‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 393 sur 609 · LIVRE VII. — DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ

VI» Proposition. Comme tout est sagesse dans le monde , rien n'est hasard.

« Dieu a répandu la sagesse sur toutes ses œuvres '. Dieu a tout vu. Dieu a tout mesuré , Dieu a tout compté-. Dieu a tout fait avec mesure , avec nombre et avec poids^ » Rien n'excède, rien ne manque. A regarder le total , rien n'est plus grand ni plus petit qu'il ne faut : ce qui semble défectueux , d'un côté , sert à un autre ordre supérieur et plus caché , que Dieu sait. Tout est épandu à pleines mains ; néanmoins tout est fait et donné par compte. « Jusqu'aux cheveux de notre tête, ils sont tous comptés'. Dieu sait nos mois et nos jours : il en a marqué le terme, qui ne peut être passé'. Un passereau même ne tombe pas sans votre Père céleste^ » Ce qui emporterait d'un côté a son contre-poids de l'autre : la balance est juste et l'équilibre parfait.

Où la sagesse est infinie, il ne reste pltis de place pour le hasard.

vile Proposition-. 11 y a une providence particulière dans le gouvernement des choses humaines.

« L'homme prépare son cœur, et Dieu gouverne sa langue". »

« L'homme dispose ses voies : mais Dieu conduit ses pas*. »

On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins , l'occasion apporte toujours je ne sais quoi d'imprévu, en sorte qu'on dit et qu'on fait toujours plus ou moins qu'on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions , et dans ses propres démarches , c'est l'endroit secret par oii Dieu agit , et le ressort qu'il remue.

S'il gouverne de cette sorte les hommes en particulier, à plus forte raison les gouverne-t-il en corps d'Etats et de royaumes. C'est aussi dans les affaires d'Etat que « nous sommes (principalement) en sa main, nous et nos discours; et toute sagesse, et la science d'agir ^ »

« Dieu a fait en particulier les cœurs des hommes : il entend toutes leurs œuvres. C'est pourquoi, ajoute le Psalmiste'", le roi n'est pas sauvé par sa grande puissance, ou par une grande armée, mais par la puissante main de Dieu. » Lui qui gouverne les cœurs de tous les hommes, et qui tient en sa main le ressort qui les fait mouvoir, a révélé à un grand roi qu'il exerce spécialement ce droit souverain sur les cœurs des rois : " Comme la distribution des eaux (est entre les mains de celui qui les conduit), ainsi le cœur du roi est antre les mains de Dieu, et il l'incline où il lui plaît".» 11 gouverne particulièrement le mouvement principal , par lequel il donne le branle aux choses humaines.

VllI" Proposition. Les rois doivent plus que tous les autres s'abandonner à la providence de Dieu.

Toutes les propositions précédentes aboutissent à celle-ci. Plus l'ouvrage des rois est grand , plus il surpasse la faiblesse humaine ; plus Dieu se l'est

1. Eccli., 1. 10. — 2. Idem. i,9. — 3. Sap., xi.Sl. —4. Mallh., X. 30. — 5. Job. XIV, 5. — 6. Matih., x. 29 — 7. Prov-, xvi. 1. — S. Idem, 9. — 9. Sap., vu. IC. — 10. Ps., xxxii , 15, 16. — 11 . Prov., XXI. 1 .

réservé , et plus le prince qui le manie doit s'unir à Dieu , et s'abandonner à ses conseils.

En vain un roi s'imaginerait qu'il est l'arbitre de son sort , à cause qu'il l'est de celui des autres : il est plus gouverné , qu'il ne gouverne. Il n'y a point de sagesse , il n'y a point de prudence , il n'y a point de conseil contre le Seigneur'. »

« Les pensées des mortels sont tremblantes , et leur prévoyance incertaine'. »

« 11 s'élève plusieurs pensées dans le cœur de l'homme" (elles le rendent timide et irrésolu) : les conseils de Dieu sont éternels. » Ceux-là seuls subsistent toujours : ils sont invincibles,

IXo Propositio.n. Nulle puissance ne peut échapper des mains de Dieu.

Salomon, bien averti par un prophète, que Jéroboam partagerait un jour son royaume, tâche de le faire mourir; mais en vain, puisqu'il trouve une retraite assurée chez Sésac, roi d'Egypte*.

Achab, roi d'Israël, est averti par Michée qu'il périrait dans une bataille" : « Je changerai d'habit , dit-il, et j'irai ainsi au combat. « Mais pendant que l'ennemi le cherche en vain et tourne tout l'effort contre Josaphat, roi de Juda, qui seul paraissait en habit royal , « il arriva qu'un soldat , en tirant en l'air, blessa le roi d'Israël entre le cou et l'épaule. Je suis blessé! s'écria-t-il : tournez, continua-t-il à celui qui conduisait son chariot , et tirez-moi du combat. » Mais le coup qu'il avait reçu était mortel , et il en mourut le soir même.

Tout semblait concourir à le sauver. Car, encore qu'il y eût ordre de l'attaquer seul, on ne le connaissait pas ; et Josaphat qu'on prit pour lui , fut délivré , Dieu détournant tous les coups qu'on lui portait. Achab , contre qui on ne tirait pas , faute de pouvoir le connaître , fut atteint par une flèche tirée au hasard. Mais ce qui semble tiré au hasard, est secrètement guidé par la main de Dieu.

Il n'y avait plus qu'un moment pour sauver Achab : le soleil allait se coucher; la nuit allait séparer les combattants : mais il fallait qu'il pérît; « et il fut tué au soleil couchant*^. «

C'est en vain que Sédécias croit, dans la prise de Jérusalem, avoir évité par la fuite les mains de Nabuchodonosor, à qui Dieu voulait le livrer' : « il est repris avec ses enfants , qui furent tués à ses yeux ; et on les lui crève , » après ce triste spectacle,

David était sage et prévoyant plus qu'homme de son siècle, et il se servit de toute son adresse pour couvrir son crime. Mais Dieu le voyait : « Tu l'as fait, dit-iP, en cachette ; mais moi j'agirai à découvert, (Et tout ce que tu crois avoir enveloppé dans des ténèbres impénétrables) paraîtra aux yeux de tout Israël, et aux yeux du soleil. »

Les finesses sont inutiles : tout ce que l'homme fait pour se sauver avance sa perte , « il tombe dans la fosse qu'il a creusée; et le filet qu'on a tendu nous prend nous-mêmes ^ »

Il n'y a donc de recours qu'à s'abandonner à Dieu avec une pleine confiance.

1. Prov.. XXI, 30.— 2. Sap-, IX, 14. — 3. Prou., xix, 21. - 4. /i/. Reg.. XI, 40. — 5. //. Par., xviii , 2", 2S, 29 el scq. — 6. Idem. XVIII, 34.-7. Jerem., xxxix, i. 5.6. 1. — S. U. Reg.. xii , 12. — y. Ps.. VII, 16; xxxiv, 8; Eccli., xxvii. 29.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

X" Proposition. Ces sentiments produisent dans le cœur des rois une piété véritable.

Telle fut celle de David , lorsque fuyant devant son fils Absalon , abandonné de tous les siens , il dit à Sadoc , sacrificateur, et aux lévites qui lui amenaient l'arche d'alliance du Seigneur' : « Reportez-la dans Jérusalem : si j'ai trouvé grâce devant le Seigneur, il me la montrera , et le tabernacle. Que s'il me dit : Vous ne me plaisez pas; il est le maître , qu'il fasse ce qui lui plaira. » Je suis soumis à sa volonté.

Ses serviteurs fondaient en larmes, le voyant obligé de fuir avec tant de précipitation et d'ignominie : mais David , avec un cœur intrépide , leur relève le courage. 11 veut même, par une générosité qui lui était naturelle , renvoyer six cents de ses plus vaillants soldats , avec Elhaï le Géthéen , qui les commandait, pour ne les pas exposer à une ruine qui paraissait inévitable-.

« Pourquoi venez-vous avec nous? Retournez. Pour moi, ajoute-t-il, j'irai où je dois aller. » Quel courage ! quelle grandeur d'âme ! mais en même temps quelle résignation à la volonté de Dieu! il reconnaît la main divine qui le poursuit justement, et met toute sa confiance en celte main qui seule peut le sauver.

XI» Proposition. Cette piété est agissante.

Il y a un abandon à Dieu qui vient de force et de piété : il y en a un qui vient de paresse. S'abandonner à Dieu, sans faire de son côté tout ce qu'on peut, c'est lâcheté et nonchalance.

La piété de David n'a point ce bas caractère. En même temps qu'il attend avec soumission ce que Dieu ordonnera du royaume et de sa personne, pendant la révolte d'Absalon; sans perdre un moment de temps, il donne tous les ordres nécessaires aux troupes , à ses conseillers , à ses principaux confidents , pour assurer sa retraite , et rétablir les affaires ^

Dieu le veut : agir autrement c'est le tenter contre sa défense : « Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu*. » Ce n'est pas en vain qu'il vous a donné une sagesse , une prévoyance , une liberté : il veut que vous en usiez. Ne le faire pas, et dire en son cœur : J'abandonnerai tout au gré du hasard ; et croire qu'il n'y a point de sagesse parmi les hommes , sous prétexte qu'elle est subordonnée à celle de Dieu ; c'est disputer contre lui; c'est vouloir secouer le joug et agir en désespéré.

XII° Proposition. Le prince qui a failli ne doit pas perdre espérance , mais retourner à Dieu par la pénitence.

Ainsi Manassès , roi de Juda , après tant d'impiétés et d'idolâtrie ; après avoir répandu tant de sang innocent, jusqu'à en faire regorger les murailles de Jérusalem % frappé de la main de Dieu , « et livré à ses ennemis qui le transportèrent à Jérusalem, et chargé de fers, pria le Seigneur son Dieu dans son angoisse, et se repentit avec beaucoup de douleur devant le Dieu de ses pères : et il lui fit des prières , et il le pria instamment ; et Dieu écouta sa prière, et il le ramena à Jéru-

i. II. Req., XV, 21, 2ri, 2r.. 2. Idem, dO , 20, 21. — 3, Md., xv, XV I , XVII , xvin. — K. Ucut., VI , 16. — 5. IV. Heg., xxi, 2, 10.

salem dans son trône ; et Manassès reconnut que le Seigneur était le vrai Dieu'. » Mais il faut bien remarquer que la pénitence de ce prince fut sérieuse , son humilité sincère , et ses prières pressantes.

Dieu ne laisse pas quelquefois d'avoir égard à la pénitence des impies , lorsque , même sans se convertir, ils sont effrayés de ses menaces. Achab ayant entendu les menaces que Dieu faisait par le prophète Elle, en fut effrayé^. « Il déchira ses habits, et couvrit sa chair d'un cilice , et il jeûna ; et il se coucha en son lit revêtu d'un sac : et il marcha la tête baissée (cette tète auparavant si superbe). Et le Seigneur dit à Elie : N'avez-vous n pas vu Achab humihé devant moi? Parce donc | qu'il s'est humilié à cause de moi , je ne ferai pas tomber sur lui tout le mal dont je l'ai menacé ; mais je frapperai sa maison du temps de son fils. » j

Dieu semble avoir de la complaisance à voir les g grands rois et les rois superbes humiliés devant lui. Ce n'est pas que les plus grands rois soient plus que les autres hommes â ses yeux , devant lesquels tout est également ain néant : mais c'est que leur humiliation est d'un plus grand exemple au genre humain.

On ne finirait jamais , si on voulait ici parler de la pénitence de David , si célèbre dans toute la terre. Elle a tellement effacé tous ses péchés qu'il semble même que Dieu les ait entièrement oubliés. David est demeuré, comme auparavant, l'homme selon le cœur de Dieu , le modèle des bons rois , et le père par excellence du Messie. Dieu lui a rendu , et même augmenté , non-seulement l'esprit de justice , mais encore l'esprit de prophétie et les dons extraordinaires ; en sorte qu'on peut dire qu'il n'a rien perdu.

XIII" PnoposiTios. La religion fournit aux princes des motifs particuliers de pénitence.

«J'ai péché contre vous seul, disait David ^ Contre vous seul , puisque vous m'aviez rendu indépendant de toute autre puissance que de la vôtre. Tel est le premier motif : « J'ai péché contre vous seul. » Je dois donc , par ce motif spécial de l'olTense que j'ai commise contre vous, me dévouer entièrement â la pénitence.

Le second motif : c'est que si les princes sont exposés à de plus dangereuses tentations, Dieu leur a donné de plus grands moyens de les réparer, par leurs bonnes œuvres.

Le troisième : c'est que le prince dont les péchés sont plus éclatants , les doit expier aussi par une pénitence, plus édifiante.

XIV» Proposition. Les rois de France ont une obligation particulière à aimer l'Eglise et à s'attacher au Saint-Siège.

« La sainte Eglise romaine, la mère, la nourrice et la maîtresse de toutes les églises, doit être consultée dans tous les doutes qui regardent la foi et les mœurs; principalement par ceux qui, comme nous , ont été engendrés en Jésus-Christ , par son ministère, et nourris par elle du lait de la doctrine catholique. » Ce sont les paroles d'ilincmar, célèbre archevêque de Reims.

1 . ;;. ;'«!■., xxxm , H, 12, 13. - 2. ///. Ileg., xxi, 27, 28, 21). -

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