LIVRE IX. — LES ARMES, PREMIER SECOURS DE LA ROYAUTÉ
daient' ; » et il imposait au peuple avec cet éclat. Ce fut une faute contre la bonne politique; et il ne fallait rien permettre d'extraordinaire à un esprit si entreprenant. Le roi , peu défiant de sa nature , et toujours trop indulgent à ses enfants, ne le reprit pas de cette démarche hardie. Absalon le savait gagner par les flatteries ; et privé dans une disgrâce de la présence du roi, il lui fit dire- : Pourquoi m'avez-vous retiré de Gessur où j'étais banni ? Il m'y fallait laisser achever mes jours. Que je voie la face du roi, ou qu'il me donne la mort. »
Quand il eut assez établi ses intelligences par tout le royaume, et qu'il se crut en état d'éclater, il choisit la ville d'Hébron, l'ancien siège de la royauté, qui lui était tout acquise, pour se déclarer. Le prétexte de s'éloigner de la cour ne pouvait être plus spécieux , ni plus flatteur pour le roi : « Pendant que j'étais banni de votre cour, j'ai fait vœu, si je revenais à Jérusalem pour y jouir de votre présence , de sacrifier au Seigneur dans Hébron ^. »
Absalon ne fut pas plus tôt à Hébron , qu'il fit donner le signal de la révolte à tout Israël. Et on s'écria de tous côtés : « Absalon règne dans Hébron'. »
Ce prince artificieux engagea dans ce voyage deux cents hommes des principaux de Jérusalem", qui ne pensaient à rien moins qu'à faire Absalon roi; mais ils se trouvèrent cependant forcés à se déclarer pour lui. En même temps on vit paraître à la tête de son conseil, Achitophel, le principal ministre et le conseiller de David', que l'on consultait comme Dieu, et sous David, et depuis sous Absalon'. » En même temps Amasa, capitaine renommé, fut mis à la tête de ses troupes"; et ce prince n'oublia rien pour donner de la réputation à son parti.
Pour imprimer dans tons les esprits que l'affaire était irréconciliable, Achitophel conseilla à Absalon , aussitôt qu'il fût arrivé à Jérusalem , d'entrer en plein jour dans l'appartement des femmes du roi', afin que, quand on verrait l'outrage qu'il faisait au roi, dont il souillait la couche, tout le monde sentît aussitôt qu'il était engagé sans retour, et qu'il n'y avait plus de ménagement.
Tel était l'état des affaires du côté des rebelles. Considérons maintenant la conduite de David.
Il commença d'abord par se donner du temps pour se reconnaître ; et abandonnant Jérusalem , cille rebelle devait venir bientôt le plus fort, pour l'accabler sans ressource, il se retira dans un lieu caché du désert avec l'élite des troupes '".
Comme il sentit la main de Dieu qui le punissait, selon la prédiction de Nathan, il entra à la vérité dans l'humiliation qui convenait à un coupable que son Dieu frappait, se retirant à pied en pleurant avec toute sa suite, la tête couverte, et reconnaissant le doigt du Seigneur ".Mais en même temps il n'oublia pas son devoir. Car ayant vu que tout le royaume était en péril par cette révolte, il donna tous les ordres nécessaires pour s'assurer tout ce qu'il avait de plus fidèles serviteurs; comme les légions entretenues de Phéléthi et de Céréthi,
i. /'. Reg.,\v, 3—2. Idem, xiv, 32. —3. Ibid., xv. 7, R. — i. Ibid., 10. — 5 Ibid.i^. — ti. Ibid., 12. — 7. Jbid., xvi, 23. — 8. Jbid., xvii, 25. — 9. Ibid., xvi. 20, 21.— 10. Ibid.. xv, 14, 18, 28. —11. Ibid., 16,23 30.
comme la troupe étrangère d'Etha'iGéthéen, comme Sadoc et Abiathar avec leur famille'. 11 songea aussi à être averti des démarches du parti rebelle, en diviser les conseils, et détruire celui d'Achitophel, qui était le plus redoutable^.
Après avoir ainsi arrêté le premier feu de la rébellion, et pourvu aux plus pressants besoins, par des ordres qui lui réussirent, il se mit en état de combattre. 11 partagea lui-même son armée en trois (ce qu'il faut une fois observer) ; parce que cette division était nécessaire pour faire combattre sans confusion , surtout de grands corps d'armées telles qu'on les avait alors. 11 en nomma les officiers et les commandants, et leur dit : « Je marcherai à votre tête^ » Il vit bien qu'il y allait du tout pour la royauté, et crut qu'il n'avait point à se ménager, comme on a vu qu'il avait fait contre Isboselh.
Tout le peuple s'y opposa, en lui disant « qu'il le comptait lui seul pour dix mille hommes : et que , quelque malheur qui leur arrivât dans le combat, ils ne seraient point sans ressource, tant que le roi leur resterait'. »
Nous avons remarqué ailleurs °, qu'il ne fit point le faux brave à contre-temps, et qu'il céda aux sages coiiseils qui avaient pour objet le bien du royaume.
Il n'oublia pas le devoir de père, et recommanda tout haut à Joab , et aux autres chefs de sauver Absalon ^ Le sang royal est un bien de tout l'Etat, que David devait ménager, non-seulement comme père, mais encore comme roi.
On sait l'événement de la bataille; comme Absalon y périt, malgré les ordres de David; et comme, pour épargner les citoyens, on cessa de poursuivre les fuyards'.
David cependant fit une faute considérable où le jeta son bon naturel. Il s'affligeait démesurément de la perte de son fils , s'écriant sans cesse d'un ton lamentable : « Mon fils Absalon , Absalon mon fils , qui me donnera de mourir en votre place ! 0 Absalon , mon cher fils , mon fils bienaimé*! »
La nouvelle en vint à l'armée, et la victoire fut changée en deuil : le peuple était découragé ; et comme un peuple battu, et mis en déroute, il n'osait paraître devant le roi**. Ce qui obligea enfin Joab à lui donner le conseil que nous avons remarqué ailleurs'". Et ce qui doit faire entendre aux princes, que dans les guerres civiles, malgré sa propre douleur, contre laquelle il faut faire effort, on doit savoir prendre part à la joie publique que la victoire inspire ; autrement on aliène les esprits, et l'on s'attire et au royaume de nouveaux malheurs.
Cependant la rébellion ne fut pas sans suite. Séba , fils de Bochri, de la famille de Jémini , qui était celle de Satil, sou'eva, par ces paroles de mépris, le peuple encore ému" : « Nous n'avons rien de commun avec David, et le fils d'Isa'i ne nous touche en rien. Le roi connut le péril, et dit à Amasa : Hâtez-vous d'assembler tout Juda. Il
d. //. Reg., XV, n. 22, 27. - 2. Idem, 31, 32 et seq. — 3. Ibid., XVIII. i el seq. — 4. ibid., 3. — 5. Ci-dessus. 1. 111, an. ui, xi'prop. — 6. //. Heg. xviii. 5, 12. — 7. Idem, ti. 7 el seq. — 8. Ibid.. xxviii, 33, — 9. Ibid., XIX, 1 2 el seq.— 10. Ci-dessus, I. V, arl. a, m' prop, — 11. //. Keg., XX, 1,2 et seq.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
exécuta cet ordre lentement , et David dit à Abisaï : Le fils de Bochri nous va faire plus de mal qu'Absalon ; hàtez-vous donc , et prenez ce qu'il y a de meilleures troupes, sans lui laisser le temps de se reconnaître, et de s'emparer de quelque ville. » Abisaï prit les légions de Céréthi et de Phéléthi , avec ce qu'il y avait de meilleurs soldats dans Jérusalem. Joab, de son côté, poursuivait Séba, qui allait de tribu en tribu soulevant le peuple, et emmenant ce qu'il pouvait de troupes choisies. Mais Joab fit entendre à ceux d'Abéla, oii le rebelle s'était renfermé , qu'il ne s'agissait que de lui seul. A sa persuasion, une femme sage du pays, qui se plaignait qu'on voulait perdre une si belle ville, sut la délivrer en faisant jeter à Joab la tête de Séba par-dessus les murailles.
Ainsi finit la révolte , sans qu'il en coûtât de sang que celui du chef des rebelles. La diligence de David sauva l'Etat. Il avait raison de penser que cette seconde révolte , qui venait comme du propre mouvement du peuple , et d'un sentiment de mépris , était plus à craindre que celle qu'avait excitée la présence du fils du roi. Il connut aussi combien il était utile d'avoir de vieux corps de troupes sous sa main : et tels furent les remèdes qu'il opposa aux rebelles.
On peut rapporter, à ce propos , ce qui arriva à Adonias, fils de David'. Ce prince , se prévalant de la vieillesse du roi, son père, dont il était l'aîné, voulait malgré lui s'emparer du royaume, et s'entendait pour cela avec Joab, et avec Abiathar, grand sacrificateur. Mais Sadoc, le prince des prêtres après lui, et Banaïas avec les troupes dont il avait le commandement, et la force de l'armée de David, n'était point pour Adonias. David, avec ce secours, prévint la guerre civile qu'Adonias, soutenu d'un grand parti, méditait; et laissa le royaume paisible à Salomon, à qui il le destinait par ordre de. Dieu.
Ainsi l'on continua à reconnaître l'utilité des troupes entretenues, par lesquelles un roi demeure toujours armé, et le plus fort.
Ve Proposition. Dernier exemple de guerres civiles : celle qui commença sous Roboam, par la division des dix tribus.
La cause de cette révolte , dans laquelle le royaume d'Israël, ou des dix tribus, fut érigé, viendra plus à propos ci-après dans d'autres endroits. Nous remarquerons ici seulement :
En premier lieu, que les rois de Juda, après une si grande révolte qui partagea le royaume, obligés à se défendre non-seulement contre l'étranger-, mais encore contre leurs frères rebelles, bâtirent dans le territoire de la tribu de Juda un grand nombre de nouvelles forteresses et des arsenaux , où il y avait des magasins de vivres en abondance, et à la fois de toutes sortes d'armures ^
En second lieu, ils se préparèrent à reconquérir par les armes le nouveau royaume que la rébellion avait élevé contre la maison de David. Mais Dieu, qui voulut montrer combien le sang d'Israël devait être cher à leurs frères, et que, même après la division, il ne fallait pas oublier la source commune, fit défendre par son prophète à ceux de Juda de
i. II. Ueçi., I, 7, H ctseq. — 2. Idem, xiv, 2G. — 3. ///. l'ar., xi, 5. fi, 7 el seq.
faire la guerre à leurs frères', quoique rebelles et schismatiques.
11 arriva même, dans la suite, et c'est ce qu'on remarque en troisième lieu, que le royaume de Juda s'unit par une étroite alliance avec le royaume rebelle. Car encore que, contre la volonté de Dieu, et peut-être plus par la faute de ceux d'Israël que de ceux de Juda, il y eût durant quelques règnes une guerre continuelle entre les deux royaumes-; néanmoins, par la suite du temps, l'alliance fut établie si solidement entre eux, que le pieux roi Josaphat, -invité par Achab, roi d'Israël, à joindre ses armes avec celles des Israélites, pour les aidera recouvrer sur le roi de Syrie une place forte qu'ils prétendaient, vint en personne pour lui dire ^ : <i Vous et moi nous ne sommes qu'un. Votre peuple n'est qu'un même peuple avec le mien ; ma cavalerie est la vôtre. »
L'alliance se confirma dans la suite : et le même Josaphat répondit encore à Joram, roi d'Israël, qui le priait de le secourir contre le roi de Moab* : « J'irai avec vous : qui est à moi, est à vous; mon peuple est votre peuple , et ma cavalerie est la vôtre. »
On voit par là, que, pour le bien de la pais, et pour la stabilité des choses humaines, les royaumes fondés d'abord sur la rébellion , dans la suite sont regardés comme devenus légitimes, ou par la longue possession , ou par les traités et la reconnaissance des rois précédents.
Et remarquez que la loi de la possession a eu lieu dans un royaume qui avait joint la révolte contre la religion véritable, à la défection.
En quatrième lieu, les rois légitimes se doivent toujours montrer les plus modérés , en tâchant de ramener par la raison ceux qui s'étaient écartés de leur devoir. Ainsi en usa le roi Abia , fils de Roboam , avant d'en venir aux mains avec les rebelles : et les armées étant en présence , il monta sur une éminence où il fit aux Israélites, avec autant de force que de douceur, ce beau discours qui commence ainsi : « Ecoutez, Jéroboam, et tout Israël; » leur remontrant, par vives raisons, le tort qu'ils avaient contre Dieu et contre leurs rois^ Il était le plus fort , sans comparaison ; mais plus soigneux encore de ramener les rebelles, que de profiter de cet avantage , il ne s'aperçut pas que Jéroboam l'environnait par derrière. Il se trouva presque enveloppé par ses ennemis. Dieu prit son parti , et répandit la terreur sur les rebelles , qui prirent la fuite.
Nous donnerons pour cinquième et dernière remarque , que le royaume d'Israël, quoique rendu par la suite légitime et très-puissant, n'égala jamais la fermeté du royaume de Juda , d'où il s'était séparé.
Comme il s'était établi par la division, il fut souvent divisé contre lui-même. Les rois se chassaient les uns les autres. Baasa chassa la famille de Jéroboam, qui avait fondé le royaume, dès la seconde génération. Zambri , sujet de Baasa, se souleva contre lui, et ne régna que sept jours. .\mri prit sa place, et le contraignit à mettre lui-même
■I. ni. Reg., XII , 24; //. Par., xi, i. —2. ///. Ueg.. xiv, 30; XV, 33. — 3. Mcm, xxii,5. — +. IV. Reg.,m,l. —5. II. Par., xlii, 4, Vi, i^ et seq.