrice de Valentinien II, voulut obliger saint Ambroise à donner une église aux ariens , qu'elle protégeait , dans la ville de Milan , résidence de l'empereur. Tout le peuple se réunit avec son évêque ; et , assemblé à l'église , il attendait l'événement de cette affaire. Saint Ambroise ne sortit jamais de la modestie d'un sujet et d'un évêque. Il fit ses remontrances à l'empereur. « Ne croyez pas, lui disait-iF, que vous ayez pouvoir d'ôter à Dieu ce qui est à lui. Je ne puis pas vous donner l'église que vous demandez : mais si vous la prenez, je ne dois pas résister. » Et encore^ : « Si l'empereur veut avoir les biens de l'Eglise , il peut les prendre ; personne de nous ne s'y oppose : qu'il nous les ôte, s'il veut ; je ne les donne pas , mais je ne les refuse pas. »

« L'empereur, ajoutait-il'', est dans l'Eglise, mais non au-dessus de l'Eglise. Un bon empereur, loin de rejeter le secours de l'Eglise , le recherche. iXous disons ces choses avec respect : mais nous nous sentons obligés de les exposer avec liberté.»

Il contenait le peuple assemblé tellement dans le respect, qu'il n'échappa jamais une parole insolente. On priait, on chantait les louanges de Dieu , on attendait son secours.

Voilà une résistance digne d'un chrétien et d'un évêque. Cependant, parce que le peuple était assemblé avec son pasteur , on disait au palais que ce saint pasteur aspirait à la tyrannie. 11 répondit" : « J'ai une défense , mais dans les prières des pauvres. Ces aveugles et ces boiteux , ces estropiés et ces vieillards, sont plus forts que les soldats les plus courageux. » Voilà les forces d'un évêque, voilà son armée.

Il avait encore d'autres armes, la patience et les prières qu'il faisait à Dieu. « Puisqu'on appelle cela une tyrannie, j'ai des armes, disait-il", j'ai le pouvoir d'offrir mon corps en sacrifice. Nous avons notre tyrannie et notre puissance. La puissance d'un évêque est sa faiblesse. Je suis fort quand je suis faible, disait saint Paul. »

En attendant la violence dont l'Eglise était menacée, le saint évêque était à l'autel, demandant à Dieu, avec larmes, qu'il n'y eût point de sang répandu , ou du moins qu'il plût à Dieu de se contenter du sien. « Je commençai, dit-il', à pleurer amèrement en offrant le sacrifice, priant Dieu de

1. /;/. Iteg., XII, 4; //. I>ar..\,i. —2. .lîniir., £;). xxi, al- xiii, n. IG, 22. tom. 11. — 3. Ambr., Vrai, de Basilicis non IradeDclis, n. 33, lom. II, c. 872. — -4. Idem, a. 30, c. 873. — 5. Ibid. — 6. Ambr., ep. xxi, al. xiii, U.23, c. 858. — 7. Idem, a. 5, c, 853.

B. — T. vni.

nous aider de telle sorte, qu'il n'y eût point de sang répandu dans la cause de l'Eglise : qu'il n'y eût du moins que le mien qui fût versé , non-seulement pour le peuple , mais même pour les impies. )>

Dieu écouta des prières si ardentes : l'Eglise fut victorieuse , il n'en coûta le sang à personne.

Peu de temps après, Justine et son fils, presque abandonnés de tout le monde , eurent recours à saint Ambroise , et ne trouvèrent de fidélité ni de zèle pour leur service, qu'en cet évêque, qui s'était opposé à leurs desseins dans la cause de Dieu et de l'Eglise.

Voilà ce que peuvent les remontrances respectueuses : voilà ce que peuvent les prières, .\insi faisait la reine Esther : ayant conçu le dessein de fléchir Assuérus , son mari , après qu'il eût résolu de sacrifier tous les Juifs à la vengeance d'Aman , elle fit dire à Mardochée' : « Assemblez tous les • Juifs que vous trouverez à Suse, et priez pour \ moi. Ne mangez ni ne buvez pendant trois jours et trois nuits. Jejeûnerai de même avec mes femmes : après , je m'exposerai à perdre la vie , et je parlerai au roi, contre la loi, sans attendre qu'il m'appelle. »

Quand elle parut devant le roi-, « les yeux étincelants de ce prince témoignèrent sa colère : mais Dieu , se ressouvenant des prières d'Esther, et de celles des Juifs , changea la fureur du roi en douceur. » Et les Juifs furent délivrés à la considération de la reine.

Ainsi quand le prince des apôtres fut arrêté prisonnier par Hérode, « toute l'Eglise priait pour lui sans relâche^ » Et Dieu envoya son ange pour le délivrer. Voilà les armes de l'Eglise ; des vœux et des prières persévérantes.

Saint Paul, prisonnier pour Jésus-Christ, n'a que ce secours et ces armes. « Préparez-moi un logement; car j'espère que Dieu me donnera à vos prières*. »

En effet, il sortit de prison : « Et il fut délivré de la gueule du lion °. » Il appelle ainsi Néron , l'ennemi non-seulement des chrétiens , mais de tout le genre humain.

Que si Dieu n'écoute pas les prières de ses fidèles; si, pour éprouver et pour châtier ses enfants, il permet que la persécution s'échauffe contre eux, ; ils doivent alors se ressouvenir que Jésus-Christ les a « envoyés comme des brebis au milieu des

loups". I)

Voilà une doctrine vraiment sainte , vraiment digne de Jésus-Christ et de ses disciples.

ARTICLE IIL

Deux difficultés tirées de l'Ecriture et des Machabées.

de David

Première Proposition. La conduite de David ne favorise pas la rébellion.

David persécuté par Saûl , ne se contenta pas de prendre la fuite, mais encore « il assembla ses frères et ses parents; tous les mécontents, tous ceux qui étaient accablés de dettes , et dont les af-

1. Eslh., IV, 16. — 2. frfem.xv, 10, H ; viii, ix. — 3. Act., xii 5 et seq. — 4. Epist. ad Phil., 22, — 5. //. Tim., iv ,17.-0. llnWi.', X, 10.

POLITIQUE DF, L'ÉCRITURE SAINTE

faires étaient en mauvais étal, se joignirent à lui au nombre de quatre cents , et il fut leur capitaine'. »

Il demeura en cet état dans la Judée, armé contre Saui qui l'avait déclaré son ennemi et qui le poursuivit comme tel avec toutes les forces d'IsraëP. 11 se retira enfin dans le royaume d'Achis , roi des Philistins, avec lequel il traita, et en obtint la ville de Siceleg^

Achis regardait tellemeut David comme l'ennemi juré des Israélites, qu'il le mena avec lui les allant combattre, et lui dit* : « Je vous donnerai ma vie en garde tout le reste de mes jours. »

En effet, David et ses gens marchaient à la queue avec Achis ; et il ne se retira de l'armée des Philistins, que lorsque les satrapes qui se défiaient de lui , obligèrent le roi à la congédier^.

Il paraît qu'il ne se retira qu'à regret. « Qu'ai-je fait, dit-il, à Achis"; et qu'avez-vous remarqué en moi qui vous déplaise depuis que je suis avec vous, pour m'em pécher de vous suivre et de combattre les ennemis du roi mon seigneur? »

Etre armé contre son roi, traiter avec ses ennemis , aller combattre avec eux contre son peuple : voilà tout ce que peut faire un sujet rebelle.

iVlais pour justifier David, il ne faut que considérer toutes les circonstances de l'histoire.

Ce n'était pas un sujet comme les autres ; il était choisi de Dieu pour succéder à Saiil, et déjà Samuel l'avait sacré'.

Ainsi le bien public, autant que son intérêt particulier, l'obligeait à garder sa vie , que Saiil lui voulait ùter injustement.

Son intention toutefois n'était pas de demeurer en Israël, avec ces quatre cents hommes qui suivaient ses ordres. « 11 s'était retiré auprès du roi de Moab, avec sou père et sa mère, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de déclarer sa volonté*. »

Ce fut un ordre de Dieu, porté par le prophète Gad', qui l'obligea de demeurer dans la terre de Juda, où il était plus aimé, parce que c'était sa tribu.

Au reste , il n'en vint jamais à aucun combat contre Saiil , ni contre son peuple. Il fuyait de désert en désert , seulement pour s'empêcher d'être pris'».

Etant dans le Carmel , au plus riche pays de la Terre-Sainte, et au milieu des biens de Nabal , l'homme le plus puissant du pays, il ne lui enleva jamais une brebis dans un immense troupeau ; et loin de le vexer, il le défendait contre les courses des ennemis ".

Quelque cruelle que fût la persécution qu'on lui fît, il ne perdit jamais l'amour qu'il avait pour son prince, dont il regarda toujours la personne comme sacrée'^.

« Il sut que les Philistins attaquaient la ville de Ceilan, et pillaient les environs. Il y fut avec ses gens, il tailla en pièces les Philistins, il leur prit leur bagage et leur butin , et sauva ceux de Ceilan". »

« Ses gens s'opposaient à ce dessein. Quoi , di-

1. /. neg., XXII, 1,2. —2. Idem, 6, 7; xxiv, 2, 3; xxvt, 1,2, 3,4. — 3. Ibid., xxvii, e. — i. Jbid.. xxviii, 1 , 2. — 5. Ibid., xxix, i, 2, 3. elc. — 0. Ibid.. 8. — 7. Ibid., xvi,12, 13. — 8. /. Iteg., xxn, 3,4. — a. Idem. 5. — 10. Jbid., xxn , xxiii , xxiv, xxvi. — H. Ibid., XXV, 15. — 12. Ibid., XXIV, XXVI. — 13. Ibid., xxiii, 1, 5.

saient-ils , à peine pouvons-nous vivre en sûreté dans la terre de Juda? Que n'aurons-nous pas à craindre si nous marchons vers Ceilan, contre les Philistins'? mais le zèle de David l'emporta sur leur crainte.

C'est ainsi que, poursuivi à outrance, il ne perd jamais le désir de servir son prince et son pays.

Il est vrai qu'à la fin il se retira chez Achis, et qu'il traita avec lui. Mais encore qu'il eût l'adresse de persuader à ce prince, qu'il faisait des courses sur les Juifs-; en effet il n'enlevait rien qu'aux Amalécites , et aux autres ennemis du peuple de

Quant à la ville que lui donna le roi Achis, il l'incorpora au royaume de Juda', et le traité qu'il fît avec l'ennemi profita à son pays.

Que si, pour ne point donner de défiance à Achis, il le suit quand il marche contre Saûl-; si, pour la même raison , il témoigne qu'il ne se retire qu'à regret : c'est un effet de la même adresse qui lui avait sauvé la vie.

Il faut tenir pour certain que dans cette dernière rencontre il n'eût pas plus combattu contre son peuple, qu'il avait fait jusqu'alors. Il était à la queue du camp avec le roi des Philistins'; auquel il paraît assez que la coutume de ces peuples ne permettait pas de se hasarder.

De savoir ce qu'il eût fait dans la mêlée, si le combat fût venu jusqu'au roi Achis , c'est ce qu'on ne peut deviner. Ces grands hommes, abandonnés à la Providence divine , apprennent sur l'heure ce qu'ils ont à faire; et après avoir poussé la prudence humaine jusqu'où elle peut aller, ils trouvent, quand elle est à bout, des secours divins qui, contre toute espérance , les dégagent des inconvénients où ils semblaient devoir être inévitablement enveloppés.

11° Proposition. Les guerres des Macliabées n'autorisent point les révoltes.

Les Juifs, conquis par les Assyriens, étaient passés successivement sous la puissance des Perses , sous celle d'Alexandre , et enfin sous celle des rois de Syrie.

Il y avait environ trois cent cinquante ans qu'ils étaient dans cet étal ; et il y en avait cent cinquante qu'ils reconnaissaient les rois de Syrie, lorsque la persécution d'Antiochus l'Illustre leur fit prendre les armes contre lui, sous la conduite des Macliabées. Ils firent longtemps la guerre, durant laquelle ils traitèrent avec les Romains et avec les Grecs contre les rois de Syrie, letxrs légitimes seigneurs , dont enfin ils secouèrent le joug , et se firent des princes de leur nation.

Voilà une révolte manifeste : ou, si ce n'en est pas une , cet exemple semble montrer qu'un gouvernement tyrannique, et surtout une violente persécution , où les peuples sont tourmentés pour la véritable religion , les exemple de l'obéissance qu'ils doivent à leurs princes.

Il ne faut nullement douter que la guerre des Machabées ne fût juste, puisque Dieu même l'a approuvée : mais si on remarque les circonstances du fait , on verra que cet exemple n'autorise pas

1. /. Reg. XXIII, 3, 4, 5. — 2. Tdem , xxvii , 2,3, K, 9, 10, elc. — 3. Ibid.. l). — 4. Ibid., xxix, 2.

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