‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 402 sur 609 · LIVRE VIII. — LA JUSTICE, AUTRE DEVOIR DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LA JUSTICE, AUTRE DEVOIR DE LA ROYAUTÉ

que tempérament ; qu'elle devient inique et insupportable , quand elle use impitoyablement de tous ses droits ; et que la bonté, qui modère ses rigueurs Bxtrèmes , est une de ses parties principales.

VI= Proposition. La clémence est la gloire d'un règne.

Moïse, que l'Ecriture appelle roi', et un roi si absolu et si rigoureux quand il fallait , est renommé comme « le plus doux de tous les hommes-. » Naturellement il eût pardonné : quand il punissait , ce n'était pas lui, mais la loi qui exerçait la rigueur pour le bien commun.

« Souvenez-vous de David , et de toute sa douceur^. » C'est ce que chanta Salomon, son fds, à la dédicace du temple ; et il semblait que la clémence de David eût fait oublier toutes ses autres vertus.

Heureux le prince qui peut dire avec Job* : « La clémence est crue avec moi dès mon enfance : et elle est sortie avec moi du ventre de ma mère I »

C'était un beau caractère donné aux rois d'Israël même par leurs ennemis : « Les rois de la maison d'Israël sont cléments^ »

vil" Proposition. C'est un grand bonheur

de sauver un homme.

« Délivre ceux qu'on mène à la mort : ne cesse point d'arracher ceux que l'on entraîne au tombeau ^ »

C'est le plus beau sacrifice que l'on puisse offrir au Père de tous les vivants, que de lui sauver un de ses enfants , si ce n'est qu'il soit de ceux dont la vie est la mort des autres , ou par sa cruauté , ou par ses exemples.

VIII" Proposition. C'est un motif de clémence que de se souvenir qu'on est mortel.

« Nous mourons tous, disait à David cette femme sage de Thécué ' ; et comme les eaux , nous nous écoulons sur la terre, sans espérance de retour : et Dieu ne veut point qu'un homme périsse ; mais il repasse en lui-même la pensée de ne perdre pas entièrement celui qui est rejeté. Pourquoi donc ne pensez-vous pas à rappeler un banni et un disgracié? »

La vie est si malheureuse d'elle-même, et s'écoule si vite, qu'il ne faut pas, s'il se peut, laisser passer dans l'accablement des jours si briefs. La mortalité nous rend faibles , et dans cette fragilité on fait aisément des fautes ; il faut donc se porter à l'indulgence , et excuser les faiblesses du genre humain.

IXo Proposition. Le jour d'une victoire, qui nous rend maître de nos ennemis, est un jour propre à la clémence.

Saûl défit les Ammonites; et ses fidèles sujets qui virent son trône affermi par cette victoire , indignés contre ceux d'entre le peuple qui peu auparavant méprisaient le nouveau roi , disaient à Samuel' : « Où sont ceux qui disaient : Est-ce que Saûl régnera sur nous? Qu'on nous les livre , et nous les ferons mourir. Saiil répondit : Nul ne

1. Dell!., xxxiiT, 5. — 2. A'um., xii, 3. — 3. Ps., cxxxi, d. — .4. Job.. XXXI, 18. — 5. ///. Hej., xx, 31. — 6. Prov-, xxiv, H.— 7- //. Reg., xiv, 13, 14. — 8. /. Reij., xi, 11. 1-2, 13.

sera tué en ce jour, qui est un jour de salut que Dieu donne au peuple. » Et nous devons imiter sa miséricorde.

C'est encore une raison de pardonner, lorsque Dieu livre nos ennemis entre nos mains , par une grâce et une providence particulière.

« Frappez-les d'aveuglement, Seigneur, » disait Elisée des Syriens, qui faisaient la guerre aux Israélites'. « Et Dieu les frappa d'aveuglement. » Et en cet état le prophète les mena au milieu de Samarie. « Le roi d'Israël dit à Elisée^ : Mon père, ne faut-il pas les tuer? Gardez-vous-en bien , reprit Elisée , car vous ne les avez pris ni par votre épée ni par votre arc, pour ainsi les massacrer ; mais donnez-leur du pain et de l'eau , afin qu'ils en prennent en liberté et les renvoyez à leur seigneur. »

Un prince ne se montre jamais plus grand à ses ennemis, que lorsqu'il use avec eux de générosité et de clémence.

X= Proposition. Dans les actions de clémence, il est souvent convenable de laisser quelque reste de punition , pour la révérence des lois et pour l'exemple.

« Vos raisons m'ont apaisé envers Absalon, » malgré l'attentat énorme qu'il a commis sur son frère Amnon , disait David à Joab ^ « Faites donc revenir ce jeune prince dans sa maison : mais qu'il ne voie point la face du roi. Ainsi il fut rappelé dans Jérusalem , et il y demeura deux ans , sans oser se présenter devant le roi. »

Moïse avait donné un semblable exemple , lorsque Marie , sa sœur, devenue lépreuse pour avoir désobéi , demanda pardon à Moïse par l'entremise d'Aaron. « Et Moïse cria au Seigneur, et le pria de la délivrer. Mais le Seigneur répondit : Si son père (pour quelque fatite) lui avait craché sur le visage, n'était-il pas juste qu'elle portât sa confusion du moins durant sept jours? Qu'elle soit donc éloignée du camp durant sept jours; et après elle sera rappelée*. »

Xl° Proposition. 11 y a une fausse indulgence.

Telle fut celle de David envers Amnon, son fils aîné, dont le crime le contrista beaucoup^ ; mais cela ne suffisait pas, et il fallait le punir. Au lieu que, « ne voulant pas affliger l'esprit d'Amnon, son fils aîné , qu'il aimait beaucoup, » il laissa son attentat impuni : ce qui causa la vengeance d'Absalon, qui tua son frère.

Ce grand roi eut aussi trop d'indulgence pour les entreprises d'Absalon et d'Adonias. Ce dernier « s'élevait excessivement dans la vieillesse de David. Ce père trop indulgent ne le reprit pas, en lui disant : Pourquoi faites-vous ainsi '^? » Et son excessive facilité eut les suites qu'on sait assez.

On sait aussi l'indulgence d'Héli, souverain pontife , homme saint d'ailleurs, et la manière étrange dont Dieu le punit".

Ce sont des fautes dangereuses , dont on voit que les gens de bien , portés naturellement à l'indulgence , ont plus à se garder que les autres hommes.

1. IV. Recj., VI, 18. —2. Idem, 21. —3. //. Reg., xiv, 21,24,28. — 4. A'iim.,xii, 13. 14. — 5. //. Rerj., xiii.21, 28, 29.-6. ///. Reg., I, 5, 0. — 7. /. Reg., m, 13; iv, 14et seq.

/i3fi

XII» Proposition. Lorsque les crimes se multiplienl, la justice doit devenir plus sévère.

C'est ce qui paraît dès l'origine du monde, par ces paroles de Lamech , de la race de Gain , à ses deux femmes Ada et Sella' : « Ecoulez ma voix, femmes de Lamech ; prêtez l'oreille à mon discours. J'ai tué un homme pour mon malheur et un jeune homme dont la blessure me perce moi-même. On prendra sept fois vengeance de Gain, et de Lamech septante fois. »

Les hommes s'accoutument au crime, et l'habitude de le voir le leur rond moins horrible. Maisil n'en est pas ainsi de la justice. La vengeance s'appesantit sur Lamech, qui, bien éloigné de profiter de la punition de Gain, un de ses ancêtres, et de s'éloigner du crime par cet exemple domestique, semble plutôt avoir pris Gain pour son modèle.

La juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les saints Livres, quand les crimes se sont multipliés , et sont parvenus jusqu'à un certain excès, doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans le gouvernement des choses humaines.

ARTICLE V

Les obstacles à la justice.

Première Proposition. Premier obslacle : la corruption et les présents.

« N'ayez point d'égard aux personnes ni aux présents, car les présents aveuglent les yeux des sages , et changent les paroles des justes-. »

Moïse ne dit pas : ils aveuglent les yeux des méchants, et ils en changent les paroles. 11 dit : Ils aveuglent les yeux des sages, et ils changent la parole des justes. Auparavant, le juge parlait bien : le présent est venu, et ce n'est plus le même homme ; une nouvelle jurisprudence, que son intérêt lui fournit, le fait changer de langage. Ge ne sont pas toujours les grands présents qui produisent cet effet; les petits, donnés à propos, marquent quelquefois un secret empressement d'amitié , qui incline et gagne le cœur.

Ceux qui sont, par leur dignité , au-dessus de ce genre de corruption, ont d'autres présents à craindre, les louanges et les flatteries. Qu'ils se mettent bien dans l'esprit cette parole du Sage^ : « Ne louez point l'homme avant sa mort. » Toute louange donnée aux vivants est suspecte. Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre M » Ne soyez point le jouet d'un subtil flatteur.

Les services rendus à l'Elat sont encore une autre manière de séduire les rois. « Ne regardez point les personnes, » dit le Seigneur. Les services demandent une autre sorte de justice, qui est celle de la récompense. Prince , vous la devez, mais ne payez pas cette dette aux dépens d'autrui.

Il" Proposition. La prévention : second obstacle.

C'est une espèce de folie qui empêche de raisonner. <i Le fou n'écoule pas les paroles du prudent", » et ne veut entendre au^re chose que ce qu'il a dans son cœur. »

i. Cen-, IV, 23, 24. — 2. Peut., xvi, 19. i Sap., 1, 1. —5. Prati, xviii, 2.

■ 3. Eccli., XI, 30.

L'homme prévenu ne vous écoule pas : il est sourd ; la place est remplie, et la vérité n'en trouve plus.

Salomon opposait à la prévention cette humble prière : » Donnez à votre serviteur un cœur docile. Et Dieu lui donna un cœur étendu comme le sable de la mer', » capable de tout.

L'esprit du prince doit être une" glace nette et unie, où tout ce qui vient, de quelque côté que ce soit, est représenté comme il est, selon la vérité. Il est dans un parfait équilibre ; il ne se détourne ni à droite ni à gauche-. C'est pour cela que Dieu l'a mis au i'aîte des choses humaines; afin que, libre des attaques, qui lui viendront de ce qu'il a au-dessous de lui , il ne reçoive des impressions que d'en-haut , c'est-à-dire de la vérité. « Apprenez-moi, Seigneur, la vérité, et la discipline, et la science'. »

Il y a deux moyens d'éviter les préventions. L'un est de considérer que nos jugements seront revus par celui qui dit : « Je jugerai les justices*. » Entrez dans l'esprit du Juge supérieur, et dépouillez-vous de vos préventions.

L'autre moyen.: « Jugez du prochain par vousmême''. » Ainsi sorti de vous-même, vous jugerez purement, et vous ferez comme vous voudriez qu'on vous fit. .

Ul" Proposition. Autres obstacles : la paresse et la précipitation.

«Ayez les yeux dans votre tête. Soyez attentif: et que vos paupières précèdent vos pas^ » Donnez-vous le temps de considérer : ne précipitez pas votre jugement; ne craignez pas la peine de penser. « L'homme impatient ne peut rien faire à propos, et n'opère que des folies'. »

A la paresse et à la précipitation, le prince doit opposer l'attention et la vigilance. Nous avons déjà traité cette matière ^ et il est inutile de la répéter ici.

IV" Proposition. La pitié et la rigueur.

N'ayez pitié de personne en jugement, pas même du pauvre. Nous l'avons déjà vu. « Rendez, impitoyablement œil pour œil, dent pour dent, plaie pour plaie ^ » Tournez votre pitié d'un autre côté, C'est de l'oppressé, et du peuple qui souffre par les hommes injustes et violents, qu'il faut avoir compassion.

D'autres penchent toujours à la rigueur. Mais vous, prince, ne vous détournez ni à di-oite ni à gauche. On se détourne vers la gauche, lorsqu'en tendant au relâchement et à la mollesse, on affaiblit la sévérité de la loi. On ne fait pas mieux en se détournant vers la droite, c'est-à-du'e, en poussant trop loin la rigueur des lois.

Le zèle de trouver le tort, lait souvent qu'on le donne à qui ne l'a pas. On veut déterrer les auteurs des crimes, et plutôt que de les laisser impunis, on en charge l'innocent. La justice alors devient une oppression. Mais le Sage a dit : « Celui qui absout l'impie, et celui qui condamne le juste, l'un ell'autre est abominable devantDieu'". »

1. m. rieg., 111, 9; IV, 29. -2. DeuL.v, 32. —3. Ps., cxviii, 06 — i. Idem, Lxxiv, 3. — 5. Eccli.. x\xi, 18. - 6. Ecoles., u, U; Prov. IV, 2.Ï. — 7. Prov., xiv, 17. — 8. Ci-ilcssus , liv. V. art. 11 , ji' propos. — 9. Exoi.. xxi, 24. — 10. Prov., xvii , 15.

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