LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTE
et buvait du fruit de ses mains, et chacun sous sa vigne et son figuier, et était en joie'. » Car la joie rend les corps sains et vigoureux , et fait profiter l'innocent repas que l'on prend avec sa famille, loin de la crainte de l'ennemi, et bénissant, comme l'auteur de tant de biens , le prince qui aime la paix encore qu'il soit en état de faire la guerre, et ne la craigne que par bonté et par justice. Un peuple triste et languissant perd courage et n'est propre à rien : la terre même se ressent de la nonchalance j où il tombe : et les familles sont faibles et désolées.
XII' Proposition. Moyens certains d'augmenter le peuple, i
C'est qu'il soit un peu à son aise, comme on vient de voir.
Sous un prince sage, l'oisiveté doit être odieuse ; et on ne la doit point laisser dans la jouissance de son injuste repos. C'est elle qui corrompt les mœurs et fait naître les brigandages. Elle produit aussi les mendiants, autre race qu'il faut bannir d'un royaume bien policé; et se souvenir de cette loi- : « Qu'il n'y ait point d'indigent ni de mendiant parmi vous. » On ne doit pas les compter parmi les citoyens , parce qu'ils sont à charge à l'Etat, eux et leurs enfants. Mais, pourôter la mendicité, il faut trouver des moyens contre l'indigence. ;
Surtout il faut avoir soin des mariages , rendre facile et heureuse l'éducation des enfants, et s'opposer aux unions illicites. La fidélité , la sainteté et le bonheur des mariages est un intérêt public, et une source de félicité pour les Etats.
Cette loi est politique autant que morale et religieuse^ : " Qu'il n'y ait point de femmes de mauvaise vie parmi les filles d'Israël, ni de débauché parmi ses enfants. » Soient maudites de Dieu et des hommes les unions dont on ne veut point voir de fruit, et dont les vœux sont d'être stériles. Toutes les femmes de la famille d'Abimélech le devinrent, par un exprès jugement de Dieu, à cause de Sara, femme d'Abraham*. Au contraire, Dieu favorise et bénit les fruits des mariages légitimes. On voit croître ses enfants autour de sa table comme déjeunes oliviers". Une femme ravie d'être mère est regardée avec complaisance de celui qu'elle a rendu père de si aimables enfants. On leur apprend que la modestie, la frugalité, et l'épargne conduite par la raison, est la principale partie de la richesse; et nourris dans une bonne maison, mais réglée, ils savent mépriser la vanité qu'ils n'ont point vue chez leurs parents.
La loi seconde leurs désu's , quand elle réprime le luxe. Les premiers qu'elle soulevait contre leurs enfants déréglés, étaient les pères et les mères, qu'elle contraignait à les déférer au magistrat, en lui disant : « Voilà notre fils désobéissant , qui sans écouter nos avis et nos corrections , passe sa vie dans la bonne chère , dans le désordre et dans la débauche. » La peine de ce débauché incorrigible était « d'être lapidé ; et tout Israël , saisi de crainte, se retirait du désordre*. » On n'en était pas quitte en disant : Je ne fais tort à personne , on se trompe : dans les dérèglements qui empêchent ou qui troublent les mariages, il faut éviter et punir,
1. ///. Reg. , IV, 20. 25. — 2. Deut., xv, 4. — 3. Idem . xxiii , il. — 4. Gen., xx, 17, 18, — 5. P*.,cxxyii, 3. —G. Deut., xxi,18, 19, 20,21.
non-seulement le scandale, l'injure qu'on fait aux particuliers , mais encore colle qu'on fait au public, qui est plus grande et plus sérieuse qu'on ne pense.
Concluons donc , avec le plus sage de tous les rois : « La gloire du roi et sa dignité , est la multitude du peuple : sa honte est de le voir amoindri et diminué par sa faute'. »
ARTICLE II
Les conseils.
Nous en avons déjà beaucoup parlé, et posé les principes ■■', surtout quand nous avons traité des moyens dont un prince se doit servir pour acquérir les connaissances qui lui sont nécessaires pour bien gouverner. Mais l'on approfondit ici encore davantage ce qui regarde une matière de cette importance ; et l'on réunit , sous un même point de vue, les préceptes et les exemples que l'Ecriture nous fournit , même quelques-uns de ceux qui se trouvent dispersés dans cet ouvrage, afin qu'après en avoir posé les principes, on en puisse voirtians un même lieu l'application et le détail dans toute son étendue.
Première Proposition. Quels ministres, ou officiers, sont remarqués auprès des anciens rois.
Sous David, Joab commandait l'armée; Bana'îas avait la conduite des légions Céréthi et Phéléthi , qui étaient comme la garde du prince , et semblaient être détachées du commandement général des armées , sous un chef particulier, qui ne répondait qu'au roi. Aduram était chargé des tributs ou finances. Josaphat était secrétaire et garde des registres. Siva, qu'on appelle ailleurs Saraïas, est appelé scribe, homme lettré auprès du prince. Ira était prêtre de David ^ Jonathan, oncle de David, son conseiller, homme intelligent et lettré; il était, avec Jahiel, gouverneur des enfants du roi. Achitophel fut le conseiller du roi ; et après lui, Joïada et Abiathar ; et Chusaï était l'ami du roi*.
On marque , auprès de Salomon , des personnes appelées gens de lettres : Banaïas, commandant les troupes. Azarias, fils de Nathan, était à la tête de ceux qui assistaient auprès du roi. Zabud était prêtre, et l'ami du roi. Ahisar, s'il était permis de traduire ainsi, était grand-maître de sa maison; et Adoniram était chargé des finances".
On nomme aussi les grands-prêtres, ou les principaux d'entre les prêtres qui étaient alors% pour montrer que leur sacré ministère leur donnait rang parmi les officiers publics , et que , sous les rois , ils se mêlaient des plus grandes afl'aires : témoin Sadoc, qui eut tant de part à celle où il s'agissait de donner un successeur au royaume'.
La dignité de leur sacerdoce était si éminente , que cet éclat donnait lieu à dire que « les enfants I de David étaient prêtres'; » quoiqu'ils ne pussent pas l'être, n'étant pas de la race sacerdotale, ni de la tribu d'où les prêtres étaient tirés. Mais on leur donnait ce grand nom, pour montrer la part qu'ils avaient dans les grandes alfaires. Ce qui semble
1. Prov., XIV, 28.-2. Ci-dessus, liv. V, art. i. il. — 3. //. Reg., VIII 16 n, 18 ; XX , 23, 24. 25, 26.-4. /. Par. . xxvi, 32, 33. 31. — 5. /';/. Reg., IV, 2.3,4, 5,0. —6. Idem. — 7. Ibid , 1,8, 32,44. — 8. //. Reg., vin, 18.
POLITIQUE DE L'EGRITUHE SAINTE
être la même chose que ce que l'Ecriture remarque ailleurs' : « Les enfants de David étaient les premiers sous la main du roi ; » c'est-à-dire , étaient les premiers à porter et à exécuter ses ordres.
Le soin qu'on prenait à les élever dans les lettres, paraît par la qualité d'homme lettré, qu'on donne à Jonathan, leur gouverneur.
Il est aussi marqué sous Ozias , que les troupes étaient commandées par Jéhiel et Maasias^, qui sont appelés scribes, docteurs, ou gens de lettres ; pour montrer que les grands hommes ne dédaignaient pas de joindre la gloire du savoir à celle des armes.
Ce qu'on appelle lettrés, étaient ceux qui étaient versés dans les lois, et qui dirigeaient les conseils du prince à leur observance.
Le soin de la religion se déclare, non-seulement par la part qu'avaient les grands-prêtres dans le ministère public, mais encore par l'office de prêtre du roi , qui semble être celui qui réglait dans la maison du prince les affaires de la religion. Tel était, comme on a vu. Ira, sous David; et Zabud, sous Salomon, dont il est encore appelé l'ami.
Celte qualité d'ami du roi , qu'on a vu dans le dénombrement des ministres publics, appelés et caractérisés par un terme particulier, est remarquable , et faisait souvenir le roi qu'il n'était pas exempt des besoins et des faiblesses communes de la nature humaine ; et qu'ainsi , outre ses autres ministres , qu'on appelait ses conseillers , à cause qu'ils lui donnaient leurs avis sur les affaires , il devait choisir avec soin un ami , c'est-à-dire un dépositaire de ses peines secrètes et de ses autres sentiments les plus intimes.
La charge de secrétaire et de garde des registres publics, semble originairement venir de Moïse, à qui Dieu parla ainsi' : « Ecrivez ceci dans un livre (la défaite des Amalécites) , pour servir de monument éternel , car je détruirai de dessous le ciel le nom d'Amalec. » Comme s'il disait : Je veux que l'on se souvienne des faits mémorables, afin que le gouvernement des hommes mortels, conduit par l'expérience et les exemples des choses passées, ail des conseils immortels.
C'est par le moyen de ces registres , qu'on se souvenait de ceux qui avaient servi l'Etat, pour en marquer la reconnaissance envers leur famille.
Une des maximes les plus sages du peuple de Dieu, était que les services rendus au public ne fussent point oubliés. Ainsi, dans le sac de Jéricho, on publia cet ordre* : « Que cette ville soit anathème : que la seule Rahab vive, elle et toute sa famille, parce qu'elle a sauvé nos envoyés. »
Lorsqu'on passa au fil de l'épée tous les habitants d(; Luza, on eut soin de sauver, avec toute sa parenté, celui qui avait montré le passage par où l'on y aborda".
Le public ordinairement passe pour ingrat; et il était de l'intérêt de l'Etat de le purger de cette tache, afin qu'on fût invité à bien servir.
Personne n'ignore comme Assuérus , roi de Perse , dans une insomnie qui le travaillait, se fit lire les arcliives, où il trouva le service de Mardbchée, qui lui avait sauvé la vie, enregistré suivant
1. /;./'ttr., XXVI, H.— 2. /. Par., xviii, n.— 3. Exot/., xvii, li. — 4. Jos., VI, n. — 5. Jud., 1,24,25.
la coutume'; et comme il fut excité par une lecture à le reconnaître par une récompense éclatante mais plus glorieuse au roi qu'à Mardochée même. Lorsqu'on informa Darius, roi de Perse, de la conduite des Juifs retournés dans leurs pays , ses officiers les interrogèrent pour en rendre compte au roi , et lui racontèrent ce que leurs vieillards avaient répondu suivant les ordonnances de Cyrus dans la première année de son règne. Après quoi ils ajoutaient ces paroles : « Maintenant , s'il plaît au roi , il fera rechercher dans la bibliothèque royale, et dans les registres publics qui se trouveront à Babylone, ce qui a été ordonné par Cyrus sur la réédification du temple ; il nous expliquera ses volontés^. » Les registres se trouvèrent, non point à Babylone, comme on avait cru, mais dans I Ecbatanes^; tout y était conforme à la prétention
des Juifs, qui aussi fut autorisée par le roi. ; Tel était l'usage des registres publics et de la ' charge établie pour les garder. Elle conservait la mémoire des services rendus : elle immortalisait les conseils; et ces archives des rois, en leur proposant les exemples des siècles passés, étaient des conseils toujours prêts à leur dire la vérité, et qui ne pouvaient être flatteurs.
Au reste , on ne prétend pas proposer pour règles invariables ces pratiques des anciens royaumes, et ce dénombrement des officiers de David et de Salomon ; c'est assez qu'ils puissent donner des vues aux grands rois , dont la prudence se gouvernera selon les lieux et les temps.
II» Phoposition. Les conseils des rois de Perse par qui dirigés.
« Le roi consulta les sages qui étaient toujours auprès de sa personne , qui savaient les lois et le droit, elles coutumes des ancêtres; et il faisait tout par leur conseil*. » Les premiers et les plus intimes étaient les sept chefs, ou, si l'on veut traduire ainsi, les sept ducs, ou les princes des Perses et des Mèdes qui voyaient le roi , car le reste, même des seigneurs, ne le voyaient guère.
III" Proposition. Réflexions sur l'utilité des registres publics, joints aux conseils vivants.
L'utilité des registres publics était appuyée sur cette sentence du Sage" : « Qu'est-ce qui a été? ce qui sera. Qu'est-ce qui a été fait? ce qui se fera encore. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et personne ne peut dire : Cela est nouveau, car il a déjà précédé dans les siècles qui ont été, avant nous : » et les grands événements des choses humaines ne font, pour ainsi parler, que se renouveler tous les jours sur le grand théâtre du monde. Il semble qu'il n'y a qu'à consulter le passé, comme un fidèle miroir qui se passe à nos yeux.
D'autre côté, le Sage ajoute que, quelques registres qu'on tienne, il échappe des circonstances qui changent les choses. Ce qui lui fait dire^ : << La mémoire des choses passées se perd ; la postérité oubliera ce qui est arrivé auparavant. » Et il est rare de trouver des exemples qui cadrent juste avec les événements sur lesquels il se faut déterminer.
Il faut donc joindre les histoires des temps pas-
t. Esth.. VI, 1. 2 et seq. — 2. Esdr., v, 7, 17. — 3. hlcm. vi, t, 2 et seq. — 4. Esth., i,i3, 14. — 5. Ecoles. ,\,i),iO. -0. Idem, H.