LIVRE VII. — DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ
grands principes de la philosophie; et la Grèce fut bien aise de lui entendre citer si à propos ses poètes. Mais depuis qu'il vint au principal, qui était de leur annoncer Jésus-Christ ressuscité, et les miracles que Dieu avait faits pour montrer que ce Jésus-Christ était celui qu'il avait choisi pour déclarer sa volonté aux hommes; « les uns se moquèrent de Paul' ; » les autres , plus polis à la vérité, mais au fond ni mieux disposés, ni moins indifférents , lui dirent honnêtement : « Nous vous entendrons une autre fois sur cette matière. Et Paul sortit ainsi du milieu d'eux'. >> En pénétrant davantage, l'affaire fût devenue sérieuse; il eût fallu tout de bon se convertir : et le monde ne voulait songer qu'à la curiosité et à son plaisir.
On en avait usé de même dès le commencement envers Jésus-Christ. Hérode , à qui Pilatc l'avait renvoyé , ne voulait voir que des miracles et il aurait souhaité qu'un Dieu employât sa toute-puissance pour le divertir. Parce qu'il ne voulut pas lui faire un jeu des ouvrages de sa puissante main , il le méprisa , et le renvoya comme un fou , avec uu habit blanc dont il le revêtit ^.
Pilate ne fit pas mieux. Comme Jésus lui eût dit : « Je suis né , et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité * : » parole profonde , où il voulait lui apprendre à chercher la vérité de Dieu , il lui repartit : « Et qu'est-ce que la vérité ^ ? » Après quoi il leva le siège sans s'en informer davantage : comme s'il eût dit : La vérité , dites-vous ! et qui la sait"? ou que nous importe de la savoir, cette vérité qui nous passe? Les mondains , et surtout les grands ne s'en soucient guère, et ils n'ont à cœur que les plaisirs et les affaires.
Nous ne sommes pas meilleurs que tous ceux dont nous venons de parler : et si nous ne méprisons pas si ouvertement Jésus-Christ et sa doctrine, quand il en faut venir au sérieux de la religion . c'est-à-dire à la pratique : et à sacrifier son ambition ou son plaisir à Dieu et à son salut , nous nous rions secrètement de ceux qui nous le conseillent ; et la religion ne nous est pas moins un jeu qu'aux infidèles.
VI" Proposition. Comment la politique en vint enfin à persécuter la religion avec une iniquité manifeste.
Si on n'eût fait que discourir de la religion comme d'une matière curieuse , le monde ne l'aurait peut-être pas persécutée : mais comme on vit qu'elle condamnait ceux qui ne la suivaient pas , les intérêts s'en mêlèrent. Les pharisiens ne purent souffrir qu'on décriât leur avarice , ni qu'on vint ruiner la domination qu'ils usurpaient sur les consciences. Ceux qui faisaient des idoles, et les autres qui profitaient parmi les pa'iens du culte superstitieux, animaient le peuple. On se souvint que « Diane était la grande déesse des Ephésiens, quand on vit qu'en la décriant, la majesté de son temple que tout le monde révérait °, » et ensemble la grande considération, et le grand profit qui venait de ce côté-là aux particuliers et au public'', s'en allait à rien.
Rome elle-même se fâcha qu'on voulût décrier
1. Act., 32. — 2. Idem , 33, 33. — 3. Luc, xxili, 8. H. — 4. Joan., XVIII, 37. — 5. Idem.' 38. — 0. Act., xi.\, 27. 28. — 7. Idem, 25, 2G.
ses dieux, à qui elle se persuadait qu'elle devait ses victoires. Les empereurs s'irritèrent de ce qu'on ne voulait plus les adorer. La politique romaine décida qu'il s'en fallait tenir à la religion ancienne; et qu'y souffrir du changement, c'était l'exposer à sa ruine. On voulut s'imaginer des sédition s , des révoltes , des guerres civiles dans l'établissement du christianisme ; encore que l'expérience fit voir, qu'en effet la religion s'établissait, sans même que les persécutions , quelque violentes qu'elles fussent , excitassent, je ne dis pas aucun mouvement et aucune désobéissance , mais même aucun murmure dans les chrétiens. Mais le monde superbe et corrompu ne voulait pas se laisser convaincre d'ignorance et d'aveuglement, ni souffrir une religion qui changeait la face du monde.
VU" Proposition. Les esprits faibles se moquent de la piété des rois.
Michol, femme de David, nourrie dans le faste, et sans piété avec son père Saiil , quand elle vit le roi, son mari, tout transporté devant l'arche qu'il faisait porter dans Sion avec une pompe royale , « le méprisa en son cœur. Qu'il était beau , disaitelle', de voir le roi d'Israël avec les servantes. Marchant nu comme un bateleur! » Ne faisait-il pas là un beau personnage? Mais David, quoiqu'il l'aimât tendrement, lui répondit^ : « Vive le Seigneur! qui m'a élevé plutôt que votre père et sa maison ! je m'humilierai encore plus que je n'ai fait devant lui, et je serai méprisable à mes yeux ; et je tiendrai à gloire de m'humilier, comme vous disiez, avec les servantes. »
Il ne faut point laisser dominer cet esprit de raillerie dans les cours ; surtout dans les femmes , quand même elles seraient reines : puisque c'est là au contraire ce qu'on doit le plus réprimer. Dieu récompensa la piété de David , et punit Michol par une éternelle stérilité'.
VI1I« Proposition. Le sérieux de la religion connu des grands rois. Exemple de David.
L'arche était dans l'ancien peuple le symbole de la présence de Dieu, bien inférieur à celui que nous avons dans l'Eucharistie : et néanmoins la dévotion de David pour l'arche était immense. Quand il la fit transporter en Sion, il fit au peuple de grandes largesses en l'honneur d'un jour si solennel. « On immolait des victimes (tout le long du chemin où passait l'arche). Elle marchait au son des trompettes, des tambours et hautbois et de toutes sortes d'instruments de musique. » Le roi, dépouillé de l'habit royal qu'il n'osa porter devant Dieu, « et revêtu simplement d'une tunique de lin , allait après , avec tout le peuple et ses capitaines en grande joie, jouant de sa lyre et dansant de toutes ses forces, dans le transport où il était'. » C'étaient des cérémonies que le temps autorisait.
Dans une occasion plus lugubi-e , lorsqu'on punition de son péché il fuyait devant Absalon , nous avons vu qu'on lui apporta l'arche, comme la seule chose qui lui pouvait donner de la consolation. Mais il ne se jugea pas digne de la voir en l'état où il était, où Dieu le traitait comme un pécheur. « Hé !
1 . II. Reg., \1, 16, 20. — 2. Idem, 21, 22. Reg., VI, 13 et seq.; /. Par., xv, 25 el seq.
■ 3. /fcirf., 23.-4. U.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
dil-il', si je trouve grâce devant le Seigneur (après ces jours do châtiments), il me le montrera un jour en son tabernacle. » C'était là le plus cher objet de ses vœux. El durant le temps de Saûl, banni de son pays et des saintes assemblées du peuple de Dieu, il ne soupirait qu'après l'arche. Grand exemple , pour faire connaître ce qu'on doit sentir en présence de l'Eucharistie, dont l'arche n'était qu'une figure imparfaite!
IX" Proposition. Le prince doit craindre trois sortes de fausse piété ; et premièrement la piété à l'extérieur, et par politique.
Deux raisons doivent faire craindre au prince de donner trop à l'extérieur, dans les exercices de la piété. La première, parce qu'il est un personnage public; par conséquent, composé et peu naturel, s'il n'y prend garde , par les grands égards qu'il doit avoir pour le public , qui a les yeux attachés sur lui. Secondement, parce qu'en elfet la piété est utile à établir la domination, de sorte qu'insensiblement le prince pourrait s'accoutumer à la regarder de ce côté-là. Ainsi Saûl disait à Samuel qui l'abandonnait, et ne voulait plus assister avec lui plu sanctuaire de Dieu devant tout le peuple- : <i J'ai mal fait; mais honorez-moi devant Israël, et devant les sénateurs de mon peuple, et retournez avec moi adorer le Seigneur votre Dieu. » Il ne voulait plus l'appeler le sien; et peu soigneux de la religion , il ne songeait plus qu'à garder les dehors par politique.
Ainsi les rois d'Israël se montraient quelquefois pieux contre Baal et ses idoles. Mais ils se gardaient bien de détruire les veaux d'or que Jéroboam avait érigés pour y attacher le peuple. Car « il avait dit en lui-même^ : Le royaume retournera à la maison de David, si ce peuple monte toujours à Jérusalem dans la maison du Seigneur pour y offrir les sacrifices. Le cœur de ce peuple se tournera vers Roboam, roi de Juda, et ils me feront mourir, et ils retourneront à lui. Ainsi, par un conseil médité, il fit deux veaux d'or; et il leur dit : Ne montez plus à Jérusalem; ô Israël! voilà tes dieux , qui t'ont tiré de la terre d'Egypte 1 »
Ainsi Jéhu massacra tous les sacrificateurs de Baal , et il en brisa la statue , et il mit le feu dans son temple. Et comme s'il eût voulu s'acquitter de tous les devoirs de la religion , il prend dans son chariot le saint homme Jonadab, fils de Réchab , pour être témoin de sa conduite. « Venez, lui dit-il'', et voyez mon zèle pour le Seigneur ! Mais il ne se retira pas des péchés de Jéroboam , ni des veaux d'or, qu'il avait dressés à Béthel et à Dan. » La raison d'Etat ne le voulait pas.
Telle est la religion d'un roi politique. Il fait paraître du zèle dans les choses qui ne blessent pas son ambition , et il semble même vouloir contenter les plus gens de bien : mais la fausse politique l'empêche de pousser la piété jusqu'au bout. Joachaz , un des successeurs de Jéhu dans le royaume d'Israël , sembla vouloir aller plus loin. <c Dieu avait livré Israël à Hazaël , roi de Syrie , et à son (ils Bénadab : et Joachaz pria le Seigneur qui écouta sa voix : car il eut pitié d'Israël , que
1. //. /î«ff.,xv, 25. — 2. I. Req.. XV, 30. —3. ///. /ic»/., xii, 20, 27. 28. — 4. IV. Reg., x, 15, 2«,-2',l.
ces rois avaient réduit à l'extrémité'. » Mais Joachaz , qui semblait vouloir retourner à Dieu de tout son cœur dans sa pénitence, n'eut pas la force d'abattre ces veaux d'or, qui étaient le scandale d'Israël : « et il ne se retira pas des péchés de Jéroboam : Dieu aussi l'abandonna. Et le roi de Syrie fit de lui et de son peuple comme on fait de la poudre qu'on secoue dans la batture^. »
Tout cet extérieur de piété n'est qu'hypocrisie , et il est familier aux princes rusés , qui ne songent qu'à amuser le peuple par les apparences. Ainsi Hérode , ce vieux et dissimulé politique , faisant semblant d'être zélé pour la loi des Juifs, jusqu'à rebâtir le temple avec une magnificence qui no cédait rien à celle de Salomon , en même temps il élevait des temples à Auguste.
Et on sait ce qu'il voidait faire contre Jésus- Christ^ A ne regarder que l'extérieur, il ne désirait rien tant que d'adorer avec les Mages ce roi des Juifs, nouveau-né. Il assembla le conseil ecclésiastique , comme un homme qui ne voulait autre chose que d'être éclairci des prophéties ; mais tout cela pour couvrir le noir dessein d'assassiner le Sauveur, que le titre de roi des Juifs rendait odieux à son ambition ; encore que la manière dont il voulut paraître aux hommes montrât assez que son royaume n'était pas de ce monde.
X= Proposition. Seconde espèce de fausse piété : la piété forcée ou intéressée.
Telle était celle d'Holopherne , lorscju'il disait à Judith* : « Votre Dieu sera mon Dieu, s'il fait pour moi ce que vous promettez , » c'est-à-dire tant de victoires. Les ambitieux adoreront qui vous voudrez, pourvu que leur ambition soit contente.
« Hérode craignait saint Jean qui le reprenait (avec une force invincible) : car il savait que c'était un homme saint et juste; et il faisait plusieurs choses par son avis, et il l'écoutait volontiers^ » Car nous avons vu que ces politiques veulent quelquefois contenter les gens de bien. Mais tout cela n'était qu'artifice ou terreur superstitieuse; puisqu'il craignait tellement saint Jean, qu'après lui avoir fait couper la tète, il craignait encore qu'il ne fût ressuscité des morts '^ pour le tourmenter.
Ecoutez un Antiochus , ce superbe roi de Syrie. « 11 est juste, dit-iF, d'être soumis à Dieu, et qu'un mortel n'entreprenne pas de s'égaler à lui. Et il ne parle que d'égaler aux Athéniens les Juifs , qu'il ne jugeait pas dignes seulement de la sépulture; et d'affranchir Jérusalem , qu'il avait si cruellement opprimée, de combler de dons le temple qu'il avait dépouillé ; et enfin de se faire Juif. » Mais c'est qu'il sentait la main de Dieu, à laquelle il s'imaginait se pouvoir soustraire, par toutes ses vaines promesses. Dieu méprisa sa pénitence forcée ; « et ce méchant demandait la miséricorde qu'il ne devait pas obtenir*. »
Galère Maximien, et Maximin , les deux plus cruels persécuteurs de l'Eglise des chrétiens, moururent avec un aveu aussi forcé et aussi vain de leur faute' : et avant que de les livrer au dernier
1. IV. Ueg., xiii, 3,4, 5. — 2. rdem,G. 1. — 3. MaWi., il, 3, ici seq. - 4. Judith... xi,21. — 5. Marc, vi, «0 ; Luc . , m. 1». —G. Marc, vr, 16. — 7. II. Machab.. ix. i\, 12 ctscq. — 8. Idem, 13. ~9 Eiisch.. Ilist.. eccl.,\. VIII, c. 10, n ; et lili. IX, c. 10; Lad., de Mort, rers., 11 . 33 et 49.