‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 412 sur 609 · LIVRE IX. — LES ARMES, PREMIER SECOURS DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — LES ARMES, PREMIER SECOURS DE LA ROYAUTÉ

Les Romains vantent leur Clélie et ses compagnes , dont la hardiesse à traverser le fleuve étonna et intimida le camp de Porsenna. Voici , sans exagérer, quelque chose de plus. Et je n'en dis pas davantage.

VI° Proposition'. .4vec les conditions requises, la guerre n'est pas seulement légitime, mais encore pieuse et sainte.

« Chacun disait à son prochain : Allons; combattons pour notre peuple , pour nos saints lieux , pour nos saintes lois, pour nos saintes cérémonies'. »

C'est de telles guerres qu'il est dit véritablement : « Sanctifiez la guerre^ ; » au sens que Moïse disait aux lévites : « Vous avez aujourd'hui consacré vos mains au Seigneur^ » quand vous les avez armées pour sa querelle.

Dieu s'appelle ordinairement lui-même le Dieu des armées , et les sanctifie en prenant ce nom.

Vil': Proposition. Dieu néanmoins, après tout, n'aime pas la guerre; et préfère les pacifiques aux guerriers.

H David appela son fils Salomon , et lui parla en cette sorte : Mon Itls , je voulais bâtir une maison au nom du Seigneur mon Dieu; mais la parole du Seigneur me fut adressée en ces termes : Vous avez répandu beaucoup de sang , et vous avez entrepris beaucoup de guerres ; vous ne pourrez édifier une maison à mon nom*. Je n'ai pas laissé de préparer pour la dépense de la maison du Seigneur cent mille talents d'or, et dix millions de talents d'argent , avec de l'airain et du fer sans nombre, et des bois et des pierres pour tout l'ouvrage, avec des ouvriers excellents pour mettre tout cela en œuvre. Prenez donc courage , exécutez l'entreprise , et le Seigneur sera avec vous\ «

Dieu ne veut point recevoir de temple d'une main sanglante. David était un saint roi, et le modèle des princes; si agréable à Dieu, qu'il avait daigné le nommer l'homme selon son cœur. Jamais il n'avait répandu que du sang infidèle dans les guerres qu'on appelait guerres du Seigneur; et s'il avait répandu celui des Israélites , c'était celui des rebelles , qu'il avait encore épargné autant qu'il avait pu. Mais il suffit que ce fiit du sang humain , pour le faire juger indigne de présenter un temple au Seigneur, auteur et prolecteur de la vie humaine.

Telle fut l'exclusion que Dieu lui donna dans la première partie du discours prophétique. Mais la seconde n'est pas moins remarquable : c'est le choix de Salomon pour bâtir le temple. Le titre que Dieu lui donne est celui de Pacifique. Des mains si pures de sang sont les seules dignes d'élever le sanctuaire. Dieu n'en demeure pas là : il donne la gloire d'affermir le trône à ce Pacifique", qu'il préfère aux guerriers par cet honneur. Bien plus, il fait de ce Pacifique une des plus excellentes figures de son Fils incarné.

David avait conçu le dessein de bâtir le temple par un excellent motif; et il parla en ces termes au prophète .Nathan'' : « J'habite dans une maison de cèdre ; et l'arche de l'alliance du Seigneur est

1. /. Mach.. m, 43. — 2. Jet:, vi. i. — 3. Exod., xxxn, 29. — 4. I. Pnr., xxii, 6.7.8; x,\vm. 3. — 5. Idem,U, 15, IG. — 6. Ibid., \\n,9, 10. — 7. //. Reg., vu, 2; /. Par., xvn, 1,2.

T. YIII.

encore sous des tentes et sous des peaux. » Le saint prophète avait même approuvé ce grand et pieux dessein, en lui disant : » Faites ce que vous avez dans le cœur, car le Seigneur est avec vous'. Mais la parole de Dieu fut adressée à Nathan , la nuit suivante, en ces termes- : Voici ce que dit le Seigneur : Vous ne bâtirez point de temple en mon nom. Quand vous aurez achevé le cours de ' votre vie , un des fils que je ferai naître de votre sang, bâtira le temple , et j'affermirai son trône à jamais. »

Dieu refuse à David son agrément, en haine du. sang dont il voit ses mains toutes trempées. Tant de sainteté dans ce prince n'en avait pu effacer la tache. Dieu aime les pacifiques; et la gloire de la • paix a la préférence sur celle des armes, quoique saintes et religieuses.

ARTICLE V

Vei'tus , institutions , ordres et exercices militaires. Première Proposition. La gloire préférée à la vie.

Bacchideset Alcime avaient vingt mille hommes, avec deux mille chevaux, devant Jérusalem : et Judas était campé auprès avec trois mille hommes seulement, tirés des meilleures troupes. Comme ils virent la multitude de l'armée ennemie, ils en furent effrayés. Cette crainte dissipa l'armée, où il ne demeura que huit cents hommes ^ Judas, dont l'armée s'était écoulée , pressé de combattre en cet état, sans avoir le temps de ramasser ses forces, eut le courage abattu. C'est le premier sentiment, qui est celui de la nature. Mais on le peut vaincre par celui de la vertu. « Judas dit à ceux qui restaient* : Prenons courage, marchons à nos ennemis , et combattons-les. Ils l'en détournaient en disant : Il est impossible , sauvons-nous quant à présent; rejoignons nos frères, et après nous reviendrons au combat. Nous sommes trop faibles, et en trop petit nombre pour résister maintenant. Mais Judas reprit ainsi : A Dieu ne plaise que nous fassions une action si honteuse , et que nous prenions la fuite ! Si notre heure est venue , et qu'il nous faille mourir, mourons courageusement en combattant pour nos frères , et ne laissons point cette tache à notre gloire. A ces mots, il sort du camp : l'armée marche au combat en bon ordre. » L'aile droite dé Bacchides était la plus forte : Judas l'attaqua avec ses meilleurs soldats, et la mit en fuite. Ceux de l'aile gauche, voyant la déroute, prirent Judas par derrière, pendant qu'il poursuivait l'ennemi, le combat s'échaufTa ; il y eut d'abord beaucoup de blessés de part et d'autre : Judas fut tué, et le reste prit la fuite.

Il y a des occasions où la gloire de mourir courageusement vaut mieux que la victoire. La gloire soutient la guerre. Ceux qui savent courir pour leur pays à une mort assurée, y laissent une réputation de valeur qui étonne l'ennemi : et par ce moyen ils sont plus utiles à leur patrie, que s'ils demeuraient en vie.

C'est ce qu'opère l'amour de la gloire. Mais il faut toujours se souvenir que c'est la gloire de défendre son pays et sa liberté. Les Machabées s'é-

\. II. Reg., VII, 3. — 2. Idem, 5, 12, 13. — 3. /. Mach., XX, i, 5, (i, ". — 4. /ton, 8,9, 10 el seq.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

taicnl d'abord proposé celle fin, lorsqu'Us disaient « Mourons lous dans notre simplicité : le ciel el la terre seront témoins que vous nous attaquez injustement'. » Et après : « Nous combattrons pour nos vies, pour nos femmes, pour nos enfants, pour nos âmes, et pour nos lois^ » El encore : « Ne vaut-il pas mieux mourir en combattant, que de voir périr devant nos yeux notre pays, et abolir nos saintes lois? Arrive ce que le ciel en a résolue » Et pour tout dire en un mot : Mourons pour nos frères, comme le dit le courageux Judas. Laissons-leur l'exemple de mourir pour nos saintes lois ; et que la mémoire de notre valeur fasse trembler ceux qui voudront attaquer des gens si déterminés à la mort. Qu'il soit dit éternellement en Israël : Quelque faibles que nous soyons , qu'on ne nous attaque pas impunément.

Il" Proposition. La nécessité donne du courage.

(( Il n'en est pas aujourd'hui comme hier et avanthier. Nous avons l'ennemi en face, disait Jonathas aux siens*; le Jourdain deçà et delà, avec des rivages désavantageux, des marais, des bois qui rompent l'armée; il n'y a pas moyen de reculer poussons nos cris jusqu'au ciel. » En même temps on marche à l'ennemi ; Bacchides est poussé par Jonathas , qui , le voyant ébranlé , passe le Jourdain à la nage pour le poursuivre, et lui tue mille hommes.

m» Proposition. On court à la mort certaine.

Samson en avait donné l'exemple. Après lui avoir crevé les yeux, les Philistins assemblés louaient leur dieu Dagon , qui leur avait donné la victoire sur un ennemi si redoutable. Ils le faisaient venir dans leurs assemblées et dans leur banquet, pour s'en divertir; et le mirent au milieu de la salle, entre deux piliers qui soutenaient l'édifice".

Samson, qui sentait avec la renaissance de ses cheveux le retour de sa force, « dit au jeune homme qui le menait^ : Laisse-moi reposer un moment sur ces piliers. » Toute la maison était pleine d'hommes et de femmes et lous les princes des Philistins y étaient au nombre d'environ trois mille, qui étaient venus pour voir Samson, dont ils se jouaient. Alors il invoqua Dieu en cette sorte' : c< Seigneur, souvenez-vous de moi : rendez-moi ma première force, ô mon Dieu! et que je me venge de mes ennemis (qui étaient ceux du peuple de Dieu, dont il était le chef et le juge); et que par une seule ruine, je me venge des deux yeux qu'ils m'ont ôtés. » En même temps saisissant les deux colonnes qui soutenaient l'édifice, l'une de sa main droite et l'autre de sa main gauche : « Que je meure, dit-iP, avec les Philistins. » Et ébranlant les colonnes , il renversa toute la maison sur les Philistins , et en tua plus en mourant, par ce seul coup, qu'il n'avait fait pendant sa vie.

Les interprètes prouvent très-bien , par l'Ecclésiastique , et par l'Epîlre aux Hébreux, que Samson était inspiré dans cette action. Dieu donnait de tels exemples d'un courage déterminé à la mort, pour accoutumer son peuple à la mépriser.

1. Mdcli., Il, 37. — 2. Idem, m, 20, 21. — 3. Ibid., ii,59, GO. - •t. Ibid., IX, U ctseq. — 5. Jud., xvi, 21 et scq. — 6. Idem, 26. — -../lirf., 28, 29. — 8. Ibid. ,30,.

On peut croire qu'une semblable inspiration poussa Eléazar, qui voyait le peuple étonné de la prodigieuse armée d'Antiochus , et plus encore du nombre et de la grandeur de ses éléphants, d'aller droit à celui du roi, qu'on reconnaissait à sa hauteur et à son armure. » Il se livra pour son peuple, et pour s'acquérir un nom éternel. Et s'étant fait jour à droite et à gauche , au milieu des ennemis qui tombaient deçà et delà à ses pieds, il se mit sous l'éléphant, lui perça le ventre , et fut écrasé par sa chute ' . »

Ces actions d'une valeur étonnante faisaient voir que tout est possible à qui sait mépriser sa vie, et remplissaient à la fois, et le citoyen de courage, et l'ennemi de terreur.

IV" Propositio.n. Modération dans la victoire.

Les exemples sont infinis. Celui de Gédéon est remarquable.

Le peuple, affranchi par ses victoires signalées, vint lui dire en corps : « Soyez notre seigneur souverain , vous et vos enfants, et les enfants de vos enfants , parce que nous vous devons notre liberté ^ » Mais Gédéon, sans s'en orgueillir et sans vouloir changer le gouvernement , répondit : « Je ne serai point votre seigneur, ni mon fils, ni notre postérité; et le Seigneur demeurera le seul souverain. »

Dès l'origine de la nation, Abraham, après avoir repris tout le bien des rois ses amis, que l'ennemi avait enlevé, paie la dîme au grand pontife du Seigneur, conserve à ses alliés leur part du butin; et du reste, sans se réserver « un seul fil, ni une courroie, rend tout, et ne veut rien devoir à aucun morteP. »

V" Proposition. Faire la guerre équitablement.

Ménager ses anciens alliés, et leur demander le passage à de justes conditions , c'est ce qu'on a exposé dès le commencement de ce livre*.

Par l'effet de la même équité, on posait des bornes entre les peuples voisins. C'étaient des témoins immortels de ce qui leur appartenait : Tumulus teslis^.

« Ne transgressez point les bornes que vos pères ont établies, » dit le Sage''.

Respecter ces bornes, c'est respecter Dieu, 'qu'on avait pris à témoin, et qui seul était présent quand on les posait. « Nous n'avons témoin de nos traités que Dieu seul , qui est présent, et qui nous regarde'. »

On le prend aussi pour vengeur de la foi violée : <i Qu'il nous voie; et qu'il voie entre nous quand nous nous serons séparés*. »

C'est aussi par esprit de justice, qu'Abraham, qui traitait d'égal et de souverain à souverain avec le roi Abimélech, lui reproche la violence qu'on avait faite à ses serviteurs , au lieu de commencer par se plaindre à lui. « Mais Abimélech repartit' : « Je ne l'ai pas su : vous ne m'en avez rien dit, et c'est d'aujourd'hui que je le sais. »

Enfin cet esprit d'équité, qui doit régner même au milieu des armes, ne paraît nulle part avec plus

i. I. ilach., VI, 43-lG. — 2. Jud., viii , 22, 23. — 3. Gènes., xiv, 23. - 4. Ci-dessus, art. 1, vu' prop. — 5. Geti.. xx.xi.-iH. — C. Pr.. xxii, 28. - 7. Gen., xxi, 50. — 8. Wem , 49. — 'J. /Jiii., xxi, 25, 26.

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