‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 409 sur 609 · LIVRE IX. — LES ARMES, PREMIER SECOURS DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — LES ARMES, PREMIER SECOURS DE LA ROYAUTÉ

putait, en fit rapport à tout le peuple qui en fut content; et le nouvel autel fut appelé : Témoignage que le Seigneur était Dieu. »

On voit là que les tribus allaient armer contre leurs frères, qu'ils estimaient prévaricateurs; mais que , sans rien précipiter, on en vint à un entier éclaircissement , comme la prudence et la charité le voulait ; et la paix fut faite.

II" Proposition. Second exemple : Le peuple arme pour la juste punition d'un crime , faute d'en livrer les auteurs.

Un lé^^te faisant son chemin, logea en passant dans la ville de Gabaa qui appartenait à ceux de Benjamin : il en fut indignement traité, lui et sa femme, qui mourut entre leurs bras impudiques'. Le lévite, pour exciter la vengeance publique , en partagea le corps mort en douze morceaux , qu'il dispersa dans tous les confins d'Israël. A ce spectacle, chacun s'écriait^ : « On n'a jamais vu une telle chose en Israël. Assemblez-vous , dit-on aux tribus, et ordonnez en commun ce qu'il faut faire. »

Les tribus étant assemblées, il fut ordonné qu'avant toutes choses on demanderait les coupables'. Mais, au lieu de les livrer, ceux de Benjamin en entreprirent la défense, et se jetèrent dans Gabaa , au nombre de vingt-cinq mille combattants, tous gens de main et de courage, et trèsinstruits dans l'art de la guerre. Cependant les tribus entreprirent une guerre si difficile ; et après divers combats avec un événement douteux, la tribu de Benjamin fut exterminée, à la réserve de six cents hommes , qui avaient échappé à tant de sanglantes batailles.

Outre la difficulté de cette guerre, il y avait encore à considérer l'extinction d'une tribu dans Israël. C'est de quoi toutes les tribus étaient affligées : Quoi donc! disait-on % il périra une des tribus , une des sources d'Israël ? » Mais la justice l'emporta : et tout ce qu'obtint le regret d'une perte si considérable , c'est d'aider cette misérable tribu , autant qu'on pouvait , à se rétablir par le mariage.

Ill'î Proposition. Troisième exemple : On procédait parles armes à la punition de ceux qui ne venaient pas à l'armée , étant commandés par ordre public.

C'est ce qui paraît dans la même guerre , où l'on introduisit une accusation en demandant : « Qui sont ceux qui ne se sont pas rendus à l'assemblée générale'? On trouva que ceux de Jabès-Galaad y avaient manqué : et on choisit dix mille des meilleurs soldats pour les passer au fil de l'épée ^. »

Gédéon avait puni à peu près de même ceux de Soccoth , qui , par un esprit de révolte , refusèrent des vivres à l'armée qui marchait à l'ennemi. Il prit la tour de Phanuel , où ils mettaient leur espérance ; il la démolit , et en fit mourir les habitants*^.

C'est ainsi qu'on ôte aux rebelles et aux mutins les forteresses dont ils abusent ; et on laisse un exemple à la postérité, du châtiment qu'on en fait.

On voit clairement, par ces exemples, que la

1. Jud., XIX. 1.2,01 seq. — 2. tdem. 30. - 3. Ibid., xx, 1, 2 et scq. — 4. Ibid., XXI, 3, G, 7 el seq. — 5. Ibid., 8, 9, 10. — 6. Jud., viii , 5, C et seq.

puissance publique doit être armée , afin que la force demeure toujours au souverain.

IV" PROPosmoN. Quatrième exemple : La guerre entre David et Isboseth , fils de Saiil.

Tout le royaume de Saiil , après la mort de ce prince, appartenait à David. Dieu en était nonseulement le maître absolu , par son domaine souverain et universel, mais encore le propriétaire, par ses titres particuliers sur la famille d'Abraham, et sur tout le peuple d'Israël. Dieu donc ayant donné ce royaume entier à David, qu'il avait fait sacrer par Samuel, el à sa famille, on ne peut douter de son droit : et néanmoins Dieu voulait qu'il conquît ce royaume qui lui appartenait à si juste titre.

' Ce droit de David avait été reconnu par tout le peuple, et même par la famille de Saùl. Jonathas, fils de Saul , dit à David ' : « Je sais que vous régnerez sur Israël, et je serai le second après vous : et mon père ne l'ignore pas. » En effet , Saiil luimême , dans un de ses bons moments , avait parlé à David en ces termes^ : « Comme je sais que vous régnerez très-certainement , et que vous aurez en main le royaume d'Israël, jurez-moi que vous conserverez les restes de ma race. » Ainsi le droit de David était constant.

Ce qui retarda l'exécution de la volonté de Dieu, fut qu'Abner, fils de Ner, qui commandait les armées sous Saùl , fit valoir le nom de ce prince , et mit son fils Isboseth sur le trône durant sept ans% pendant que David régnait à Hébron sur la maison de Juda.

Quelque certain et reconnu que fût le droit de David , il n'usa pas de ses avantages durant cette guerre, et ménagea le sang des citoyens. En ce temps, les Philistins, ennemis du peuple de Dieu, n'entreprenaient rien, et David n'avait rien à craindre du côté des étrangers : ainsi il ne pressait pas Isboseth, et le laissa deux ans paisible, sans faire aucun mouvement. La guerre s'alluma ensuite , « et il y eut un combat assez rude entre les deux partis*. » Mais Abner, d'une hauteur où il s'était raUié, avec ce qu'il avait de troupes plus affectionnées à la maison de Saùl , qui étaient celles de la tribu de Benjamin, d'où il était, « ayant crié à Joab , qui poursuivait àprement l'armée en déroute" : Jusqu'à quand poursuivrez-vous des fugitifs"? et voulez-vous les passer tous au fil de l'épée? Ignorez-vous ce que peuvent de braves gens dans le désespoir, el ne vaut-il pas mieux empêcher vos troupes de pousser à bout leurs frères? » Joab ne demandait pas mieux , et n'eût pas plus tôt ouï le reproche d'Abner, qu'il lui répondit : « Vive le Seigneur ! si vous aviez parlé plus tôt , le peuple dès le matin aurait cessé de poursuivre son frère. Il fit en même temps sonner la retraite, et le combat , qui avait duré jusqu'au soir, cessa à l'instant. »

On voit , en celte conduite , l'esprit où l'on était d'épargner le sang fraternel , c'est-à-dire celui des tribus toutes sorties de Jacob. C'est le seul combat mémorable qui fut donné : el quelque rude qu'il eût été, on ne trouva parmi les morts que dix-

1. /. Reg., xxiu, 17. —2. Idem, xxiv,21, 22. -3. //. /ÎC3.,ii. 8 et seq. — 4. Idem, 17. — 5. Ibid., 26. 27, 28.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

neuf hommes du côté de David ; et de celui d'Abner, quoique battu, seulement trois cent soixante.

On remarque même que David n'alla jamais en personne à cette guerre, de peur que la présence du roi n'engageât un combat général. Ce prince ne voulait pas tremper ses mains dans le sang de ses sujets, et il ménagea autant qu'il pouvait les restes de la maison de Saiil , à cause de Jonathas. Ce ne furent que rencontres particulières, où, comme << David allait toujours croissant et se fortifiant de plus en plus , pendant que la maison de Saiil ne cessait de diminuer', » il crut qu'il valait mieux la laisser tomber comme d'elle-même, que de la poursuivre à outrance.

Tout roulait dans le parti d'Isboseth sur le crédit du seul Abner. David n'avait qu'à le ménager, et à profiter comme il fit des mécontentem.ents qu'il recevait tous les jours d'un maître également faible et hautaine

Abner, en son âme , savait que David était le roi légitime; et un jour, maltraité par Isboseth, il le menaça de faire régner David sur tout Israël, comme le Seigneur l'avait ordonné et promis^.

II traita en effet avec David , à qui il avait gagné tout Israël et tout Benjamin, en leur disant : « Hier et avant-hier vous cherchiez David pour le faire roi : accomplissez donc ce que le Seigneur a dit : Qu'il sauverait par sa main tout Israël de la main des Philistins*. »

Il arriva, dans ces conjonctures, que Joab tua Abner en trahison. » Et sa mort ne fut pas plus tôt sue par Isboseth , que les bras lui tombèrent de faiblesse, et que tout Israël fut mis en troubles'^. » Ce qui donna la hardiesse à deux capitaines de voleurs de le tuer lui-même en plein jour dans son lit, où il dormait sur le midi ; et ils apportèrent sa tête à David".

Ainsi finit la guerre civile, comme David l'avait toujours espéré , sans presque verser de sang dans ,les combats. Mais David, dont les mains en étaient pures, de peur qu'on ne crût qu'il avait eu part à l'assassinat d'Abncr et à celui d'Isboseth , s'en disculpa par deux actions éclatantes qui lui gagnèrent tous les cœurs.

La conjoncture des temps , où le règne qui commençait était encore peu affermi , ne permettait pas à David de faire punir Joab , dont la personne était importante et les services nécessaires. Ce qu'il put faire au sujet du meurtre d'Abner fut de dire à toute l'armée, et à Joab même'' : « Déchirez vos habits , et revêtez-vous de sacs , et pleurez dans les funérailles d'Abner. David lui-même suivait le cercueil. Et quand on eût enterré Abner, David éleva la voix , et dit en pleurant : Abner n'est pas mort comme un lâche : tes mains n'ont pas été liées , ainsi qu'on fait aux vaincus ; ni tes pieds n'ont pas été mis dans les entraves , tu es tombé comme il arrive aux plus braves, devant des enfants d'iniquité. A ces mots tout Israël redoubla ses pleurs. Et comme toute la multitude venait pour manger avec le roi pendant le jour : A Dieu ne plaise , dit David , que j'interrompe le deuil , et que je goûte un morceau de pain avant le coucher du soleil !

i.l!.lteg.,m,i.—2. Idem, 6,7, 8. — 3. /fiirf., 9, 10. — 4. IbhHl, 18, 19. — 5. Ibid.. IV, 1. - 6. Ibid.. 5, fi, 7, 8. — 7. Jbid.. in, 31, 32 el seq.

Ainsi Dieu me soit en aide ! Tout le peuple entendit ce serment : et louant ce que fit David, le reconnut innocent du meurtre d'.\bner. »

Il fil plus, et « disait tout haut à ses serviteurs ' : Ne voyez-vous pas qu'Israël perd aujourd'hui un grand capitaine"? Pour moi je suis faible encore, et sacré depuis peu de temps. Ces enfants de Sarvia (c'était Joab et Abisaï son frère) me sont durs : le Seigneur rende aux méchants suivant leurs crimes ! » C'est tout ce que permettait la conjonc-

i ture des temps.

I Pour ce qui regarde Isboseth , quand ces deux

j chefs de brigands, Baana et Réchab , lui en apportèrent la tête, croyant lui rendre un grand service :

I (c Vive le Seigneur, dit-il-, qui m'a toujours délivré de toute angoisse ! Celui qui vint m'annoncer la mort de Saiil , dont il se vantait d'être l'auteur, et qui croyait m'apporter une nouvelle agréable , dont il attendait récompense , fut mis à mort par mon ordre. Combien plus redemanderai-je à deux traîtres le sang d'un homme innocent, qu'ils ont tué sur son lit, et qui ne leur avait fait aucun mal ! » Ainsi périrent ces deux voleurs, comme avait péri celui qui se glorifiait d'avoir tué le roi Saul. La différence qu'y mil David , c'est que celui-ci fut puni comme meurtrier de l'oint du Seigneur, et ceux-là furent tués comme coupables du sang d'un homme innocent qui ne leur faisait aucun mal, sans l'appeler l'oint du Seigneur, parce qu'en effet il ne l'était pas.

On voit, par la conduite de David que, dans une guerre civile , un bon prince doit ménager le sang des citoyens. S'il arrive des meurtres, qu'on pourrait lui attribuer à cause qu'il en profile, il doit s'en justifier si hautement, que tout le peuple en soit content.

V« Proposition. Cinquième et sixième exemple : La guerre civile d'Absalon et de Séba, avec l'Iiistoire d'Adonias.

Jamais prince n'était né- avec de plus grands avantages naturels, ni plus capable de causer de grands mouvements, et de former un grand parti clans un Etat, qu'Absalon, fils de David. Outre les grâces qui accompagnaient toute sa personne', c'était le plus accueillant et le plus prévenant de tous les hommes. Il faisait paraître un amour immense pour la justice, et savait flatter, par cet endroit -là, tous ceux qui paraissaient avoir le moindre sujet de se plaindre*. Nous l'avons observé ailleurs : et je ne sais si nous avons aussi remarqué que David s'était peut-être un peu ralenti de ce côté-là, durant qu'il était occupé de Bethsabée. Quoi qu'il en soit, Absalon sut profiler de la conjoncture où la réputation du roi son père semblait être entamée par celte faiblesse, et encore plus par le meurtre odieux d'Urie, un si brave homme, si attaché au service, et si fidèle à son maître.

Il était le fils aîné du roi : le trône le regardait; et il en était si proche, qu'à peine lui reslait-il un pas à faire pour y monter.

Pour se donner un relief proportionné à une si haute naissance, « il se fit des chariots, et des cavaliers , avec cinquante hommes qui le précé-

1. //. Reg., m, 38, 39. —2. Idem, iv , 9, 10, 11. — 3. Ibid., xiv, 25. — 4. Jbii.,\v,i.

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