LIVRE VII. — DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ
mêmes le livre de la loi , d'en avoir toujours avec eux un exemplaire authentique , de le lire tous les jours de leur vie , comme nous l'avons déjà remarqué, on ne peut douter que ce soit pour les rendre capables d'en instruire leurs peuples, et de leur en procurer l'intelligence, comme fit le vaillant et pieux roi Josaphat.
Quel soin, quel empressement ne voyons-nous pas encore dans le roi Josias d'écouter cette loi , et d'en faire lui-même la lecture au peuple, aussitiH que le grand-prêtre Helcias lui eût remis entre les mains l'exemplaire authentique du Deutéronome, qui avait été égaré dès les premières années du règne de l'impie Wanassès, son aïeul, et que ce pontife venait de retrouver dans le temple du Seigneur'! » Le roi ayant fait assembler tous les anciens de Juda et de Jérusalem, il monta au temple du Seigneur, accompagné de tous les hommes de Juda et des citoyens de Jérusalem , des prêtres, des lévites, des prophètes, et de tout le peuple, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. Ils se mirent tous à écouter dans la maison du Seigneur; et le roi leur lut toutes les paroles de ce livre de l'alliance, qui avait été trouvé dans la maison du Seigneur. ))
L'Ecriture nous fait assez entendre qu'on devait imputer la principale cause des désordres et des impiétés auxquels s'étaient abandonnés les rois de Juda, prédécesseurs de Josias, aussi bien que la juste vengeance que le Seigneur allait exercer sur eux, à la négligence qu'ils avaient eue de s'instruire sur la loi de Dieu, et à l'ignorance profonde de cette loi, où ils avaient laissé tomber le peuple. « Car, dit ce prince ^ la colère du Seigneur s'est embrasée contre nous, et est près de fondre sur nos têtes , parce que nos pères n'ont point écouté les paroles du Seigneur, et n'ont point accompli ce qui a été écrit dans ce livre. »
En effet, leur négligence avait été portée à un tel excès, que ces rois avaient laissé égarer l'exemplaire authentique du Deutéronome , que Moïse avait mis en dépôt à côté de l'arche d'alliance , et qui fut retrouvé du temps de Josias.
Ce fut aussi sans doute pour récompenser le zèle dont fut rempli ce saint roi , en cette mémorable occasion, que Dieu l'exempta expressément de la sentence terrible qu'il avait prononcée contre les rois de Juda. « Quant au roi de Juda qui nous a envoyés ici pour prier et pour consulter le Seigneur, répondit aux envoyés de Josias la prophétesse Olda, inspirée de Dieu% voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israël : Parce que vous avez écouté les paroles de ce livre (que vous en avez pénétré le sens, que vous en avez instruit votre peuple), que votre cœur en a été attendri , que vous vous êtes humilié devant moi en entendant les maux dont j'ai menacé Jérusalem et ses habitants, je vous ai aussi exaucé, dit le Seigneur. Je vous ferai reposer avec vos pères; vous serez mis en paix dans votre tombeau, et vos yeux ne verront point tous les malheurs que je dois faire tomber sur cette ville et sur ses habitants. » Juste récompense de la sainte ardeur qu'eut ce prince pieux , d'écouter
1. IV. Reg., xxui, 1,2; //. rnri., xxxiv, 29. 30. —2. lY. tleg., xxM, 13; ;/. Parai.. xxxiv,21. — 3. IV.neg., xxii, IS, l'J, 20; 11. Pnral., x.xxi, 20, 27,28.
lu loi de Dieu, de s'y rendre attentif et d'en avoir procuré l'intelligence à son peuple.
ARTICLE IV
Erreurs des hommes du monde, et des politiques, sur les affaires et les exercices de la religion.
Première Proposition. La fausse politique regarde avec dédain les affaires de la religion; et on ne se soucie ni des matières qu'on y traite , ni des persécutions qu'on fait souffrir à ceux qui la suivent. Première erreur des puissances et des politiques du monde.
Il n'y a rien de plus bizarre que les jugements des hommes d'Etat et des politiques sur les affaires de la religion.
La plupart les traitent de bagatelles et de vaines subtilités. Les Juifs amenaient saint Paul , avec une haine obstinée , << au tribunal de Gallion , proconsul d'Achaïe, et lui disaient que cet homme voulait 'faire adorer Dieu contre ce que la loi en avait réglé'. » Ils croyaient avoir attiré son attention , par une accusation si griève et si sérieuse. « Mais Paul n'eut pas plus tôt ouvert la bouche (pour sa défense), que le proconsul l'interrompit, et du haut de son tribunal- : S'il s'agissait, dit-il aux Juifs, de quelque injustice et de quelque mauvaise action, je vous donnerais tout le temps que vous souhaiteriez. Mais pour les questions de mots et de noms, et de disputes sur votre loi , faites-en comme vous voudrez , je ne veux point être juge de ces choses. » Il ne dit pas : Elles sont trop hautes et passent mon intelligence : il dit que tout cela n'est que dispute de mots, et vaines subtilités, indignes d'être portées à un jugement sérieux et d'occuper le temps d'un magistrat.
Les Juifs, voyant que ce juge se mettait si peu en peine de leurs plaintes, et semblait abandonner Paul et son compagnon à leur fureur, « se jetèrent sur Sosthènes, et le battaient^ » (sans aucun respect pour le tribunal d'un si grand magistrat) : « et Gallion ne se mettait point en peine de tout cela. » Tout lui paraissait bagatelles, dans ces disputes de religion, et une ardeur imprudente de gens entêtés de choses vaines.
II» Proposition. Autre erreur des grands de la terre sur la religion : ils craignent de l'approfondir.
D'autres semblaient prendre la chose plus sérieusement. Félix, gouverneur de Judée, était trèsbien informé de cette voie*, c'est-à-dire, du christianisme. C'est pourquoi, entendant Paul discourir de la justice que les magistrats devaient rendre avec tant de religion ; de la chasteté qu'on devait garder avec tant de soin et de précaution (parole si dure aux mondains qui n'aiment que leurs plaisirs) ; et du jugement à venir, où Dieu demanderail compte de toutes ces choses avec une sévérité implacable : pour ne point trop approfondir des matières si désagréables, quoiqu'il ne pût s'empêcher d'en être effrayé, Félix lui dit" : « C'en est assez pour maintenant ; je vous appellerai en un autre temps plus commode. » Des objets qui l'occupaient davantage dissipaient ces frayeurs : l'avarice le dominait, et il ne mandait plus saint Paul «. que dans l'espérance qu'il lui donnerait de l'ar-
1. .ici., xviii, 12, 13. —2. Idem, U, 15. — 3. Ilml.. 17.-4. Ibid , XXIV ,22.-5. Ibid., XXIV, 25.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
gent, le laissant captif durant deux ans , et permettant néanmoins à tous ses amis de le voir'. »
111° Proposition. Autre procédé des gens du monde, qui prennent la religion pour une folie, sans aucun soin de faire justice, ou d'empêcher les vexations qu'on fait à l'innocence.
Festus , nouveau gouverneur, envoyé à la place de Félix, était à peu près dans le sentiment de Gallion, sinon qu'il poussait encore la chose plus loin. Le roi Agrippa, et la reine Bérénice, celle qui depuis fut si célèbre par la passion que Tite eut pour elle, désiraient beaucoup d'entendre saint Paul : et Festus leur en voulut donner le plaisir dans une assemblée solennelle , qu'on tint exprès pour cela avec grande pompe. « Au reste, disait-il au roi, je n'ai rien trouvé de mal en cet homme : mais il y avait entre lui et les Juifs qui me l'amenaient, des disputes sur leurs superstitions, et sur un certain Jésus qui était mort, et dont Paul assurait qu'il était vivant^. » Ces gens, occupés du monde et de leur grandeur, traitaient ainsi les affaires de la religion et du salut éternel, sans même daigner s'informer de faits aussi importants et aussi extraordinaires, que ceux qui regardaient le Fils de Dieu : car tout cela ne faisait rien à leurs intérêts , ni à leurs plaisirs , ou aux affaires du monde. Comme saint Paul eût pris la parole et qu'il commençait à entrer dans le fond des questions, Festus l'interrompit^; et sans respecter la présence du roi et de la reine , ni attendre leur jugement et celui de l'assemblée , il lui cria à haute voix : « Paul , vous êtes fou ; trop d'étude vous a tourné l'esprit*. »
On voit par là que, quelque équitable que parût Festus envers saint Paul , lorsqu'il demeure d'accord « qu'il ne l'a point trouvé criminel, et qu'on l'aurait pu renvoyer, s'il n'avait appelé à l'empereur^; » il entrait dans ce sentiment un secret mépris du fond de la chose, que Festus ne jugeait pas assez importante pour en faire la matière d'un jugement, ou mériter que l'empereur en prît connaissance. La seule affaire qu'il trouvait ici, était de savoir ce qu'il en manderait à l'empereur : « Je ne sais , dit-il ', qu'en écrire au maître. » Et il avait peur qu'on ne crût qu'il lui renvoyait des affaires tout à fait frivoles. Car de l'informer des miracles ou de la doctrine de Jésus-Christ , ou de Paul, et d'examiner les prophéties, où l'apôtre mettait son fort : ou enfin de parler sérieusement de l'affaire du salut éternel , il n'en était pas question.
Cependant cet homme équitable , qui ne voulait point condamner saint Paul , ne craignait pas de le livrer à ses ennemis. Car, au lieu de le juger à Césarée, où tout était disposé pour cela, et le renvoyer aussitôt, il proposa de le transportera Jérusalem , pour faire plaisir aux Juifs , qui avaient fait un complot pour le tuer, ou sur le chemin ou bien dans Jérusalem , où tout le peuple était à eux. Ce qui obligea saint Paul de dire à Festus'' : « Je n'ai fait aucun tort aux Juifs , comme vous le savez parfaitement : personne ne me peut livrer à eux. J'appelle à César, et c'est à son tribunal que je dois être jugé. »
1. AcL, XXIV, 2G. — 2. Idem, xxv, 1, 2, etc., 13, 14, 19,22, 23, 25. — 3. Ibid., XXVI, 1, 2 cl seq. — 4. Ibid., 2-t. —5. Md., xxv, 18, 25; XXVI, 32. — 0. Ibid.. xxv, 20. — 7. Ibid., 9, 10, 11.
Voici tout ce que Festus trouvait de réel et de sérieux dans cette affaire : faire plaisir aux Juifs , contenter la curiosité d'Agrippa, et résoudre ce qu'il fallait écrire à l'empereur. Quand on allait plus avant , et qu'on voulait examiner le fond , on était fou.
V° Proposition. Autre erreur : les égards humains font que ceux qui sont bien instruits de certains points de religion, n'en osent ouvrir la bouche.
Agrippa, qui était Juif, attaché à sa religion, et bien instruit des prophéties, agissait plus sérieusement. Saint Paul , qui le connut , le prit à témoin des faits qu'il avançait touchant Jésus-Christ. « Et lorsque Festus lui cria qu'il était fou : Non , non, dit-il', très-excellent Festus, je ne suis pas fou : le roi sait la vérité de ce que je dis, et je |iarle hardiment devant lui. Car tout cela ne s'est point passé dans un coin , mais aux yeux de tout le public. » Puis , adressant la parole au roi luimême : « 0 roi Agrippa! dit-il-, ne croyez-vous pas aux prophètes ? Je sais que vous y croyez. » Saint Paul voulait l'engager à dire de bonne foi , devant Festus et les Romains , ce qu'il savait sur ce sujet-là; et il devait ce témoignage à des païens. Mais il ne fait qu'éluder : et sans rien dire de tant de merveilles qui s'étaient passées en Judée, ni même oser témoigner ce qu'il croyait des prophéties, où il était tant parlé du Christ, il se contenta de répondre à saint Paul , par manière de raillerie : « Peu s'en faut que vous ne me persuadiez d'être chrétien ^ »
Voilà ce que pensaient les grands de la terre, les rois, et tous les hommes du monde , sur la grande affaire de ce temps-là, qui était celle de Jésus-Christ. On ne voulait ni la savoir, ni l'approfondir, ni dire ce que l'on en savait. Qui peut après cela s'étonner de ce qu'on en trouve si peu de chose dans les histoires profanes?
V' Proposition. Indifférence des sages du monde sur la religion.
Mais il n'y eut rien alors de plus merveilleux que les Athéniens. Athènes était de tout temps le siège de la politesse, du savoir et de l'esprit : les philosophes y triomphaient; et depuis qu'assujettie aux Romains, elle n'avait plus à traiter de la paix et de la guerre, ni des affaires d'Etat, elle s'était toute tournée à la curiosité : « en sorte qu'on n'y pensait à autre chose, qu'à dire ou à ouïr quelque nouveauté*, » surtout en matière de doctrine. Saint Paul y étant arrivé, il se trouvait dans le Lycée avec les philosophes stoïciens et épicuriens. « Il discourait avec eux. Les uns disaient : Que veut dire ce discoureur? Et les autres : C'est assurément un homme qui s'est entêté de nouvelles divinités, (ou comme ils parlaient) de nouveaux démons". » Ils se souvenaient que parmi eux on avait fait une pareille accusation à Socrate : et ils s'en tenaient toujours à leurs anciennes idées. Sur cela on le mena à l'Aréopage", la plus célèbre compagnie de toute la Grèce , sans autre vue que de contenter la curiosité des Athéniens ; et on tint pour cela le sénat exprès. Paul fut écouté, tant qu'il débita les
1. .Ici., XXVI, 24, 25, 26.— 2. /rfm, 27. — 3. /Wr;..28. — 4. Ibid.. XVII, 21. — 5. Ibid., 18. — G. Ibid., l'J eX seq.