AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTE
quelle réflexion profonde ne doit-il pas faire , sur la périlleuse délicatesse des tentations dont nous parlons !
Saint Augustin se fondait sur ces exemples, lorsqu'il a dit qu'il n'y a point de plus grande tentation , même pour les bons rois , que celle de la puissance : Quanta altior, tanto periculosior'.
Saiil fut choisi de Dieu pour être roi, sans qu'il y pensât; et nous avons vu ailleurs, dans le temps qu'on l'élisait, qu'il se tenait caché dans sa maison'. Et néanmoins il succomba à la tentation de la puissance, en désobéissant aux ordres de Dieu, et épargnant Amalec; en offrant le sacrifice sans attendre Samuel : peut-être dans la jalousie de régner en maître absolu, pour secouer un joug importun; et enfin en persécutant à toute outrance, dans tous les confins du royaume, David, le plus fidèle de ses serviteurs^
Qu'arriva-t-il à David lui-même, et jusqu'à quel excès succomba-t-il à la tentation de la puissance? Encore fit-il pénitence, et couvrit-il son ignominie par ce bon exemple. Mais Dieu n'a pas voulu que nous eussions une connaissance certaine d'une conversion semblable dans Salomon , son fils , qui a été premièrement le plus sage de tous les rois ; et ensuite dans sa moUesse , le plus corrompu et le plus aveugle. La tentation de la puissance le plongea dans ses faiblesses. Il adora jusqu'aux dieux des femmes qui lui avaient dépravé le cœur; et les énormes dépenses qu'il lui fallut faire en contentant leur ambition , et en leur érigeant tant de temples, jetèrent un si bon roi dans les oppressions qui donnèrent lieu sous son fils à la division de la moitié du royaume.
Aveuglé par la tentation de la puissance , Nabuchodonosor se fil Dieu, et ne prépara que des fournaises ardentes à ceux qui refusaient leurs adorations à sa statue*. C'est lui qui, séduit par sa propre grandeur, n'adora plus que lui-même. « N'est-ce pas là, disait-iP, cette grande Babylone, que j'ai faite par ma puissance, et pour la manifestation de ma gloire"? » Babylone qui voyait le monde entier sous sa puissance , disait dans l'égarement de son orgueil : « Je suis , et il n'y a que moi sur la terre. » Et encore : « Je suis reine , la maîtresse éternelle de l'univers; je ne serai jamais veuve ni seule, mon empire ne périra jamais'^. »
Un autre roi disait en lui-même , plutôt par ses sentiments et par ses œuvres, que par ses paroles" : (c Le fleuve est à moi, et je me suis fait moi-même ; j'ai fait ce grand fleuve, qui m'apporte tant de richesses. » C'est ce que disent les rois superbes, lorsqu'à l'exemple d'un Pharaon , roi d'Egypte, ils se croient arbitres de leur sort, et agissent comme indépendants des ordres du ciel, qu'ils ont oubliés.
Un Antiochus, ébloui de sa puissance qu'il croyait sans bornes , « éleva sa bouche contre le ciel ; et attaquant le Très-Haut par ses blasphèmes, il en voulut écraser les saints, et éteindre le sacrifice*. » On le voit paraître en son temps, comme un homme qui ne croit rien impossible à sa puissance : car
1. Aug.,Enar. in Ps., cxxxvu, num. 9. tom. IV, col. 1529. — 2. /. fie5.,x,2,3. 9,22, 23. — 3. Idem, xv, 8,9, 13,14; xiii,8,9; xviu, XIX, XX et scq. — 4. Dan,, ni, 6, — 5, Idem, iv, 2, 26,27. — R. Is.. xi.vii, 7, y, —7, £s(!cli,,xxix, 3,9,-8. Dan., Vii,25; Vil, 11, 12.
« il croyait pouvoir voguer sur la terre , et marcher sur les flots de la mer'. » .\insi son audace entreprenait tout, et il voulait que tout le monde n'eût d'autre loi que ses ordres. Cependant il était l'esclave d'une femme , qu'il appela Antiochide , de son nom , et vit des peuples entiers se révolter contre lui , parce qu'ils étaient la proie d'une impudique, à qui le roi donnait ses provinces^.
Hérode, sur un trône auguste, et revêtu des habits royaux , pendant qu'il parlait se laissa flatter des acclamations du peuple qui lui criait : « Ce sont les paroles d'un dieu et non pas d'un homme ; » et mérita d'être » frappé en ce monde par un ange, en sorte qu'il mourut mangé par les vers^. » Comme si Dieu, qu'il oubliait, lui eût voulu dire, ainsi qu'à cet autre roi'' : « Diras-tu encore : Je suis un dieu; toi qui es un homme, et non pas un dieu, sous la main qui te donne la mort, » en l'envoyant une si étrange maladie?
Voilà les effets funestes de la tentation de la puissance : l'oubli de Dieu, l'aveuglement du cœur, et l'attachement à sa volonté ; d'où suivent des raffinements d'orgueil et de jalousie, et un empire des plaisirs qui n'a point de bornes.
Cela fut ainsi dès l'origine. Et aussitôt qu'il y eut des puissances absolues , on craignit tout de leurs passioire : « Abraham dit à Saraï, sa femme" : Vous êtes belle; quand les Egyptiens vous verront , ils diront : C'est sa femme ; et ils me tueront pour vous avoir. Dites que vous êtes ma sœur (comme elle l'était aussi en un certain sens). Pharaon fut bientôt instruit de la beauté de Saraï, et Abraham reçut un bon traitement pour l'amour d'elle ; et on lui donna des troupeaux et des esclaves en abondance ; et on enleva sa femme dans la maison de Pharaon. » Il en arriva autant à Abraham chez un autre roi, c'est-à-dire, chez Abimélech, roi de Gérare, dans la Palestine ^ Et on voit que depuis l'établissement de la puissance absolue il n'y a plus de barrière contre elle, ni d'hospitalité qui ne soit trompeuse, ni de rempart assuré pour la pudeur, ni enfin de sûreté pour la vie des hommes.
Avouons donc de bonne foi qu'il n'y a point de tentation égale à celle de la puissance ; ni rien de plus difficile que de se refuser quelque chose quand les hommes vous accordent tout, et qu'ils ne songent qu'à prévenir ou même à exciter vos désirs.
Ile Prûpositio.x. Quels remèdes oa peut apporter aux inconvénients proposés.
Il y en a qui , touchés de ces inconvénients , cherchent des barrières à la puissance royale. Ce qu'ils proposent comme utile , non-seulement au peuple, mais encore aux rois , dont l'empire est plus durable quand il est réglé.
Je ne dois pas entrer ici ni dans ces restrictions, ni dans les diverses constitutions des empires et des monarchies. Ce serait m'éloigner de mon dessein. Je remarquerai seulement ici, premièrement, que Dieu, qui savait ces abus de la souveraine puissance, n'a pas laissé de l'établir en la personne de Saiil, quoiqu'il sût qu'il en devait abuser au-
1. II.Mach.,v, 21. — 2, Idem.iv, 30. — 3. .4cl., xii, 22, 23.— 4. E%ech., xxvm , 9, 23. — 5. Gen„ xu , H , 12 el seq. — 6. Idem, XX, 11, 12.
POLITIQUE DE L'ECRITURE SAINTE
tant qu'aucun roi : secondement, que si ces inconvénients devaient contraindre le gouvernement jusqu'au point que l'on veut imaginer, il faudrait ôter jusqu'aux juges choisis tous les ans par le peuple, puisque la seule histoire de Suzanne suffit pour montrer l'abus qu'ils ont fait de leur autorité.
Sans donc se donner un vain tourment à chercher dans la vie humaine des secours qui n'aient pas d'inconvénient, et sans examiner ceux que les hommes ont inventés dans les établissements des gouvernements divers ; il faut aller à des remèdes plus généraux, et à ceux que Dieu même a ordonnés aux rois , contre la tentation de la puissance , dont la source est dans ce principe.
II!<^ Proposition. Tout empire doft être regardé sous un autre empire supérieur et inévitable, qui est l'empire de Dieu.
« Ecoutez-moi , rois , et entendez : juges de la terre, apprenez votre devoir : prêtez l'oreille, vous qui contenez la multitude et qui vous plaisez à vous voir environnés des troupes des peuples! C'est le Seigneur qui vous a donné la puissance et toute votre force vient du Très-Haut, qui examinera vos œuvres, et sondera vos pensées; parce qu'étant les ministres de son royaume, vous n'avez pas jugé droitement, et vous n'avez pas gardé la loi de la justice, et vous n'avez pas tnarché selon la volonté de Dieu. Il vous apparaîtra tout d'un coup, d'une manière terrible; et ceux qui commandent seront jugés par un jugement très-rigoureux et très-dur. Car les petits seront traités avec douceur; mais les puissants seront puissamment tourmentés. Dieu ne fait point d'acception de personne, ni il ne craint la grandeur de qui que ce ' soit ; parce qu'il a fait le petit comme le grand , et il a un soin égal des uns et des autres : les plus forts auront à porter un tourment plus fort*. »
Il ne faut ni réflexion ni commentaire. Les rois, comme ministres de Dieu, qui en exercent l'empire, sont avec raison menacés, pour une infidélité particulière, d'une justice plus rigoureuse, et de supplices plus exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce tonnerre.
IVc Proposition-. Les princes ne doivent jamais perdre de vue la mort , Qù l'on voit l'empreinte de l'empire inévitable de Dieu.
" Je suis un homme mortel comme les autres. » C'est ainsi que la Sagesse éternelle fait parler Salomon^. « Je suis le fils de ce premier homme qui a été formé de terre; et j'ai été fait chair (c'est-àdire, l'infirmité même), dans le ventre de ma mère, qui m'a porté dix mois. J'ai été composé de sang, ' sorti d'une race humaine parmi le trouble des sens, dans une espèce de sommeil. » Ma conception n'a rien que de faible. « Ma naissance m'a jeté et comme exposé sur la terre : j'ai respiré le même air que tous les autres mortels , et comme eux j'ai commencé ma vie en pleurant; on m'a nourri dans des langes avec de grands soins. Les rois n'ont point un autre commencement : tous les hommes sont entrés dans la vie de la même manière et ils la finissent aussi par un même sort. »
C'est la loi de Dieu établie pour tous les mortels : il sait égaler par là toutes les conditions. La
i. Sop., VI, 2-4 cl scq. —2. Idem, vii,l-ij.
mortalité, qui se fait sentir dans le commencement et dans la fin, confond le prince et le sujet; et la fragile distinction qui est entre eux deux, est trop superficielle et trop passagère pour mériter d'être comptée.
V" Proposition. Dieu fait des exemples sur la terre : il punit par miséricorde.
« Le prophète Nathan dit à David ' : Vous êtes cet homme coupable dont vous venez de prononcer la condamnation (dans la parabole de la brebis). Et voici ce que dit le Seigneur : Je vous ai fait roi sur mon peuple d'Israël; je vous ai donné la maison de votre seigneur avec tous ses biens : pourquoi donc avez-vous méprisé la parole du Seigneur, pour faire mal à ses yeux, en répandant le sang d'Urie, en lui ôtant sa femme, et le tuant par l'épée des enfants d'Ammon? Pour cela, l'épée ne se retirera point à jamais de votre maison , parce que vous m'avez méprisé. Et voici ce que dit le Seigneur : Je susciterai le mal dans votre maison : vos femmes vous seront enlevées à vos yeux; vous les verrez entre les mains de celui qui vous touchera de plus près (de votre propre fils), aux yeux du soleil. Car vous l'avez fait en secret; mais moi j'accomplirai cette parole à la vue de tout Israël, et à la vue du soleil... Et parce que vous avez fait blasphémer le nom du Seigneur par ses ennemis, l'enfant (qui \''ous est si cher) mourra de morl^ »
Tout s'accomplit de point en point. Absalon fil éprouver à David tous les maux, et tous les affronts que le prophète avait prédits. David, jusquelà, toujours triomphant , et les délices dé son peuple, fut contraint de prendre la fuite à pied avec tous les siens, devant sou fils rebelle; et, poursuivi dans sa fuite à coups de pierre, se vit réduit à souffrir les outrages de ses ennemis, et, ce qu'il y a de plus déplorable , à avoir besoin de la pitié de ses serviteurs. Le glaive vengeur le poursuivit. Jeté de guerre civile en guerre civile, il ne se put rétablir que par des victoires sanglantes , qui lui coûtèrent le sang le plus cher^
Voilà l'exemple que Dieu fit d'un roi qui était selon son cœur, et dont-il voulait rétablir la gloire par la pénitence.
Vie Proposition. Exemples des châtiments rigoureux : Saiil, premier exemple.
» Qui voulez-vous que j'évoque d'entre les morts?» disait l'enchanteresse que Saiil consultait à la veille d'une bataille^ « Evoquez-moi Samuel, répondit ce prince. Qui voyez-vous? je vois comme des dieux (quelque chose d'auguste et de diviu) , qui s'élève de la terre (et qui sort du creux d'un tombeau). Quelle en est la forme? Un vieillard s'élève enveloppé d'un manteau. Saiil reconnut Samuel à cet haîjit, et se prosterna en terre, » soit que ce fût Samuel lui-même , Dieu le permettant ainsi pour confondre Saiil par ses propres désirs, ou seulement sa figure. « Et Samuel lui dit*-. Pourquoi me troublez-vous dans le repos de la sépulture? et que sert de m'interroger, puisque le Seigneur vous a rejeté de devant sa face, par
i. 11. Rcg., XII, 7, 8 et scq. — 2. Idem, H. —3. Ibid., xv, xvi , xviii, XX. — 4. /. Reg-, xxviii, \i et seq. — 5. Idem, 45, 46 et seq.