‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 380 sur 609 · LIVRE VI. — DEVOIRS DES SUJETS ENVERS LES ROIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — DEVOIRS DES SUJETS ENVERS LES ROIS

les révoltes que le motif de la religion a fait entreprendre depuis.

La religion véritable, jusqu'à la venue du Messie, devait se perpétuer dans la race d'Abraham , et par la trace du sang.

Elle devait se perpétuer dans la Judée, dans Jérusalem , et dans le temple , lieu choisi de Dieu pour y offrir les sacrifices , et y exercer les cérérémonies de la religion, interdites partout ailleurs.

Il était donc de l'essence de la religion, que les enfants d'Abraham subsistassent toujours, et subsistassent dans la terre donnée à leurs pères, pour y vivre selon la loi de Moïse : dont aussi les rois de Perse, et les autres jusqu'à Antiochus, leur avaient toujours laissé le libre exercice.

Celte famille d'Abraham, fixée dans la Terre- Sainte , en devait être transportée une seule fois par un ordre exprès de Dieu , mais non pour en être éternellement bannie. Au contraire , le prophète Jérémie qui avait porté au peuple l'ordre de. passer à Babylone', où Dieu voulait qu'ils subissent la peine due à leurs crimes, leur avait en même temps promis qu'après soixante et dix ans de captivité ils seraient rétablis dans leur terre , pour y pratiquer, comme auparavant , la loi de Moïse, et y exercer leur religion à l'ordinaire dans Jérusalem, et dans le temple rebâti^.

Le peuple ainsi rétabli devait toujours demeurer dans cette terre, jusqu'à l'arrivée de Jésus- Christ ; auquel temps Dieu devait former un nouveau peuple , non plus du sang d'Abraham , mais de tous les peuples du monde; et disperser en capti\ ité par toute la terre, les Juifs infidèles à leur Messie.

Mais auparavant ce Messie devait naître dans cette race , et commencer dans Jérusalem , au milieu des Juifs, cette Eglise qui devait remplir tout l'univers. Ce grand mystère de la religion est attesté par tous les prophètes ; et ce n'est pas ici le lieu d'en rapporter les passages.

Sur ces fondements il paraît que laisser éteindre la race d'Abraham, ou souffrir qu'elle fût chassée de la Terre-Sainte au temps des rois de Syrie, c'était trahir la religion, et anéantir le culte de Dieu.

Il ne faut plus maintenant que considérer quel était le dessein d'Antiochus.

11 ordonna que les Juifs quittassent leur loi pour vivre à la mode des Gentils, sacrifiant aux mêmes idoles, et renonçant à leur temple, qu'il fil profaner, jusqu'à y mettre sur l'autel de Dieu l'idole de Jupiter Olympien ^

Il ordonna la peine de mort contre ceux qui désobéiraient'.

Il vint à l'exécution : toute la Judée regorgeait du sang de ses enfants ^

Il assembla toutes ses forces « pour détruire les Israélites , et les restes de Jérusalem : et pour effacer dans la Judée la mémoire du peuple de Dieu, y établir les étrangers, et leur distribuer par sort toutes les terres*^. »

II avait résolu de vendre aux Gentils tout ce qui échapperait à la mort : et les marchands des

1. Jerem., xxi, 7, 8, 9. — 2. Idem, xxv, 12; .txvir. 11, 12; xxix, 10. U; XXX, 3, elc. — 3. /. ilach., i, 43, 40, 47. elc, 57. — l./dem,.i2. — 5. 76id., 60, 63, 64, etc.; //. i/oc/i., vi, 8, 9, 10, elc. — 6. y. Mach.. III, 35, 36.

peuples voisins vinrent en foule avec de l'argent pour les acheter'.

Ce fut dans celte déplorable extrémité , que Judas le Machabée prit les armes avec ses frères, et ce qui restait du peuple juif. Quand ils virent le roi implacable tourner toute sa puissance « à la ruine totale de la nation, ils se dirent les uns aux autres : Ne laissons pas détruire notre peuple , combattons pour notre patrie , et pour notre religion, qui périrait avec nous^ »

Si des sujets ne doivent plus rien à un roi qui abdique la royauté , et qui abandonne tout à fait le gouvernement : que penserons-nous d'un roi qui entreprendrait de verser le sang de tous ses sujets, et qui, las de massacres, en vendrait le reste aux étrangers? Peut-on renoncer plus ouvertement à les avoir pour sujets , ni se déclarer plus hautement , non plus le roi et le père , mais l'ennemi de tout son peuple?

C'est ce que fit Antiochus à l'égard de tous les Juifs, qui se virent non-seulement abandonnés, mais exterminés en corps par leur roi; et cela sans avoir fait aucune faute, comme Antiochus luimême est contraint, à la fin, de le reconnaître. (( Je me souviens des maux que j'ai faits dans Jérusalem, et des ordres que j'ai donnés sans raison, pour exterminer tous les habitants de la Judée ^ »

Mais les Juifs étaient encore en termes bien plus forts , puisque , selon la constitution de ces temps et de l'ancien peuple , avec eux périssait la religion ; et que c'était y renoncer que de renoncer à leur terre. Ils ne pouvaient donc se laisser ni vendre, ni transporter, ni détruire en corps : et en ce cas la loi de Dieu les obligeait manifestement à la résistance.

Dieu aussi ne manqua pas à leur déclarer sa volonté , et par des succès miraculeux , et par les ordres exprès que Judas reçut, lorsqu'il vit en esprit le prophète Jérémie « qui lui mettait en main une épée d'or en prononçant ces paroles : Recevez cette sainte épée que Dieu vous envoie, assuré qu'avec elle vous renverserez les ennemis de mon peuple d'Israël\ »

C'est à Dieu de choisir les moyens de conserver son peuple. Quand Assuérus, surpris par les artifices d'Aman , voulut exterminer tout le peuple juif. Dieu rompit ce dessein impie, changeant, par le moyen de la reine Esther, le cœur de ce roi, qu'une malheureuse facilité plutôt qu'une malice obstinée avait engagé dans un si grand crime. Mais pour le superbe Antiochus qui faisait ouvertement la guerre au ciel , Dieu voulut l'abattre d'une manière plus haute ; et il inspira à ses enfants un courage contre lequel les richesses , la force et la multitude ne furent que d'un secours fragile.

Dieu leur donna tant de victoires, qu'à la fin les' rois de Syrie firent la paix avec eux, et autorisèrent les princes qu'ils avaient choisis , les traitant d'amis et de frères" : de sorte que tous les titres^ de puissance légitime concoururent à les établir.

l. I. Mach., m, 41; //. J/ocft., viii, 11, 14,34,36. —2. I. ilach.. i 42, 43.-3. Idem, vi , 12. — 4. //. il/ac)i., xv, 15 , 16. — 5. /. tUuh., XI, 24, 25, etc.; XIV, 38, 39, etc.; xv, 1,2, etc.

IMiLITIOUE OE L'ÉCRITURE SAINTE.

Remarque. — On trouvera ces deu.x diflicultés, el plusieurs autres matières concernant les devoirs de la sujétion sous l'autorité légitime , traitées à fond dans le cinquième Avertissement contre le ministre Jurieu , el dans la Ih'fensc des l'ariations contre le ministre llusnage.

nse de l'Histoire

UYEE SEPTIEME.

Des devoirs particuliers de la royauté.

ARTICLE PREMIER

Division générale des devoirs du prince.

Les sujets ont appris leurs obligations. Nous avons donné aux princes la première idée des leurs. Il faut descendre au détail : et afin de ne rien omettre , faisons une exacte distribution de ces devoirs.

La fin du gouvernement est le bien et la conservation de l'Etat.

Pour le conserver, il faut , en premier lieu , y entretenir au dedans une bonne constitution.

En second lieu, profiter des secours qui lui sont donnés.

En troisième lieu , il faut sauver les inconvénients dont il est menacé.

Ainsi se conserve le corps humain, en y maintenant une bonne constitution ; en se prévalant des secours dont la faiblesse des choses humaines veut être appuyée; en lui procurant les remèdes convenables contre les inconvénients et les maladies dont il peut être attaqué.

La bonne constitution du corps de l'Etat consiste en deux choses , dans la religion et dans la justice : ce sont les principes intérieurs et constitutifs des Etats. Par l'une , on rend à Dieu ce qui lui est dû, et par l'autre, on rend aux hommes ce qui leur convient.

Les secours essentiels à la royauté et nécessaires au gouvernement, sont les armes, les conseils , les richesses ou les finances , où on pariera du commerce et des impôts.

Enfin , nous finitions par la prévoyance des inconvénients qui accompagnent la royauté , et des remèdes qu'on y doit apporter.

Le prince sait tous ses devoirs particuliers quand il sait faire toutes ces choses. C'est ce que nous allons lui enseigner dans les livres suivants. Commençons à lui expliquer ce qu'il doit à la religion.

ARTICLE II

De la religion en timt qu'elle est le bien des nations et de la société civile.

Première Proposition. Dans l'ignorance et la corruption du genre humain, il s'y est toujours conservé quelques principes de religion.

Il est vrai que saint Paul parlant aux peuples de Lycaonie , il leur a dit que « Dieu avait laissé toutes les nations aller chacune dans leurs voies ' . » Comme s'il les avait entièrement abandonnées à elles-mêmes, et à leurs propres pensées en ce qui regarde le culte de Dieu, sans leur en faisser aucun principe. Il ajoute cependant, au même endroit- : « qu'il ne s'était pas laissé lui-même

t..4c(.,xiv, 15.-2. Idem, IG.

sans témoignage , répandant du ciel ses bienfaits , donnant la pluie el les temps propres à produire des fruits; remplissant nos cœurs de la nourriture convenable, et de joie. » Ce qu'il n'aurait pas dit à ces peuples ignorants , si , malgré leur barbarie , il ne leur fût resté quelque idée de la puissance et de la bonté divine.

On voit aussi parmi ces barbares une connaissance de la divinité, à laquelle ils voulaient sacrifier'. Et cette espèce de tradition de la divinité, du sacrifice et de l'adoration instituée pour la reconnaître, se trouve, dès les premiers temps, si universellement répandue parmi les nations où il y a quelque espèce de police , qu'elle ne peut être venue que de Noé et de ses enfants.

Ainsi, quoique le même saint Paul, parlant aux Gentils convertis à la foi , leur ait dit « qu'ils étaient auparavant sans Dieu en ce monde^; » il ne veut pas dire qu'ils fussent absolument sans divinité : puisqu'il reproche ailleurs aux Gentils « qu'ils se laissaient entraîner à l'adoration des idoles sourdes et muettes^. »

Si donc il reproche aussi aux Athéniens* les temps d'ignorance , où l'on vivait sans connaissance de Dieu, c'est seulement pour leur dire qu'ils n'avaient de Dieu que des connaissances confuses et pleines d'erreur; quoiqu'au reste ils ne fussent pas tout à fait destitués de la connaissance de Dieu, puisque même ils l'adoraient quoique inconnu"', et qu'ils lui rendissent dans leur ignorance quelque sorte de culte.

De semblables idées de la divinité se trouvent dans toute la terre de toute antiquité : et c'est ce qui fait qu'on ne trouve aucun peuple sans religion , de ceux du moins qui n'ont pas été absolument barbares , sans civilité et sans police.

II li Proposition. Ces idées de religion avaient, dans ces peuples, quelque chose de ferme et d'inviolable.

<( Passez aux îles de Céthim, disait Jérémie", et envoyez en Cédar (aux pays les plus éloignés de l'Orient et de l'Occident). Considérez attentivement ce qui s'y passe ; et voyez si une seule de ces nations a changé ses dieux : et cependant ce ne sont pas des dieux. » Ces principes de religion étaient donc réputés pour inviolables : et c'est aussi par celte raison qu'on a eu tant de peine d'en retirer ces nations.

111= Proposition. Ces principes de religion , quoique appliqués à l'idolâtrie et à l'erreur, ont suffi pour établir une constitution stable d'Etat et de gouvernement.

Autrement il s'ensuivrait qu'il n'y aurait point de véritable et légitime autorité hors de la vraie religion et de la vraie Eglise : ce qui est contraire à tous les passages où l'on a vu que le gouvernement des empires , même idolâtres , et où règne l'infidélité, était saint, inviolable, ordonné de Dieu, et obligatoire en conscience.

La religion du serment, reconnue dans toutes les nations, prouve la vérité de notre proposition.

Saint Paul observe deux choses dans la religiou du serment'. L'une, qu'on jure par plus grand

1. Àct., XIV, 10. 11, 12. —2. Eph., II, 12. —.3. /. C.<ir.'.i.u, 2. — 13. Ml., XVII, 30. — 5. Hem, 23. —6. Jer., ii, 10, H. — 7. Heh., VI, 13. li;, n, 1«.

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