LIVRE IX. — LES ARMES, PREMIER SECOURS DE LA ROYAUTÉ
célèbre Melchisédech, la plus excellente figure de Jésus-Christ.
Og', roi de Basan, vint aussi à main armée à la rencontre des Israélites, pour les attaquer; et ils le taillèrent en pièces, comme un agresseur injuste, et lui prirent soixante villes, malgré la hauteur de leurs murailles et de leurs tours'.
Aussi ne doit-on pag épargner les agresseurs injustes. Et pour le refus du passage, le traitement rigoureux, mais juste, qu'on fit à Séhon, roi d'Hésébon, est un exemple bien remarquable.
« Les Israélites envoyèrent des ambassadeurs à Séhon, roi d'Hésébon- (pour lui faire cette paisible légation) : Nous passerons par votre terre, mais nous ne prendrons aucun détour suspect, ni à droite ni à gauche ; nous marcherons dans le grand chemin. Vendez-nous nos aliments, et jusqu'à l'eau que nous boirons, nous ne vous demandons que le seul passage. »
Pour le rassurer davantage , on lui propose l'exemple de la conduite qu'on avait tenue avec les autres peuples' : « C'est ainsi qu'en ont usé les enfants d'Esaii et les Ammonites. Nous ne voulons point arrêter ; et nous ne voulons que venir jusqu'au Jourdain, à la terre que notre Dieu nous à donnée. »
Le grand chemin est du droit des gens , pourvu qu'on n'entreprenne pas le passage parla force, et qu'on le demande à condition équitable. Ainsi on déclara justement la guerre à Séhon, dont Dieu endurcit le cœur, pour ensuite lui refuser tout pardon, et il fut mis sous le joug.
Voilà donc deux justes motifs de faire la guerre : l'injuste refus du passage demandé à des conditions équitables, et l'hostilité manifeste qui vous rend agresseur injuste.
11 faut rapporter à ce dernier motif ce qu'a fait le peuple de Dieu pour s'affranchir d'un joug injustement imposé, pour venger la liberté opprimée, et pour défendre sa religion par ordre exprès de Dieu. Et tel a été le motif des guerres des Machabées, ainsi qu'il a été rapporté ailleurs*.
Enfin celui du droit des gens violé en la personne des ambassadeurs , est un des plus importants.
« Naas, roi des Ammonites, étant mort, et son fils étant monté sur le trône, David dit : Je montrerai de l'amitié à Hanon , comme son père m'en a fait paraître''. » Les Ammonites, qui connaissaient peu le cœur généreux et reconnaissant de David , persuadèrent à leur roi que ces ambassadeurs étaient des espions, qui venaient reconnaître le faible de la place , et exciter les peuples à la rébellion. Ainsi il leur fit un traitement indigne ; et sentant combien ils avaient offensé David, ils se liguèrent contre lui avec les rois voisins. Mais David envoya contre eux Joab, avec une armée , et marcha lui-même en personne , pour achever cette guerre , qui lui fut heureuse.
C'est à quoi se réduisent les motifs de la guerre qu'on nomme étrangè"i'e, qui sont marqués dans l'Ecriture.
\. Deut., m, i, 2 et seq. —2. Idem, it, 2G.27. 28. — 3. Ibid., 29, 30. — i. Ci-dessus, 1. VI, art. m, u" prop. — 5. II. Iteg., x, 1, 2 el sei|.
ARTICLE II
Des injustes motifs de la guerre.
Première Proposition. Premier motif : les conquêtes ambitieuses.
Ce motif paraît bientôt après le déluge en la personne de Nemrod, homme farouche, qui devint, par son humeur violente, le premier des conquérants'. Mais il est expressément marqué qu'il était des enfants de Chus, fils de Cham, le seul des enfants de Noé qui ait mérité d'être maudit par son père.
Le titre de conquérant prend naissance dans cette famille : et l'Ecriture exprime cet événement, en disant « qu'il fut le premier puissant sur la terre ; » c'est-à-dire qu'il fut le premier que l'amour de la puissance porta à envahir les pays voisins.
II<i Proposition. Ceux qui aiment la guerre, et la font pour contenter leur ambition, sont déclarés ennemis de Dieu.
« Je redemanderai votre sang de la main de toutes les bêtes, et de celle de tous les hommes qui auront répandu le sang humain , qui est celui de leurs frères. Qui répandra le sang humain , son sang sera répandu, parce que l'homme est fait à l'image de Dieu^ »
Dieu a tant d'horreur des meurtres, et de la cruelle effusion du sang humain qu'il veut en quelque façon qu'on regarde comme coupables, jusqu'aux bêtes qui le versent. Il semblerait, à entendre ces paroles, que Dieu voudrait obliger les animaux farouches à respecter l'ancien caractère de domination qui nous avait été donné sur eux , quoique presque effacé par le péché. Le violement en est réputé aux bêtes comme un attentat : et c'est une espèce de punition oii il les assujettit, de les rendre si odieuses, qu'on ne cherche qu'à les prendre et à les faire mourir.
La raison de cette défense est admirable : « C'est , dit-il , que l'homme est fait à l'image de Dieu. » Cette belle ressemblance ne peut trop paraître sur la terre. Au lieu de la diminuer par les meurtres , Dieu veut au contraire que les hommes se multiplient : « Croissez, leurdit-iP, et remplissez la terre. »
; Que si ravir à un seul homme le présent divin j de la vie , c'est attenter contre Dieu , qui a mis sur I l'homme l'empreinte de son visage ; combien plus j sont détestables à ses yeux ceux qui sacrifient tant j de millions d'hommes et tant d'enfants innocents à leur ambition !
Ill" Proposition. Caractère des conquérants ambitieux, tracé par le Saint-Esprit
Après que Nabuchodonosor , roi de Ninive et d'Assyrie , eût défait et subjugué Arphaxad , roi des ftièdes', « son empire fut élevé, et son cœur s'enfla : et il envoya à tous les peuples qui habitaient dans la Cilfcie , à Damas , vers le Liban et le Carmel , aux Arabes , aux Galiléens , dans les vastes plaines d'Esdrélon , aux Samaritains , et aux environs du Jourdain , et à toute la terre de Jessé jusqu'aux hmites de l'Ethiopie. Il dépêcha ses en-
1. Gen.. X, 8,9, 10, H. - 2. Idem. ix. 5, 0. - 3. Ibid., ix,7. — 4. Judilh., 1,5,6, elseq.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
voyés à tous ces peuples, pour les obliger de se soumettre à sa puissance. Mais ces nations (jalouses de. leur liberté) , renvoyèrent ses ambassadeurs les mains vides, et sans leur rendre aucun honneur. Alors le roi d'Assyrie entra en indignation, et jura qu'il se défendrait contre tous ces peuples, » ou plutôt qu'il se vengerait de leur résistance.
Voilà le premier trait d'un conquérant injuste. Il n'a pas plus tôt subjugué un ennemi puissant, qu'il croit que tout est à lui ; il n'y a peuple qu'il n'oppresse : et si on refuse le joug , son orgueil s'irrite. Il ne parle point d'attaquer, il croit avoir sur tous un droit légitime. Parce qu'il est le plus fort, il ne se regarde pas comme agresseur; et il appelle défense le dessein d'envahir les terres des peuples libres. Comme si c'était une rébellion de conserver sa liberté contre son ambition, il ne parle plus que de vengeance; et les guerres qu'il entreprend ne lui paraissent qu'une juste punition des rebelles.
Il passe outre : et non content d'envahir tant de pays qui ne relèvent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre digne de sa grandeur, s'il ne se rend maître de tout l'univers. C'est la suite du caractère de cet injuste conquérant. « La parole fut répandue dans le palais du roi d'Assyrie, qu'il se défendrait et se vengeraiL Et appelant ses vieux conseillers, ses capitaines et ses guerriers, il leur déclara , dans une assemblée tenue exprès en particulier avec eux, que sa volonté était de soumettre à son empire toute la terre habitable'. »
Ce n était point un conseil qu'il demandait à cette grande assemblée : il n'a pour conseil que son orgueil indomptable; et, sans consulter davantage, pour on venir à l'exécution, « il donne ses ordres à Holopherne, chef général de sa milice ( grand homme de guerre) : et, dit-il, ne pardonne à aucun royaume, ni à aucune place forte : que vos yeux ne soient touchés d'aucune pitié , et que tout fléchisse sous ma loi'. »
C'est le second trait de cet orgueilleux caractère. Ce superbe roi n'a pas besoin de conseil; l'assemblée de ses conseillers n'est qu'une cérémonie; pour déclarer d'une manière plus solennelle ce qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement.
Mais voici un dernier Irait. C'était de ne respecter ni connaître ni Dieu ni homme, et de n'épargner aucun temple , pas même celui du vrai Dieu, qu'il eût voulu mctlre en cendres avec tous les autres, au milieu de Jérusalem. Car « il avait commandé à Holopherne d'exterminer tous les dieux, afin qu'il n'y eût de Dieu que le seul Nabuchodonosor, dans toutes les terres que ses armes auraient subjuguées^. »
Cela se fait en deux manières : ou en s'attribuant ouvertement les honneurs divins, ainsi qu'il est arrivé presque à tous les conquérants du paganisme : ou par les effets , lorsque avec un orgueil outré, sans songer qu'il y ait un Dieu , on se rapporte ses victoires à soi-même, à sa force, et à ses conseils , et que l'on semble dire en son cœur : " Je suis un Dieu, » et je me suis fait moi-même : comme il est écrit dans le Prophète*.
i. Judith., II , 1 . 2, 3.