‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 422 sur 609 · LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE ^.A ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE ^.A ROYAUTÉ

le fil reconnaître roi par les dix tribus'. » Un seul liomme , par son grand crédit , fit un si grand ouvrage.

Le même Abner, maltraité par Isboselh sur un sujet peu important, dit à ce prince^ : « Suis-je à mépriser, moi qui, seul fidèle à votre père Saûl, vous ai fait régner? Et vous me traitez comme un malheurex , pour une femme! Vive le Seigneur! j'établirai le trône de David. Il le fit, et Isboseth fut abandonné.

Ce n'est pas seulement dans les règnes faibles , et sous Isboseth , « qui craignait Abner, et qui n'osait lui répondre^, » qu'on a besoin de tels ménagements : nous avons vu que David ménagea Joab et la famille de Sarvia, quoiqu'elle lui fût à charge.

Quelquefois aussi il faut prendre de vigoureuses résolutions, comme fit Saiomon. Tout dépend de savoir connaître les conjonctures, et de ne pas pousser toujours les braves gens sans mesure, et à toute outrance.

X\<^ Proposition'. Le fort du conseil est de s'attacher à déconcerter l'ennemi, et à détruire ce qu'il a de plus ferme.

Les conseils ne font pas moins que le courage dans les grands périls.

Ainsi, dans la révolte d'Absalon, où il s'agissait du salut de tout le royaume , David ne se soutint pas seulement par courage , mais il employa toute la prudence* : comme on a déjà remarqué ailleurs". Et pour aller à la source il tourna tout son esprit à détruire le conseil d'Achitophel , où était la force du parti contraire. Pour s'y opposer utilement, il envoya Chusa'î, qu'il munit des instructions et des secours nécessaires; lui donnant Sadoc et Abiathar, comme des hommes de confiance, pour agir sous lui. Par ce moyen, Chusaï l'emporta sur Achitophel, qui, se voyant déconcerté, désespéra du succès, et se donna la mort*^.

L'adresse de Chusaï contre Achitophel paraît en ce que sans attaquer la réputation de sa prévoyance, trop reconnue pour être affaiblie, il se contente de dire'' : « Pour cette fois Achitophel n'a pas donné un bon conseil. » Ce qui ne l'accuse que d'un défaut passager, et comme par accident.

XIl" Propositiox. Il faut savoir pénétrer et dissiper les cabales, sans leur donner le temps de se reconnaître.

Par cela on doit observer tout ce qui se passa dans la révolte d'Adonias, fils de David, qui, contre sa volonté , voulait monter sur le trône destiné à Saiomon. Cette histoire est déjà rapportée ailleurs'', dans toute son étendue. Voici ce qu'on remarque seulement ici.

A la fin de la vie du roi son père, Adonias fit un festin solennel à la famille royale, et à tous les -rands de sa cabale'. Ce festin fut à Joab, et à t lux de son intelligence , comme un signe de la rébellion; mais il ouvrit les yeux au roi. Il prévint Adonias; et dans ce festin, où ce jeune prince avait espéré de s'autoriser, on lui vint annoncer sa perte, et que Saiomon était couronné. A ce moment l'effroi se répand dans le parti , la cabale est

i. //. Beg., 11, 8, 9. — 2. Idem, m, 7. 8. 0, 10. — 3. Jiid., U.

— i. m. Reg., XV, 31, 33 el seq. — 5. Ci-dessus. 1. V, art. i, xu'prop.;

I 1. IX, an. 111, V iirop. — 6. //. Beg., xvii, 14, 23. — 7. Jdem. 7.

8. Ci-dessus, liv. IX, art. vi, xi' prop. — 9. ///. Beg.,i, 1, 5. 8, 9

I seq .

dissipée, et chacun s'en retourna dans sa maison. » Le coup est frappé , et la trahison s'en va avec l'espérance.

La vigilance et la pénétration des fidèles ministres de David, qui avertirent ce prince à propos; la fermeté de ce roi , et ses ordres exécutés avec promptitude, sauvèrent l'Etat, et achevèrent ce grand ouvrage sans effusion de sang.

XIII" PaoposiTioN. Les conseils relèvent le courage du prince.

Ezéchias, menacé par le roi d'Assyrie, « tint conseil avec les grands du royaume, et avec les gens de courage'. » Et ce concert produisit les grands ouvrages et les généreuses résolutions qui relèvent les cœurs abattus , et qui firent dire à Isaïe- : « Ce prince aura des pensées dignes d'un prince. «

Le peuple doit ressentir cet effet. Et Judith avait raison de dire à Ùzias, et aux chefs qui défendaient Béthulie ^ : « Puisque vous êtes les sénateurs , et que l'âme de vos citoyens est en vos mains, élevezleur le courage par vos discours. »

XIV^ Proposition. Les bons succès sont souvent dus à un sage conseiller.

« Joas, roi de Juda, régna quarante ans. Il fît bien devant le Seigneur, tout le temps que Joïada vécut, et lui donna ses conseils*. Après la mort de Joïada, les grands du royaume vinrent à ses pieds : et gagné par leurs flatteries, il suivit leurs mauvais conseils", » qui à la fin le perdirent.

XVe Proposition. La bonté est naturelle aux rois; et ils n'ont rien tant à craindre que les mauvais conseils.

« Les mauvais ministres, disait le grand roi Artaxerxès^ (dans la lettre qu'il adressa aux peuples de cent vingt-sept provinces soumises à son empire), en imposent par leurs mensonges artificieux aux oreilles des princes, qui sont simples , et qui, naturellement bienfaisants, jugent des autres hommes par eux-mêmes. »

XVIe Proposition. La sage politique, même des Gentils et des Romains, est louée par le Saint-Esprit.

Nous en trouvons ces beaux traits dans le livre des Machabées :

« Premièrement, qu'ils ont assujetti l'Espagne, avec les mines d'or et d'argent dont elle abondait, par leur conseil et leur patience'. » Où l'on fait cette réflexion importante : que sans jamais rien précipiter, ces sages Romains , tout belliqueux qu'ils étaient, croyaient avancer et affermir leurs conquêtes, plus encore par conseil et par patience, que par la force des armes.

Le second trait de la sagesse romaine , loué par le Saint-Esprit , dans ce divin livre : c'est que leur amitié était sûre* ; et que, non contents d'assurer le repos de leurs alliés par leur protection , qui ne leur manquait jamais, ils savaient les enrichir et les agrandir : comme ils firent du roi Eumènes, en augmentant son royatmie des provinces qu'ils avaient conquises. Ce qui faisait désirer leur amitié à tout le monde.

1. //. Par., xxxii, 3 elseq. — 2. Is., xxxii, 8. — 3. Judilh. vin, 21. — i. /V. Reg., xii, 1,2; //. P(ii'.,xxiv, 1,2. —5. Wem. 11, IH et seq. — 6. Eslher.,x\-i, G. — 7. I. Mach., viu, 3. — 8. Mem, 12.

POLITIQUE DR L'ÉCRITURE SAINTE

Le troisième trait : c'est qu'ils gagnaient de proclio en proclie, soumettant premièrement les royaumes voisins ; et se contentant pour les pays éloignés , de les remplir de leur gloire , et d'y envoyer de loin leur réputation , comme l'avantcourrière de leurs victoires '.

On remarque aussi que, pour régler toutes leurs démarches , « et faire des choses dignes d'eux, ils tenaient conseil tous les jours, sans division et sans jalousie-; » et uniquement attentifs à la patrie et au bien commun.

Au reste, dans ces beaux temps de la république romaine , au milieu de tant de grandeurs , on gardait l'égalité et la modestie convenable à un état populaire ,« sans que personne voulût dominer sur ses concitoyens; sans pourpre , sans diadème, et sans aucun titre fastueux. On obéissait au magistral annueP, » c'est-à-dire aux consuls, dont chacun avait son année , avec autant de soumission et de ponctualité, qu'on eût fait dans les monarchies les plus absolues.

Il ne reste plus qu'à remarquer que quand ce bel ordre changea, le peuple romain vit tomber sa majesté et sa puissance.

Tels sont les conseils qu'on peut prendre de la politique romaine, pourvu qu'on sache d'ailleurs mesurer tous ses pas par la régie de la justice.

XVII» Proposition. La grande sagesse consiste à employer chacun selon ses talents.

« Je sais que votre frère Simon est un homme | de conseil; écoutez-le en tout, et il sera comme votre père. Judas Machabée est brave et coura- ' geux dès sa jeunesse : qu'il marche à la tête des armées, et qu'il fasse la guerre pour le peuple*. "

C'est ainsi que parla Mathathias , prêt à rendre les derniers soupirs ; et il posa dans sa famille les fondements de la royauté , à laquelle elle était destinée bientôt après, sur tout le peuple d'Israël.

Au reste, Simon était guerrier comme Juda; et la suite le fit bien paraître. Mais ce n'était pas au même degré ; et le Saint-Esprit nous enseigne à prendre les hommes par ce qu'ils ont de plus éminent.

XVlll" Proposition. Il faut prendre garde aux qualités personnelles et aux intérêts cachés de ceux dont on prend conseil.

« Ne traitez point de la religion avec l'impie ; ni de la justice avec l'injuste; ni avec la femme jalouse, des affaires de sa rivale. Ne consultez point les cœurs timides sur la guerre ; ni celui qui trafique, sur le prix du transport des marchandises (qu'il fera toujours excessif); ni sur la valeur des choses à vendre , celui qui a dessein de les acheter ; ni les envieux de quelqu'un sur la récompense que vous devez à ses services. N'écoutez pas le cœur dur et impitoyable sur la' largesse et sur les bienfaits (qu'il voudra toujours restreindre); ni sur les règles de l'honnêteté et de la vertu , celui dont les mœurs sont corrompues ; ni les ouvriers de la campagne, sur le prix de leur travail journalier; ni celui que vous louez pour un an , sur la fin de son ouvrage (qu'il voudra toujours tirer en

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