‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 421 sur 609 · LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTE · texte numérisé non relu

LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTE

ses avec le conseil des sages , qui , bien instruits des coutumes et du droit ancien , comme on vient de dire des ministres et des rois de Perse, en sachent faire l'application à ce qu'il faut régler de leurs jours.

De tels ministres sont des registres vivants, qui, toujours portés à conserver les antiquités, ne les changent qu'étant forcés par des nécessités imprévues et particulières , avec un esprit de profiter à la fois , et de l'expérience du passé, et des conjonctures du présent. C'est pourquoi leurs conseils sages et stables produisent des lois qui ont toute la fermeté, et pour ainsi dire, l'immobilité dont les choses humaines sont capables. « Si vous l'avez agréable, disent ces ministres à Assuérus', qu'il parte un édit de devant le roi , selon la loi des Perses et des iMèdes, qu'il ne soit point permis de changer, et qui soit publié , pour être inviolable dans toute l'étendue de votre empire. »

C'était l'esprit de la nation : et tant les rois que les peuples tenaient pour maxime cette immutabilité des décrets publics.

Les grands, qui voulaient perdre Daniel, vinrent dire au roi^ : « N'avez-vous pas défendu de faire , durant trente jours , aucune prière aux dieux et aux hommes, sous peine d'être jeté dans la fosse aux lions? Il est ainsi, répondit le roi ; et il a été prononcé par un édit qui doit être inviolable à jamais. »

Quand après il voulut chercher une excuse en faveur de Daniel, qui avait prié trois fois le jour, tourné vers Jérusalem, on osa lui dire : » Sachez, prince , que c'est la loi des Mèdes et des Perses , qu'il n'est pas permis de changer les ordonnances duroi^. »

C'était en effet la loi du pays ; mais on abuse des meilleures choses. La première condition de ces lois , qu'on doit regarder comme sacrées et inviolables , c'est qu'elles soient justes; et on apercevait du premier regard une impiété manifeste à vouloir faire la loi à Dieu même , et à lui défendre de recevoir les vœux de ses serviteurs. Le roi de Perse devait donc connaître qu'il avait été surpris dans cette loi, comme il est expressément marqué* ; et que c'était là une cabale des grands contre son service , afln de perdre Daniel , le plus fidèle et le plus utile de tous ses ministres, dont le crédit leur donna de la jalousie.

lY^ Proposition. Le prince se doit faire soulager.

C'est le conseil que donna Jéthro à Moïse , qui, par un zèle de la justice et une immense charité , voulait tout faire par lui-même. « Que faites-vous, lui dit-il°, en tenant le peuple du matin au soir à attendre votre audience? Vous vous consumez par un travail inutile , vous et le peuple qui vous environne : vous entrepreuez un ouvrage qui passe vos forces. Réservez-vous les grandes affaires : et choisissez les plus sages et les plus craignant Dieu , qui jugent le peuple à chaque moment (qui expédient les affaires à mesure qu'elles viennent) , et qui vous fassent rapport de ce qu'il y aura de plus important. »

Remai-quez trois sortes d'affaires : celles que le

1. Eslh.,1, 19,20.-2. Dan., VI, 1-2. — 3. Idem.', 15. —i.Ibid., 0. — 5. Exod., xvui, 14 eC seq.

prince se réserve expressément, et dont il doit prendre connaissance par lui-même : celles de moindre importance , dont la multitude l'accablerait , et aussi qu'il laisse expédier à ses officiers : enfin , celles dont il ordonne qu'on lui fera le rapport , ou pour les décider lui-même , ou pour les faire examiner avec plus de soin. Par ce moyen, tout s'expédie avec ordre et distinction.

Ve Proposition. Les plus sages sont les plus dociles . à croire conseil.

Moise , nourri dès son enfance dans toute la sagesse des Egyptiens , et de plus inspiré de Dieu dans le degré le plus éminent de la prophétie , non-seulement consulte Jéthro , et lui donne la liberté de lui reprocher dans l'immensité de son travail une espèce de folie ; mais encore il reçoit son avis en bonne part, et il exécute de point en point tout ce qu'il lui conseillait. C'est ce qui vient d'être dit.

N'avons-nous pas aussi déjà vu avec quelle docilité David ,trop accablé de douleur de la mort de son fils Absalon , écouta les reproches amers 'de Joab, se rendit à son conseil, et changea entièrement de conduite? Et Salomon, le plus sage des rois , ne demandait-il pas à Dieu un cœur docile , en lui demandant la sagesse?

VI» Proposition. Le conseil doit être choisi avec discrétion.

« Ayez plusieurs hommes avec qui vous viviez en paix (à qui vous donniez accès auprès de vous ) ; mais pour conseiller , choisissez-en un entre mille'. »

Vile Proposition. Le conseiller du prince doit avoir passé par beaucoup d'épreuves.

(( Celui qui n'a point été éprouvé que sait-il -? » 11 ne sait rien : il ne se connaît pas lui-même ; et comment démêlera-t-il les pensées des autres , qui est le sujet des plus importantes délibérations ! Au contraire , « celui qui est exercé , pensera beaucoup , » continue le Sage. Il ne fera rien légèrement, et ne marchera point à l'étourdie.

• C'est ce qui faisait dire au saint homme Job : « Où se trouvera la sagesse? On ne la trouvera pas dans la terre de ceux qui vivent doucement', » et nonchalamment parmi les plaisirs.

Et encore* : « Elle est cachée aux yeux des hommes : les oiseaux (les esprits sublimes qui semblent percer les nues) ne la connaissent pas. La mort (l'extrême vieillesse), a dit : Nous en avons ouï la renommée. » C'est à force d'expérience, en pâtissant beaucoup , qu'à la fin vous en acquerrez quelque petite lundière.

Vlll" Proposition. Quelque soin que le prince ait pris de choisir et d'éprouver son conseil, il ne s'y doit point livrer.

« Si VOUS avez un ami , acquérez-le avec épreuve ; et ne vous livrez point à lui par trop de facilitée»

Le caractère d'un prince livré le fait connaître et mépriser.

« Hérode (Agrippa, roi de Judée), était irrité contre ceux de Tyret de Sidon. Ils le vinrent trouver d'un commun accord ; et ayant gagné Blaste ,

1. Eccli., Ti. 6. — 2. H«m. xxxiv, 9.— 3. Jo&., xxviii, 12, 13. — i. Idem, 21, 22. — 5. Eccli., vi, 7.

qui était chambellan du roi , ils demandèrent la paix, parce que leur pays tirait sa subsistance des terres du roi. Hérode donc, ayant pris jour pour leur parler, parut vêtu d'une robe royale, et étant sur son trône il les haranguait (dans une audience publique, selon la coutume du temps) ; et le peuple disait : C'est un dieu qui parle, et non pas un homme'. »

On voit ici une ambassade solennelle , une audience publique avec tout l'appareil de la royauté, les acclamations de tout le peuple pour le prince qui croit avoir tout fait : mais on savait le fond ; c'est enfin que les Tyriens avaient mis Blaste dans leur intérêt, qui était grand dans cette affaire; et peut-être l'avaient-ils corrompu parleurs présents. Quoi qu'il en soit, tout était fait avant le traité solennel ; et si l'on en fit l'honneur au roi , tout le monde savait , et on se nommait à l'oreille le vrai auteur du succès.

Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de remarquer en un mot ce caractère d'Hérode Agrippa , pour apprendre aux princes qui ne sont que vains , l'estime qu'on fait d'eux, et comme on les repaît d'une fausse gloire.

IX<= Proposition. Les conseils des jeunes gens, qui ne sont pas nourris aux affaires, ont une suite funeste, surtout dans un nouveau règne.

Sur la plainte de Jéroboam faite à Roboam, fils et successeur de Salomon, à la tête des dix tribus, pour lui demander quelque diminution des impôts du roi son père, ce prince leur répondit- : « Venez dans trois jours. Et le peuple s'étant retiré, il tint conseil avec les vieux conseillers du roi son père , et leur dit : Quel conseil me donnez-vous : et quelle réponse ferai-je à ce peuple? Ils lui dirent : Si (aujourd'hui et dans le commencement de votre règne) vous déférez à leur prière, et que vous leur disiez des paroles douces , ils vous serviront le reste de vos jours. Roboam méprisa le conseil de ces sages vieillards, et appela les jeunes gens, qui avaient été élevés auprès de lui , et qui le suivaient toujours. Ils lui parlèrent comme des jeunes gens nourris avec lui dans les plaisirs, et ils lui dirent : Répondez ainsi à ce peuple : Mon petit doigt est plus gros que tout le corps de mon père : et mon père vous a imposé un joug pesant, et moi je l'augmenterai : mon père vous a frappés avec des fouets , et moi je vous frapperai avec des verges de fer. Roboam, selon ce conseil, lorsque Jéroboam avec tout le peuple revint à lui au troisième jour, leur répondit durement , leur répéta les mêmes paroles que les jeunes gens lui avaient inspirées, et rejeta le conseil des vieillards. Il ne déféra donc point aux prières de son peuple , parce que le Seigneur s'était retiré de lui , pour accomplir la prophétie d'Ahias le Silonite, sur la division du royaume. Quand les dix tribus eurent ouï cette réponse , ils se retirèrent en se disant les uns aux autres : Quel intérêt avons-nous à la maison de David? Et que nous importe de conserver l'héritage au fils d'Isaï? Retirons-nous chacun dans nos pavillons , et que David gouverne sa maison. »

Ce fut d'abord à Roboam une sage précaution ,

i. /Ici.. XII, 21, 22. — 2. m. /ifj., XII, 5, G et seq.; II. Par., y., 3, 'i et seq.

de prendre un temps pour demander conseil, et de se tourner vers les ministres expérimentés qui avaient servi sous Salomon. Mais ce prince ne trouva pas sa puissance et sa grandeur assez flattée par des conseils modérés. La jeunesse impétueuse et vive lui plut davantage ; mais son erreur fut extrême. Ce que les sages vieillards conseillaient le plus , c'étaient des paroles douces ; mais au contraire, la fière et imprudente jeunesse, au lieu qu'en conseillant des choses dures elle devait du moins en tempérer la rigueur par la douceur des expressions, joignit l'insulte au refus, et affecta de rendre les discours plus superbes et plus fâcheux que la chose même. C'est aussi ce qui perdit tout. Le peuple, qui avait fait sa requête avec quelque modestie, en demandant seulement une légère diminution du fardeau', fut poussé à bout par la dureté des menaces dont la réponse fut accompagnée.

Ces téméraires conseillers ne manquaient pas de prétextes. Il faut, disaient-ils, abattre d'abord un peuple qui commence à lever la tête, sinon c'est le rendre plus insolent. Mais ils se trompèrent, faute d'avoir su connaître la secrète pente des dix tribus à faire un royaume à part , et à se désunir de celle de Juda, dont ils étaient jaloux. Les vieux conseillers , qui avaient vu si souvent , du temps de David, les tristes effets de cette jalousie, les voulaient remettre devant les yeux de Roboam, et les lui auraient pu faire entendre; et bien instruits de ces dangereuses dispositions, ils conseillaient une douce réponse. La jeunesse flatteuse et bouillante méprisa ces tempéraments, et porta la jalousie des dix tribus, jusqu'à leur faire dire avec amertume et raillerie : Quel intérêt avons-nous à la grandeur de Juda? David, contentez-vous de votre tribu. Nous voulons un roi tiré des nôtres.

La puissance veut être flattée, et regarde les ménagements comme une faiblesse. Mais outre cette raison, les jeunes gens, nourris dans les plaisirs, comme remarque le texte sacré, espéraient trouver, dans les richesses du roi , de quoi entretenir leur cupidité , et craignaient d'en voir la source tarie par la diminution des impôts. Ainsi, en flattant le nouveau roi , ils songeaient à ce secret intérêt.

Le caractère de Roboam aidait à l'erreur. '« C'était un homme ignorant, et d'un courage timide, incapable de résister aux rebelles- : » comme son fils Abia est contraint de l'avouer. Ignorant, qui ne savait pas les maximes du gouvernement , ni l'art de manier les esprits. Timide, et du naturel de ceux qui, fiers et menaçants d'abord, lâchent le pied dans le péril ; comme on a vu que fit Roboam, lorsqu'il prit la fuite au premier bruit. Un homme vraiment courageux est capable de conseils modérés ; mais quand il est engagé , il se soutient mieux.

X» Proposition. Il faut ménager les hommes d'importance, et ne les pas mécontenter.

Après la mort de Saiil , lorsque tout le monde allait à David, « Abner, fils de Ner (qui commandait les armées sous Saûl), prit Isboseth, fils de ce roi , et le montra à l'armée de rang en rang . et

t. m. neg., xii,4; //. Par., x, 4. — 2. II. Par., Xlli, 7.

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