LIVRE VIII. — LA JUSTICE, AUTRE DEVOIR DE LA ROYAUTÉ
blis par Josaphat', prince zélé pour la justice, s'il en fût jamais parmi les rois de Juda et sur le trône
»de David.
Ces tribunaux étaient de deux sortes. Il y avait ceux de toutes les villes particulières, et il y en' avait un premier dans la capitale du royaume, et sous les yeux du roi : à l'exemple, et peut-être pour perpétuer le grand sénat des soixante-dix,
ique Moïse avait établi.
Nous avons aussi remarqué le soin qu'il prenait de les instruire en personne-, à l'exemple de Moïse. Ce qui avait deux bons effets : le premiiM', de faire sentir la capacité du prince, ce qui tenait tout le monde dans le devoir : et le second, de graver plus profondément dans les cœurs les règles de la
I justice. Dans la suite, on voit subsister parmi les Juifs ces deux sortes de tribunaux.
Dans les actions solennelles, oii il s'agissait de quelque grand bien de l'Etat, les bons rois, comme Josias^ « ramassaient ensemble les sénateurs, tant des villes de Juda que ceux de Jérusalem. » Il apprenait de leur concours, ce qu'il fallait faire pour ^ le bien commun, et de l'Etat en général, et des villes en particulier.
ARTICLE IV
Des vertus qui doivent accompagner la justice.
Première Proposition. Il y en a trois principales, marquées par le docle et pieu,x Gerson ' dans un sermon prononcé devant le roi : la constance, la prudence et la clémence.
La justice doit être attachée aux règles, ferme et constante : autrement elle est inégale dans sa conduite; et plus bizarre que réglée, elle va selon l'humeur qui la domine.
Elle doit savoir connaître le vrai ou le faux, dans les faits qu'on lui expose : autrement elle est aveugle dans son application. Ce discernement est un avantage qu'elle tient de la prudence.
Enfin elle doit quelquefois se relâcher : autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs ; et cet adoucissement de la rigueur de la justice est l'eifet de la clémence.
La constance l'affermit dans les maximes; la prudence l'éclairé dans les faits ; la clémence lui fait supposer et excuser la faiblesse. La constance la soutient; la prudence l'applique; et la clémence la tempère.
U" Proposition. La constance et la fermeté sont nécessaires à la justice, contre l'iniquité qui domine dans le monde.
Le genre humain , dès son origine , était devenu si criminel aux yeux de Dieu qu'il résolut de le perdre par le déluge : « voyant que la malice des hommes était grande sur la terre, et que toute la pensée du cœur humain était tournée au mal en tout temps ^. » Voilà cette malheureuse fermeté dans le mal, dès le commencement du monde. Cette
» pente naturellement invincible du cœur humain vers le mal , fait dire aussi que « le péché est à la porte '^ : » c'est-à-dire, qu'il ne cesse de nous presser à lui ouvrir.
Toutes les eaux du déluge n'ont pu effacer une tache si inhérente au cœur humain. « Parcourez,
1. 11. Par., XIX, 5, 6. 7, 8. Ci-dessus, liv. V. art. i, xvm' propos. — 2. II. Par.. XIX, 9. 10. - 3. lY. IKg.. xxiii. i. — i. GersoD., De Jutt.. l. IV. — 5. Gcnes., vi, 5. — U. Idem, iv,7.
B. — T. VIll.
disait Jérémie', toutes les rues, et toutes les places de Jérusalem : considérez attentivement et voyez si vous trouverez un liomme de bien et de bonne foi. » Par une fausse constance, ils se sont affermis dans le vice : « ils ont endurci leurs visages comme un rocher, et n'ont pas voulu revenir de leurs injustices ^ »
« Malheur à moi ! disait Michée^, il n'y a plus de saint sur la terre : la droiture ne se ti'ouve plus parmi les hommes! chacun tend des pièges à son ami, pour en répandre le sang; une chasse cruelle et barbare s'est introduite, oïi chacun tâche de prendre non des bêtes, mais ses amis comme sa proie. Ne croyez plus un ami; ne vous fiez plus au magistrat; ne dites point votre secret à celle qui se repose dans votre sein. Car le fils outrage son père; la fille s'élève' contre sa mère; le maître a pour ennemis ceux de sa propre maison. » Toutes les familles sont divisées, et les liaisons du sang n'ont point de lieu.
Si, dans ce désordre des choses humaines, vous croyez trouver un refuge dans la justice publique, vous vous trompez. Elle n'a plus de règle ni de fermeté. « Tout ce qu'un grand ose demander, le juge se croit obligé de le lui donner comme une d£Ue'. » Le mal est appelé bien ; il n'y a plus de lois parmi les hommes.
« Les magistrats (qui devaient soutenir les faibles) sont des lions rugissants, qui les dévorent; les jnges sont des loups ravissants qui ne réservent pas jusqu'au matin la proie qu'ils ont prise le soir^. » Ils contentent sur-le-champ leur appétit insatiable.
C'est ainsi que sont les hommes, naturellement loups les uns aux autres. David s'en était plaint le premier. « Il n'y a plus de juste , disait-il % il n'y a plus de juste sur la terre ; il n'y a plus d'homme intelligent, il n'y en a point qui cherche Dieu : tous se sont éloignés de la droite voie ; tous sont inutiles. Il n'y a pas un homme de bien, il n'y en a pas même un seul ! »
Contre ce débordement de l'iniquité il n'y a qu'une seule digue , qui est la fermeté de la justice.
111° PropositiOiN. Si la justice n'est ferme, elle est emportée par ce déluge d'injustice.
Si le devoir du juge est, comme dit l'Ecclésiastique\ « d'enfoncer les cabales de l'iniquité, » comme un bataillon réuni ; il faut, pour accomplir ce devoir, que la justice ne soit pas seulement forte, mais encore qu'elle soit invincible et intrépide. Autrement il arrivera ce que disait Isaïe' : « Le jugement recule en arrière : la justice (qui voulait entrer, repoussée par un si grand concours d'intérêts contraires, se tient éloignée ; » et l'équité ne peut plus forcer de si grands obstacles.
Si le respect que l'on conserve pour le nom de la justice est affaibli , on ne la rend qu'à demi, et seulement pour sauver les apparences. Ainsi , disait le prophète Habacuc', « l'injustice a prévalu ; l'opposition à la vérité s'est rendue la plus puissante. La loi a été déchirée (on en a pris une partie , et méprisé l'autre) ; et le jugement n'arrive jamais
1. Jer., V. 1. —2. Idem. 3. —3. llich... vu, i, 2, h. 0. — 4. Hem. 3. — 5. Soph , m, 3. — 6. Ps.. xiii, 2, 3; Rom., m, 10 el seq. — 7. Eccli., Tii, 6. — 8. ;«., LIS, li. — 9. Habacuc., i, 3, 4.
POLITIQUE DE L'ECRITURE SAINTE
à sa perferlion. » La justice rendue à demi, n'est qu'une injustice colorée, et elle n'en est que plus dangereuse.
« La justice, disait le Sage', est immortelle et perpétuelle. » L'égalité est l'esprit de cette vertu. C'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois de rendre justice : s'il ne la rend en tout et partout, l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien, même ce qu'il fait selon les règles , puisque la règle cesse d'être règle , quand elle n'est pas perpétuelle , et ne marche pas d'un pas égal.
Au milieu de tant de contrariétés, rendre la justice , c'est une espèce de combat, où « si l'on ne marche en face contre l'ennemi , et qu'on ne s'oppose pas comme une muraille (c'est-à-dire, comme une digue affermie) pour la maison d'Israël, et pour le peuple de Dieu , » on est vaincue
11 faut être par une ferme résolution, et par une forte habitude, « comme une place fortifiée (et défendue de tous côtés) , comme une colonne de fer, comme une muraille d'airain^ : » autrement on est bientôt forcé.
Le prince doit donc , par sa constance et par sa fermeté , rendre aisé et facile l'exercice de la justice : car les choses difficiles ne sont pas de longi*e durée.
IV« Propositio.n. De la prudence, seconde vertu compagne de la justice. La prudence peut être e.tcitée par les dehors, sur la vérité des faits; mais elle veut s'en instruire par ellemême.
« Le cri contre Sodome et Gomorrhe s'est augmenté, et leurs crimes se sont multipliés jusqu'à l'excès. Je descendrai, dit le Seigneur, et je verrai si la clameur qui est élevée contre ces villes est bien fondée, ou s'il en est autrement, afin que je le sache*. »
Celui qui sait tout, et ne peut être trompé, se rabaisse, disent les saints Pères, jusqu'à s'informer, afin d'instruire les princes, sujets à tant d'ignorances et à tant de surprises , de ce qu'ils ont à faire.
Il leur donne trois instructions. Premièrement, quand il dit : « Je veux savoir ce qui en est, » il leur montre le désir qu'ils doivent avoir de connaître la vérité des faits dont ils doivent juger.
Secondement, en faisant connaître que le cri est venu jusqu'à lui, il leur apprend que leur oreille doit être toujours ouverte, toujours attentive, toujours prête à écouter ce qui se passe.
Enfin , en ajoutant : « Je descendrai, et je verrai , » il leur montre qu'après avoir écouté , il faut venir à une exacte perquisition , et n'asseoir son jugement que sur une connaissance certaine.
Les rapports et les bruits communs doivent exciter le prince ; mais il ne doit se rendre qu'à la vérité connue".
Ajoutons qu'il ne suffit pas de recevoir ce qui se présente ; il faut chercher de soi-même , et aller au-devant de la vérité , si nous voulons la découvrir. Nous. l'avons déjà vu'^.
Les hommes, et surtout les grands, ne sont pas si heureux que la vérité aille à eux d'elle-même ,
1. Sap., I, 15. — 2. Eiech., xni, !i. — 3. Jer., i , 18. — i. Gen., xvm, 2U,21. — 5. Ci-dessus, liv. V, art. ii. n* |]ro|i. — 0. Ci-dessus, liv. V, art. n, propos, v".
ni d'un seul endroit, ni qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent. Trop de gens ont intérêt qu'ils ne sachent pas la vérité tout entière : et souvent ceux qui les environnent, s'épargnent les uns les autres, pour ainsi dire, à la pareille. Souvent même on craint de leur découvrir des vérités importunes , qu'ils ne veulent pas savoir. Ceux qui sont toujours avec eux se croient souvent obligés de les ménager, ou par prudence ou par artifice. Il faut qu'ils descendent de ce haut faîte de grandeur, d'où rien n'approche qu'en tremblant; et qu'ils se mêlent en quelque façon parmi le peuple, pour reconnaître les choses de près , et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la vérité.
Saint Ambroise a ramassé tout ceci en peu de mots'. « Quand Dieu dit qu'il descendra, il a parlé ainsi pour votre instruction , afin que vous appreniez à rechercher les choses avec soin. Je descendrai pour voir; c'est-à-dire : Prenez soin de descendre , vous qui êtes dans les hautes places. Descendez , par le soin de vous informer; de peur qu'étant éloignés, vous ne voyiez pas toujours ce qui se passe. Approchez-vous , pour voir les choses de près. Ceux qui sont placés si haut, ignorent toujours beaucoup de choses. »
V« Proposition. De la clémence, troisième vertu : et premièrement, quelle est la joie du genre humain.
« La sérénité du visage du prince est la vie de ses sujets, et sa clémence est semblable à la pluie du soir^ : » ou si l'on veut, peut-être plus conformément au texte original, à la pluie « de l'arrièresaison. » A la lettre, il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes, qu'une pluie qui vient sur le soir, ou dans l'automne, tempérer la chaleur du jour, ou celle d'une saison plus brûlante, et humecter la terre que l'ardeur du soleil a desséchée.
Il sera permis d'ajouter que comme le matin désigne la vertu, qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente, au contraire, l'état où nous tombons par nos fautes; puisque c'est là en effet que le jour décline , et que la raison cesse d'éclairer. Selon cette explication , la rosée du malin serait la récompense de la vertu; de même que la pluie du soir serait le pardon accordé aux fautes. Et ainsi Salomon nous ferait entendre que pour réjouir la terre et pour produire les fruits agréables de la bienveillance publique, le prince doit faire tomber sur le genre humain et l'une et l'autre rosée , en récompensant toujours ceux qui font bien , et pardonnant cpielquefois à ceux qui manquent, pourvu que le bien public et la sainte autorité des lois n'y soient point intéressés.
Nous avons vu que David , le modèle des bons rois , promit sa protection à une mère , à qui on voulait ôter son second fils , le reste de son espérance et de sa famille , en punition de la mort qu'il avait donnée à son aîpé, par un coup plus malheureux que malin'. C'est ainsi que l'équité tempère souvent la rigueur que la justice demandait, contre celui qui avait ôté la vie à son frère. David avait compris que la justice doit être exercée avec quel-
1. Ambr., de Abrtih., 1. I, cap. G, n. 47. — 2. Proi:, xvi, 15. — 3. Gi-dcssus, liv. 111, art. m, xa» propos.