LIVRE VII. — DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ
que soi ; l'autre , qu'on jure par quelque chose d'immuable. D'où le même apôtre conclut que « le serment fait parmi les hommes le dernier affermissement , la dernière et finale décision des affaires. 1)
Il y faut encore ajouter une troisième condition : c'est qu'on jure par une puissance qui pénètre le plus secret des consciences ; en sorte qu'on ne peut la tromper, ni éviter la punition du parjure.
Cela posé, et le serment étant établi parmi toutes les nations, cette religion établit en même temps la sûreté la plus grande qui puisse être parmi les hommes, qui s'assurent les uns les autres par ce qu'ils jugent le plus souverain, le plus stable, et qui seul se fait sentir à la conscience.
C'est pourquoi il a été établi, qu'en deux cas, où la justice humaine ne peut rien : dont l'un est quand il faut traiter entre deux puissances égales, et qui n'ont rien au-dessus d'elles, et l'autre est lorsqu'il faut juger des choses cachées, et dont on n'a pour témoin ni pour arbitre que la conscience , il n'y a point d'autre moyen d'aiTermir les choses, que par la religion du serment.
Pour cela , il n'est pas absolument nécessaire qu'on jure par le Dieu véritable; et il suffit que chacun jure par le Dieu qu'il reconnaît. Ainsi , comme le remarque saint Augustin', on affermissait les traités avec les Barbares par les serments en leurs dieux : Juratione barbarica. Ce que ce Père prouve par le serment qui affermit le traité de paix entre Jacob et Laban, chacun d'eux jurant par son Dieu : Jacob par le vrai Dieu, « qui avait été redouté et révéré par son père Isaac ; » et Laban, idolâtre, jurant par ses dieux- : comme il paraîtra à ceux qui sauront le bien entendre.
C'est donc ainsi que la religion, vraie ou fausse, établit la bonne foi entre les hommes ; parce qu'encore que ce soit aux idolâtres une impiété de jurer par de faux dieux, la bonne foi du serment qui affermit un traité n'a rien d'impie, étant au contraire en elle-même inviolable et sainte , comme l'enseigne le même docteur au même lieu. C'est pourquoi Dieu n'a pas laissé d'être le vengeur des faux serments entre les infidèles ; parce que encore que les serments par les faux dieux soient en abomination devant lui , il n'en est pas moins le protecteur de la bonne foi qu'on veut établir par ce moyen.
Nous avons vu^ que les nations qui ne connaissaient pas le vrai Dieu , n'ont pas laissé d'affermir leurs lois par des oracles de leurs dieux, cherchant d'établir la justice et l'autorité, c'est-à-dire la tranquillité et la paix , par les moyens les plus inviolables qui se trouvassent parmi les hommes.
Par là ils ont prétendu que leurs lois et leurs magistrats devenaient des choses saintes et sacrées. Et Dieu même n'a pas dédaigné de punir l'irréligion des peuples qui profanaient les temples qu'ils croyaient saints, et les religions qu'ils croyaient véritables , à cause qu'il juge chacun par sa conscience.
Que si l'on demande ce qu'il faudrait dire d'un Etal où l'autorité publique se trouverait établie sans aucune religion; on voit d'abord qu'on n'a pas besoin de répondre à des questions chiméri-
1. .(119.. Efist. XLVH ad Public, n. 2. — 2. Gcn., xxxi, 53, elc. — 3. Ci-dessus, liv. 1, art. vi, vu' propos.
ques. De tels Etats ne furent jamais. Les peuples où il n'y a point de religion sont en même temps sans police , sans véritable subordination , et entièrement sauvages. Les hommes n'étant point tenus par la conscience , ne peuvent s'assurer les uns les autres. Dans les empires où les histoires rapportent que les savants et les magistrats méprisent la religion, et sont sans Dieu dans leur cœur, les peuples sont conduits par d'autres principes, et ils ont un culte public.
Si néanmoins il s'en trouvait où le gouvernement fût établi , encore qu'il n'y eût aucune religion (ce qui n'est pas , et ne paraît pas pouvoir être) il y faudrait conserver le bien de la société le plus qu'il serait possible : et cet état vaudrait mieux qu'une anarchie absolue , qui est un état de guerre de tous contre tous.
IV" Proposition. La véritable religion étant fondée sur des principes certains, rend la constitution des Etats plus stable et plus solide.
Quoiqu'il soit vrai que les fausses religions , en ce qu'elles ont de bon et de vrai , qui est qu'il faut reconnaître quelque divinité à laquelle les choses humaines sont soumises , puissent suffire absolument à la constitution des Etats , elles laissent néanmoins toujours , dans le fond des consciences, une incertitude et un doute qui ne permet pas d'établir une parfaite solidité.
On a honte , dans son cœur, des fables dont sont composées les fausses religions, et de ce qu'on voit dans les écrits des sages païens. Quand il n'y aurait d'autre mal que celui d'adorer des choses muettes et insensibles ; comme les astres, la terre , et les éléments ; ou que de croire la divinité figurale , d'en attacher la vertu au bois, à la pierre et aux métaux, et d'adorer les idoles, c'està-dire l'ouvrage de ses mains, c'est quelque chose de si insensé et de si bas , qu'on ne peut s'empêcher d'en rougir au dedans de soi : et c'est pourcjuoi les sages païens n'en voulaient rien croire, encore qu'à l'extérieur ils se conformassent aux coutumes populaires, comme saint Paul le leur a reproché ' .
De là vient l'irréligion ; et l'athéisme prend facilement racine dans de telles religions : comme il paraît par l'exemple des épicuriens, avec lesquels saijit Paul disputait^.
Cette secte n'admettait des dieux qu'en paroles et par politique , pour se soustraire à la haine et aux châtiments publics. Mais au reste tout le monde savait que les dieux que les épicuriens admettaient, sans soin des choses humaines, sans puissance et sans providence, ne fpisaient aucun bien, et n'appuyaient en aucune sorte la foi publique. On les tolérait toutefois encore que leur déisme fût au fond un vrai athéisme , et que leur doctrine, qui flattait les sens, gagnât publiquement le dessus parmi les gens qui se piquaient d'avoir de l'esprit.
Les stoïciens, qui leur étaient opposés, contre lesquels saint Paul disputa aussi ^, n'avaient pas une opinion plus favorable à la divinité , puisqu'ils faisaient un dieu de leur sage , et même le préféraient à leur Jupiter.