LIVRE VII. — DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ
La force de la décision eut un effet perpétuel et non-seulement sous les rois, mais encore du temps d'Esdras, et au retour de la captivité'.
C'est ainsi que furent sauvés les Gabaonites. La foi du peuple de Dieu, la sainteté des serments, la majesté et la justice du Dieu d'Israël, éclatèrent magnifiquement dans cette occasion ; et il restera à la postérité un exemple mémorable, d'interpréter les traités en faveur du serment.
ARTICLE VL
Des motifs de religion particuliers aux rois.
Première Proposition. C'est Dieu qui fait les rois , et qui établit les maisons régnantes.
Saiil cherchait les ânesses de son père Cis ; David paissait les brebis de son père Isaï, quand Dieu les a élevés, d'une condition si vulgaire, à la royauté".
Comme il donne les royaumes , il les coupe par la moitié quand il lui plait. 11 fit dire à Jéroboam par son prophète ^ : u Je partagerai le royaume de Salomon, et je t'en donnerai dix tribus, à cause qu'il a adoré Astarthé la déesse des Sidoniens , et Chamos , le dieu de iMoab, et Moloch , le dieu des enfants d'.\mmon. Je lui laisserai une tribu, à cause de David mon serviteur, et Jérusalem la cité sainte que j'ai choisie. »
Le prophète Jéhu, fds d'Hanani, eut aussi ordre de dire à Baasa, le troisième roi d'Israël après Jéroboam* : « Je t'ai élevé de la poussière et je t'ai donné la conduite de mon peuple d'Israël; et tu as marché sur les voies de Jéroboam, et lu as excité mon indignation contre toi : je te perdrai toi , et ta maison. »
Par la même autorité, un prophète alla à Jéhu, fds de Josaphat, fils de Namsi; « et le trouvant au milieu des grands, il dit tout haut : 0 prince! j'ai à vous parler. A qui de nous voulez-vous parler? répondit Jéhu. A vous, prince, continua le prophète. Et il le tira, selon l'ordre qu'il avait reçu de Dieu, dans le cabinet le plus secret de la maison , et lui dit : Le Seigneur vous a oint roi sur le peuple d'Israël ; et vous détruirez la maison d'Achab, votre seigneur \ »
Dieu exerce le même pouvoir sur les nations infidèles. « Va, dit-il au prophète Elie'^, retourne sur tes pas par le désert jusqu'à .Damas, et quand tu y seras arrivé , tu oindras Hazaël pour être roi de Syrie. »
Par ces actes extraordinaires , Dieu ne fait que manifester plus clairement ce qu'il opère dans tous les royaumes de l'univers , à qui il donne des maîtres tels qu'il lui plaît. <( Je suis le Seigneur, ditil', c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux ; et je les mets entre les mains de qui je veux. »
C'est Dieu encore qui établit les maisons régnantes. Il a dit à Abraham' : « Les rois sortiront de vous; » et à David" : « Le Seigneur vous fera une maison; » et à Jéroboam'" : << Si tu m'es fidèle, je te ferai une maison comme j'ai fait à David. »
^. 1. Esdr., u, 70; mi, 24; Tiii, 17, 20. — 2. /. Heg., ix, x, xvi. — 3. ni. Beg., xr, 31-33. — i. Idem, xvi, 1, 3. — 5. IV. Reg., ix, 4, 5 el SOI]. — 6. III. Heg., xix, 15. — 7. Jer., xxvii, 5. — 8. 6e»., xvn.O. — 'J. //.««j., VII, 11. —10.///. neg.,y.\, 38.
Il détermine le temps que doivent durer les maisons royales. « Tes enfants seront sur le trône jusqu'à la quatrième génération, dit-il à Jéhu'. >>
n J'ai donné ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone. Ces peuples seront assujettis à lui , à son fils , et au fils de son fils, jusqu'à ce que le temps soit venu^ »
Et tout cela est la suite de ce conseil éternel , par lequel Dieu a résolu de « faire sortir tous les hommes d'un seul , pour les répandre sur toute la face de la terre , en déterminant les temps et les termes de leur demeure^. »
TI« Proposition. Dieu inspire l'obéissance aux peuples, et il y laisse répandre un esprit de soulèvement.
Dieu , qui tient en bride les flots de la mer, est le seul qui peut aussi tenir sous le joug l'humeur indocile des peuples. Et c'est pourquoi David lui chantait ■' : « Béni soit le Seigneur mon Dieu, mon protecteur en qui j'espère, qui soumet mon peuple à ma puissance. »
Il agit dans les cœurs des nouveaux sujets qu'il avait donnés à Saiil : « et une partie de l'armée, dont Dieu toucha le cœur, suivit Saiil °. »
En inspirant l'obéissance aux sujets, il met aussi dans le cœur du prince une confiance secrète , qui le fait commander sans crainte : « Et Dieu donna à Sattl un autre cœur*^. » Lui qui se regardait auparavant comme le dernier de tout le peuple d'Israël, prend en main le commandement et des peuples et des armées , et sent en lui-même toute la force qu'il fallait pour agir en maître.
Après que le prophète envoyé de Dieu eût parlé à Jéhu pour le faire roi , « les seigneurs lui demandèrent' : Que vous souhaitait cet insensé? Et il leur dit : Le connaissez-vous, et savez-vous ce qu'il m'a dit? Ils lui répondirent : Tout ce qu'il aura dit est faux : mais ne laissez pas de nous le raconter. » Voilà ce qu'ils dirent , peu disposés , coînme on voit, à en croire le prophète. Mais Jéhu ne leur eût pas plus tôt rapporté que ce prophète l'avait sacré roi , que « tous aussitôt prirent leurs manteaux, les étendant sous ses pieds en forme de tribunal, et firent sonner la trompette, et crièrent : Jéhu est roi*. » Et ils oublièrent Joram, leur roi légitime , pour qui ils venaient d'exposer leur vie dans une bataille sanglante contre le roi de Syrie, et dans le siège de Ramolh-Galaad : tant Dieu changea promptement les cœurs.
Il faut toujours se souvenir que ces choses si extraordinaires ne servent qu'à manifester ce que Dieu fait ordinairement d'une manière aussi efficace , quoique plus cachée. En même temps qu'il inspire aux grands de suivre Jéhu , par un secret jugement de sa providence , il se répand dans le peuple un esprit de soulèvement universel , et rien ne le soutient plus dans le royaume. Jéhu marche avec sa troupe conjurée, à Jezraël, oii était le roi. Comme on le vit arriver, Joram envoie pour lui demander s'il venait en esprit de paix'. De quelle paix me parlez-vous , dit-il à celui qui lui faisait ce message? Passez ici, et suivez-moi. Joram en envoya un autre pour faire la même de-
1. IV. Reg., s., 30. —2. Jerem., xxvii,6, 7. —3. Act.. xvii, 26. — 4. Psalm., cxLiii, 1, 2. — 5. /. Reg., x, 26. — 6. Idem, 9; ix, 21. — 7. IV. Reg., ix, 11, 1-2. — 8. Idem. 13. — !>. Ibid.. 18, 19, 20,21.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
niando : il reçut la même réponse , et il imita le premier en se joignant à Jéhu. Le roi , qui ne recevait aucune réponse , avance en personne avec le roi de Juda, croyant étonner Jéhu par la présence de deux rois unis dont l'un était son souverain. « Aussitôt qu'il eût aperçu Jéhu, il lui dit' : Venez-vous en paix. Quelle paix y a-t-il pour vous? répliqua-t-il. Et en même temps il banda son arc , et perça d'un coup de flèche le cœur de Joram, qui tomba mort à ses pieds. » Il restait dans le palais, la reine Jésabel, mère de Joram. «Elle parut à la fenêtre, richement parée , les yeux colorés d'un fard exquis. Qui est celle-là, dit Jéhu? et il ordonna aux eunuques de cette princesse de la précipiter du haut en bas'^ « Après toute cette sanglante exécution , il envoie des ordres à Samarie , de faire mourir les enfants du roi^; et tous les grands du royaume résolurent de les faire mourir, au nombre de soixante et dix , dont ils portèrent les têtes à Jéhu , et il envahit le royaume sans résistance. Dieu vengea par ce moyen les impiétés d'Achaz et de Jézabel , sur eux et sur leur maison.
Voilà l'esprit de révolte qu'il envoie , quand il veut renverser les trônes. Sans autoriser les rébellions , Dieu les permet , et punit les crimes par d'autres crimes, qu'il châtie aussi en son temps : toujours terrible et toujours juste. '
m» Proposition. Dieu décide de la fortune des autres.
« Le Seigneur Dieu frappera Israël comme on remue un roseau dans l'eau, et l'arrachera de la bonne terre, qu'il avait donnée à leurs pères, et comme par un coup de vent il les transportera à Babylone*. » Tant est grande la facilité avec laquelle il renverse les royaumes les plus florissants.
IVo Proposition. Le bonheur des princes vient de Dieu , et a souvent de grands retours.
Enflé d'une longue suite de prospérités. Un prince insensé dit en son cœur : Je suis heureux , tout me réussit; la fortune qui m'a toujours été favorable , gouverne tout parmi les hommes , et il ne m'arrivera aucun mal. « Je suis reine , » disait Babylone^ qui se glorifiait dans son vaste et redoutable empire : « je suis assise » (dans mon trône heureuse et tranquille) : « je serai toujours dominante ; jamais je ne serai veuve , jamais privée d'aucun bien ; jamais je ne connaîtrai ce que c'est que stérilité et faiblesse. » Tu ne songes pas , insensée , que c'est Dieu qui t'envoie ta félicité : peut-être pour t'aveugler, et te rendre ton infortune plus insupportable. J'ai tout mis entre les mains de Nabuchodonosor, roi de Babylone ; et jusqu'aux bêtes, je veux que tout fléchisse sous lui. Les rois et les nations qui ne voudront pas subir le joug périront non-seulement par l'épée de ce conquérant, mais de mon côté je leur enverrai la famine et la peste, jusqu'à ce que je les détruise entièrement'' : » afin que rien ne manque ni à son bonheur, ni au malheur de ses ennemis.
Mais tout cela n'est que pour un temps , et cet excès de bonheur a un prompt retour. « Car pen-
1. IV. lieg., ix.22ctseq. — 2. Idem. 30 et scq. - 3. Ibii., x, l el
seq. - i. m. IU(j., XIV, 15.— 5. Is., XLVii, 7, 8 6. Jer., xxvu,
dant qu'il se promenait dans Babylone , dans ses salles et dans ses cours, et qu'il disait en son cœur : N'est-ce pas cette grande Babylone, que j'ai bâtie dans ma force , et dans l'éclat de ma gloire ? » sans seulement jeter le moindre regard sur la puissance suprême d'où lui venait tout ce bonheur, « une voix partit du ciel , et lui dit : Nabuchodonosor ! c'est à toi qu'on parle. Ton royaume te sera ôté à cet instant : on te chassera du milieu des hommes ; tu vivras parmi les bêtes , jusqu'à ce que tu apprennes que, le Très-Haut tient en sa main les empires et les donne à qui il lui plaît'. » 0 prince ! prenez donc garde de ne pas considérer votre bonheur comme une chose attachée à votre personne , si vous ne pensez en même temps qu'il vient de Dieu , qui le peut également donner et ôter. « Ces deux choses , la stérilité et la viduité , viendront sur vous en un même jour, » dit Isaïe'. 1 Tous les maux vous accableront. « Et pendant que ' vous n'aurez à' la bouche que la paix et la sécu- ! rite , la ruine survient tout à coup^ >>
Ainsi le roi Balthasar, au milieu d'un festin royal qu'il faisait avec ses seigneurs et ses courtisans en grande joie, ne songeait qu'à « louer ses dieux d'or et d'argent, d'airain et de marbre, » qui le comblaient de tant de plaisirs et de tant de gloire, quand ces trois doigts, si célèbres, parurent en l'air, qui écrivaient sa sentence sur la muraille : « MaxXé , Thécel , Phares : Dieu a compté tes jours , et ton règne est à sa fin. Tu as été mis dans la balance, et tu as été trouvé léger. Ton empire est divisé ; et il va être livré aux Mèdes et aux Perses. »
Vf! Proposition. Il n'y a point de hasard dans le gouvernement des choses humaines ; et la fortune n'est qu'un mot qui n'a aucun sens.
« C'est en vain que les aveugles enfants d'Israël dressaient une table à la fortune, et lui sacrifiaient*. « Ils l'appelaient la reine du ciel, la dominatrice de l'univers, et disaient à Jérémie"* : 0 prophète ! « nous ne voulons plus écouter vos discours ; nous en ferons à notre volonté. Nous sacrifierons à la reine du ciel ; et nous lui ferons des elîusions , comme ont fait nos pères , nos princes et nos rois. Et tout nous réussissait, et nous regorgions de biens, w
C'est ainsi que , séduits par un long cours d'heureux succès, les hommes du monde donnent tout à la fortune, et ne connaissent point d'autre divinité ; ou ils appellent la reine du ciel l'étoile dominante et favorable qui , selon leur opinion , fait prospérer leurs desseins. C'est mon étoile, disent-ils, c'est mon ascendant, c'est l'astre puissant et béni qui a éclairé ma nativité , qui met tous mes ennemis à mes pieds.
!\Iais il n'y a , dans le monde , ni fortune jii astre dominant. Rien ne domiue que Dieu. « Les étoiles, comme son armée, marchent à son ordre : chacune luit dans le poste qu'il lui a donné. 11 les appelle par leur nom , et elles répondent : Notas voilà. Et elles se réjouissent, et luisent avec plaisir pour celui qui les a faites ''. »
1. Dan.. IV, 26,27, 28, 29. — 2. Isàie, xi.vii, '.). — 3. V, 3 — -i. 7i.,i.xv, H. — 5. Jer., xliv, 10, 17. —fi. Ba