LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTÉ
ront témoins contre vous de mon innocence', » et que ce n'est point pour mes crimes que vous m'avez déposé.
Ce fut là toute sa plainte : et tant qu'il fut écouté, il n'abandonna pas tout à fait le soin des affaires. On voit le peuple s'adresser à' lui dans les conjonctures importantes-, avec la même confiance que s'il ne l'avait point offensé.
Loin de dégoûter ce peuple du nouveau roi qu'on avait établi à son préjudice, il profita de toutes les conjonctures favorables pour affermir son trône. Et le jour d'une glorieuse victoire de Saiil sur les Philistins, il donna ce sage conseil : « Venez, allons tous en Galgala; renouvelons le royaume. Et on reconnut Saiil devant le Seigneur, et on immola des victimes, et la joie fut grande dans tout Israël^ »
Depuis ce temps il vécut en particulier; se contentant d'avertir le nouveau roi de ses devoirs, de lui porter les ordres de Dieu , et de lui dénoncer ses jugements'. »
Comme il vit ses conseils méprisés, il n'eut plus qu'à se retirer dans sa maison à Ramatha, où nuit et jour il pleurait Saiil devant Dieu, et ne cessait d'intercéder pour ce prince ingrat. » Pourquoi pleures-tu Saiil que j'ai rejeté de devant ma face? » lui dit le Seigneur ''.Va sacrer un autre roi. Ce fut David. Il semblait que pour récompense du souverain empire qu'il avait perdu sur le peuple. Dieu le voulût faire l'arbitre des rois et lui donner la puissance de les établir.
La maison de ce souverain dépossédé fut un asile à David , pendant que Saûl le persécutait. Saiil ne respecta pas cet asile , qui devait être sacré. Il envoya courrier sur courrier et messager sur messager, pour y prendre David", qui fut contraint de prendre la fuite , de quitter ce sacré refuge , et bientôt après le royaume. Et le secours de Samuel lui fut inutile.
Ainsi vécut Samuel retiré dans sa maison , comme un conseiller fidèle dont on méprisait les avis, et qui n'a plus qu'à prier Dieu pour son roi. Une si belle retraite laissa au peuple de Dieu un souvenir éternel d'une magnanimité qui jusqu'alors n'avait point d'exemple. Il y mourut plein de jours , et mérita que « tout Israël s'assemblât à Ramatha pour l'ensevelir, et faire le deuil de sa mort en grande consternation'.
Il" Proposition. Le caractère de Néhémias, modèle des bons gouverneurs.
Les .Juifs rétablissaient leur temple , et commençaient à relever Jérusalem, sous les favorables édits des rois de Perse , dont ils étaient devenus sujets par la conquête de Babylone ; mais ils étaient traversés par les continuelles hostilités des Samaritains et de leurs autres voisins, anciens ennemis de leur nation, et même par les ministres des rois, avec une opiniâtreté invincible*.
Ce fut dans ces conjonctures que Néhémias fut envoyé par Artaxerxès , roi des Perses , pour en être le gouverneur. L'ambition ne l'éleva pas à cette haute charge , mais l'amour de ses conci-
1. I.Reg.. su, 3, 4, 5. —2. Idem, xi, 12. — 3. Ibid.. li, i, 5. — i. tbid., XV. — 5. Ibid., xvi , \. — G. Ibid., XIX. 18,19 et seci. — 1. liid., .\xv, 1 ; XX, viii, 3. — 8. //. Esdr., i, ii, m, iv.
toyens ; et il ne se prévalut des bonnes grâces du roi , son maître , que pour avoir le moyen de les soulager.
Parti de Perse dans cette pensée , il trouva que Jérusalem désolée, et de tous côtés en ruine, n'était plus que le cadavre d'une grande ville, oîi l'on ne connaissait ni forts, ni remparts, ni portes, ni rues, ni maisons.
Après avoir commencé de réparer ces ruines plus par ses exemples que par ses ordres, la première chose qu'il fit fut de tenir une grande assemblée contre ceux qui opprimaient leurs frères. Quoi! leur disait-il', vous exigez d'eux des usures , pendant qu'ils ne songent qu'à engager leurs prés et leurs vignes, et même à vendre jusqu'à leurs enfants pour avoir du pain . et payer les tributs au roi! Vous savez, poursuivait-il, que nous avons racheté nos frères qu'on avait vendus aux Gentils : et vous vendrez les vôtres , pour nous obliger encore à les racheter ! » Il confondit par ce discours tous les oppresseurs de leurs frères; et surtout quand il ajouta en secouant son sein, comme s'il eût voulu s'épuiser lui-même^ : « Moi, et mes frères, et mes domestiques, avons prêté du blé et de l'argent aux pauvres , et nous leur quittons cet emprunt. »
« Les gouverneurs qui m'ont précédé, et encore plus leurs ministres (car c'est l'ordinaire), avaient accablé le peuple , qui n'en pouvait plus. Mais moi, au contraire, j'ai remis les droits attribués au gouvernements » Il savait qu'en certains états d'indigence extrême de ceux qui nous doivent , exiger ce qui nous est dû légitimement c'est une espèce de vol.
« Sa table était ouverte aux magistrats et aux voisins survenus. On y trouvait des viandes choisies, et en abondance, et des vins de toutes les sortes*. » Il avait besoin, dans la conjoncture, de soutenir sa dignité , et conciliait les esprits par cet éclat.
« J'ai, dit-il% vécu ainsi durant douze ans. J'ai rebâti la muraille à mes dépens; personne n'était inutile dans ma maison , et tous mes domestiques travaillaient aux ouvrages publics. »
Voici encore qui est remarquable , et d'une exacte justice : « Je n'ai acheté aucune terrée » C'est un vol de se prévaloir de son autorité et de l'indigence publique , pour acheter ce qu'on veut et à tel prix qu'on y veut donner.
Ce qu'il y a de plus beau, c'est qu'il faisait tout cela dans la seule vue de Dieu et de son devoir, et lui disait avec confiance' : « Seigneur, 'souvenezvous de moi, selon tout le bien que j'ai fait à ce peuple. »
Il ne faut pas s'étonner s'il employait son autorité à « faire observer exactement le sabbat, les ordonnances de la loi et tout le droit lévitique et sacerdotal*. »
Venons aux vertus militaires, si nécessaires à ce grand emploi.
Pendant qu'on rebâtissait la ville avec diligence, pour la mettre hors de péril , « il fit partager les citoyens , dont la moitié bâtissait , pendant que
1. JI. Es*'., V, 1,2, 3,7,8. —2. Mm, 10, 13. —3. Ibid., li 15. — i. Ibid., n, 18. —5. Ibid., 14,16. —6. Ibid., 16. — 1. Ibid., 19. — 8. lbid.,y.m.
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POLITIQUE DE L'ÉGRITUUE SAINTE
l'autre gardait ceux qui travaillaient, et repoussait l'ennemi à main armée'. » Mais, dans l'ouvrage mémo , les travailleurs étaient prêts à prendre les armes. Tout le monde était armé, et, comme s'exprime l'Ecriture^, « d'une main on tenait l'épée , et on travaillait de l'autre. » Et comme ils étaient dispersés en divers endroits , l'ordre était si bon , qu'on savait où se rassembler au premier signal.
Comme on ne pouvait abattre Néhémias par les armes , on tâchait de l'engager dans des traités captieux avec l'ennemi''. Sanaballat et les autres chefs avaient gagné plusieurs magistrats, et l'environnaient de leurs émissaires , qui les vantaient auprès de lui. On lâchait de l'épouvanter par des lettres qu'on faisait courir, et par de faux bruits. On lui faisait craindre de secrètes machinations contre sa vie , pour l'obliger à prendre la fuite , et on ne cessait de lui proposer des conseils timides, qui auraient mis la terreur parmi le peuple. « Renfermons-nous, disaient-ils'', et tenons des conseils secrets au dedans du temple à huit clos. » Mais il répondait avec une noble fierté qui rassurait tout le monde" : " Mes pareils ne craignent rien , et ne savent ni se cacher ni prendre la fuite. » Par tant de trames diverses, on ne tendait qu'à le i^alentir ou à l'amuser, si on ne pouvait le vaincre ; mais il se trouva également au-dessus de la surprise et de la violence.
La source de tant de biens était une solide piété, un désintéressement parfait , une attention toujours vive à ses devoirs, cl un courage intrépide.
m» Proposition. Le caractère de Joab , mêlé de grandes vertus et de grands vices, sous David.
David trouva dans sa famille , et en la personne de Joab , fds de sa sœur Sarvia", un appui de son trône.
Dès le commencement de son règne , il le jugea le plus digne de la charge de général des armées. Mais il voulait qu'il la méritât par quelque service signalé rendu à l'Etal : car il était indigne d'un si grand roi, et peu glorieux à Joab, que David pariit n'avoir eu égard qu'au sang , et à l'intérêt ])articulier. Lorsque ce prince attaqua Jébus, qui fut depuis appelée Jérusalem , et que David destinait à être le siège de la religion et de l'empire, il fit celte solennelle déclaration" : « Celui qui aura le premier poussé le Jébuséen , et forcé la muraille, sera le chef de la milice. » Ce fut le prix qu'il proposa à la valeur. « Joab monta le premier, et il fui fait chef des armées. Ainsi fut prise la citadelle de Sion , qui fut appelée la cité de David, à cause qu'il y établit sa demeure. »
Après cette belle conquête , « David bâtit la ville aux environs depuis le lieu appelé Mello ; et Joab (qui avait eu tant de part à la victoire) acheva le reste*. » Ainsi il se signala dans la construction des ouvrages publics, comme dans les combats, et tint, auprès de David, la place que l'histoire donne auprès d'Auguste au grand Agrippa son gendre.
Quand David pour son malheur eût entrepris dans Juda el dans Israël le dénombrement des
1. /;. Esilras.. iv, K. — 2. Idem, 17. — 3. Ibid.. 1, 2 et sw|. — 4. Ibid.. 10. — .'). IMd., 11. — (1. /. Par., ii, IG. — ". //. Heg., v, 7, 8; /. rai:, .\i, 4-7.-8. //. Itey., v, 8.
hommes capables de porter les armes , qui lui attira le fléau de Dieu, Joab, à qui il en donna le commandement, fil en fidèle ministre ce qu'il put pour l'en détourner, en lui disant' : « Que le Seigneur augmente le peuple du roi mon seigneur jusqu'au centuple de ce qu'il est; mais que prétend le roi, mon seigneur, par un tel dénombrement? N'est-ce pas assez que vous sachiez qu'ils sont tous vos serviteurs ? Que cherchez-vous davantage, et pourquoi faire une chose qui tournera eh péché' à Israël? » Dieu ne voulait pas qu'Israël, ni son roi , mît sa confiance dans la multitude de ses combattants, qu'il fallait laisser multiplier â Celui « qui avait promis d'en égaler le nombre aux étoiles du ciel, et au sable de la mer^ »
Le roi persista ; et Joab obéit , quoique à regret. Ainsi , au bout de neuf mois , il porta au roi le dénombrement, qui, tout imparfait qu'il était, fit voir à David , à diverses reprises , qu'il avait quinze cent mille combattants sous sa puissance ^
« Le cœur de David fut frappé , quand il vit le dénombrement*. » Il sentit sa faute; et sa vanité ne fut pas plus tôt satisfaite, qu'elle se tourna en remords et en componction : en sorte qu'il n'osa faire insérer le dénombrement dans les registres royaux \
Que lui servit d'avoir vu sur du papier tant de milliers de jeunesse prête à combattre, pendant que la peste que Dieu envoya ravageait le peuple, et en faisait des tas de morts? Joab avait prévu ce malheur ; et on a pu remarquer dans son discours, avec toute la force que la chose méritait, tous les ménagements possibles , el les plus douces insinuations.
Nous avons déjà vu, en un autre endroit, et lorsque David, après la mort d'Absalon, s'abandonna à la douleur, comme Joab lui fit connaître qu'il mettait au désespoir tous ses serviteurs ; qu'ils voyaient tous que David les aurait sacrifiés volontiers pour Absalon ; que l'armée était déjà découragée, et qu'il allait s'attirer des maux plus grands que tous ceux qu'il avait jamais éprouvés''. C'était parler à son maître avec toute la liberté que l'importance de la chose, son zèle et ses services lui inspiraient. Il alla jusqu'à une espèce de dureté : sachant bien que la douleur poussée à l'extrémité veut être comme gourmandée el aÉallue par une espèce de violence; autrement elle trouve toujours de quoi s'entretenir elle-même , et consume l'esprit comme le corps par le plus mortel de tous les poisons.
Au reste , il aimait la gloire de son roi. Dans le siège important de la ville et des forteresses de Rabbath, il fit dire à David : « J'ai combattu heureusement, la ville est pressée ; assemblez le reste des troupes et venez achever le siège, afin que la victoire ne soit point attribuée à mon nom''. » Ce n'était pas un trait d'habile courtisan : David n'avait pas besoin d'honneurs mendiés, el Joab savait quand il fallait finir les conquêtes. Mais c'était ici une action d'éclat, où il s'agissait de venger sur les Ammonites un insigne outrage fait aux ainbas-
1. ;/. Reg., XXIV, 2,3; r. Par., xxi, 2, 3. — 2. /. Parai, xxvii, 23. — 3. Idem, xxi, 4, 5, 6; II. Beg., xxiv, 8, 9. — i. II. Reg., XXIV, 10. — 5. /. Par., x.xvii, 24. — 0. //. Reg., xix, 1,2 elscq. Ci-dessus, liv. X, art. ii, m' prop. ; liv. IX, mt. m, V prop. — 7. Idem, \n, 27,28.