IbUL, XII, 11. — i. Ibid
POLITIQUE DE L'ECRITURE SAINTE
tous les grands du royaume. Et tous les serviteurs du roi fléchissaient le genou et adoraient le favori, comme le roi l'avait commandé ; excepté le seul Mardochée', » Il était Juif, et sa religion ne lui permettait pas une adoration qui tenait de l'honneur divin.
Aman , enflé de sa faveur, « appela sa femme et ses amis et commença à leur vanter ses richesses , le grand nombre de ses enfants , et la gloire où le roi l'avait élevé'. » Tout concourait à sa grandeur : et la nature même semblait seconder les volontés du roi. Et il ajouta comme le comble de sa faveur : » La reine même n'a invité que moi seul au festin qu'elle donne au roi ; et demain j'aurai cet honneur. Mais quoique j'aie tous ces avantages, je crois n'avoir rien , quand je vois le Juif Mardochée qui, à la porte du roi, ne branle pas de sa place à mon abord ^. »
Ce qui flatte les ambitieux , c'est une image de toute puissance qui semble en faire des dieux sur la terre. On peut voir sans chagrin l'endroit par oîi elle manque , et tout paraît manquer par ce seul endroit : plus l'obstacle qu'on trouve à ses grandeurs paraît faible , plus l'ambition s'irrite de de ne le pas vaincre ; et tout le repos de sa vie en est troublé.
Par malheur pour le favori , il avait une femme aussi hautaine et aussi ambitieuse que lui. " Faites élever, lui dit-elle % une potence de cinquante coudées ; et faites-y pendre Mardochée. Ainsi vous irez en joie au festin du roi. » Une vengeance éclatante et prompte est aux âmes ambitieuses le plus délicat de tous les mets. « Ce conseil plut au favori : et il fit dresser le funèbre appareil. »
«Mais il jugea peu digne de lui de mettre les mains sur Mardochée seul ; et il résolut de perdre à la fois toute la nation^ : » soit qu'il voulût couvrir une vengeance particulière sous un ordre plus général ; soit qu'il s'en prît à la religion , qui inspirait ce refus à Mardochée ; soit qu'il se plût à donner à l'univers une marque plus éclatante de son pouvoir, et que le supplice d'un seul particulier fût une trop légère pâture à sa vanité.
Le prétexte ne pouvait pas être plus spécieux. « Il y a un peuple, dit-il au roi% dispersé par tout votre empire , qui trouble la paix publique par ses singularités. » Personne ne s'intéresse à la conservation d'une nation si étrange. Ils sont en divers endroits, remarquc-t-il, sans pouvoir s'entresecourir : et il est facile de les opprimer. C'est une race désobéissante à vos ordres, ajoute cet artificieux ministre , dont il faut réprimer l'insolence. On ne pouvait pas proposer à un roi une vue politique mieux colorée ; la nécessité et la facilité concouraient ensemble. Aman, d'ailleurs, qui savait que souvent les plus grands rois, pour le malheur du genre humain , au milieu de leui' abondance , ne sont pas insensibles à l'augmentation de leurs trésors, ajouta pour conclusion " : '< Ordonnez qn'ils périssent , (et par la confiscation de leurs biens,) je ferai entrer dix mille talents dans vos coffres. »
Le roi était au-dessus de la tentation d'avoir de l'argent ; mais non au-dessus de celle de le donner
1. Eslh., 111, 1,2. — 2./rf«m. v. 10. —3. Jhid., i-2, !.■!. —i. Ibid-, M. — 5. Ibid., m, C. — 6. Ibid., H. — 1. Ibid., i).
pour enrichir un ministre si agréable, et qui lui parut si affectionné aux intérêts de l'Etat et de sa personne. « L'argent est à vous, dit-il ' , faites ce que vous voudrez de ce peuple : et il lui donna son anneau pour sceller les ordres.
Un favori heureux n'est plein que de lui-même. Aman n'imagine pas que le roi puisse compter d'autres services que les siens. Ainsi, consulté sur les honneurs que le roi avait destinés à Mardochée qui lui avait sauvé la vie, il procure les plus grands honneurs à son ennemi, et à lui-même la plus honteuse humiliation. Les rois se plaisent souvent à donner les plus grands dégoûts à leurs favoris , ravis de se montrer maîtres. Il fallut qu'Aman marchât à pied devant Mardochée, et qu'il fût le héraut de sa gloire dans toutes les places publiques-. On vit dès lors et on lui prédit l'ascendant que Mardochée allait prendre sur lui ; et sa perte s'approchait.
Vint enfin le moment du festin fatal de la reine % dont le favori s'était tant enorgueilli. Les hommes ne connaissent point leur destinée. Les ambitieux sont aisés à tromper, puisqu'ils aident eux-mêmes à la séduction , et qu'ils ne croient que trop aisément qu'on les favorise. Ce fut à ce festin , tant désiré par Aman , qu'il reçut le dernier coup, par la juste plainte de cette princesse. Le roi ouvrit les yeux sur le conseil sanguinaire que lui avait donné son ministre ; et il en eut horreur. Pour comble do disgrâce, le roi, qui vit Aman aux pieds de la reine pour implorer sa clémence , s'alla encore mettre dans l'esprit qu'il entreprenait sur son honneur, chose qui n'avait pas la moindre apparence en l'état où était Aman. Mais la confiance une fois blessée se porte aux sentiments les plus extrêmes. Aman périt : et déçu par sa propre gloire , il fut lui-môme l'artisan de sa perte, jusqu'à avoir fabriqué la potence où il fut attaché, puisque ce fut celle qu'il avait préparée à son ennemi.
ARTICLE IV
Vour aider le prince à bien connaître Us hommes, on lui en montre en général quelques caractères , tracés par le Saint-Espi'it dans les livres de la Sagesse.
Première Proposition. Qui sont ceux qu'il faut éloigner des emplois publics , et des cours mêmes , s'il est possible.
Nous avons remarqué ailleurs , qu'une des plus nécessaires connaissances du prince était de connaître les hommes. Nous lui avons facilité cette connaissance, en réalisant dans plusieurs particuliers des caractères marqués en bien et en mal. Nous allons encore tirer, des livres de la Sagesse, des caractères généraux qui feront connaître qui sont ceux qu'il faut éloigner des emplois publics, et des cours mêmes s'il se peut,
11 y en a qui ne trouvent rien de bon que ce qu'ils pensent, rien de juste que ce qu'ils veulent : ils croient avoir renfermé dans leur esprit tout ce qu'il y a d'utile et de bon sens , sans vouloir rien écouter. C'est à ceux-là que Salomon dit* : « Ne soyez point sages en vous-mêmes. » Et ailleurs'' : « Le fou n'entend rien que ce qu'il a dans sa tête ; et les paroles prudentes n'y ont point d'entrée. »
i. Eslh., m, 10, H. —2. Idem, vi, l,2elseq. — 3. Ibirl., vu, 1,2 cl seq. — l. Prov., ui, 7.— 5. Idem, xviii, 2.