‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 431 sur 609 · LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTÉ

votre désobéissance? Dieu livrera Israël aux Philistins. Demain vous et vos enfants serez avec moi (parmi les morts) , et les Philistins tailleront en pièces l'armée d'Israël. »

A cette courte et terrible sentence, le cœur de Saûl fut épouvanté. Le lendemain les Philistins firent un horrible carnage de toute l'armée, comme il avait été dit : Joualhas et les enfants de Saûl qui y combattaient à ses côtés périrent. Ce roi , aussi malheureux qu'impie , se tua lui-même de désespoir, pour ne point tomber entre les mains de ses ennemis ' ; et passa ainsi de la mort temporelle à l'éternelle.

VU" Propositio.n. Second exemple : Balthasar, roi de Babylone.

" Balthasar fil un grand festin. Et déjà échauffé parle vin, il fit apporter les vases d'or et d'argent, que son père iS'abuchodonosor avait enlevés du temple de Jérusalem^ : » comme si le vin y eût été meilleur, et que la profanation y ajoutât un nouveau goût. « Le roi donc , ses femmes , ses maîtresses , et les grands de sa cour, buvaient de ce vin et louaient leurs dieux d'or et d'argent , d'airain et de fer, de bois et de pierre, quand tout d'un coup il parut, vis-à-vis d'un chandelier, deux doigts (en l'air), comme d'une main humaine , qui écrivaient sur la muraille de la salle du banquet. A ce spectacle de la main qui écrivait , le visage du roi changea et ses pensées se troublaient ; ses reins furent séparés, ses genoux branlèrent et se brisaient l'un contre l'autre. Il fit un grand cri : toute la cour fut effrayée ; on appela les devins , <> selon la coutume.

Mais tous ces devins ne purent lire cette écriture. On fit venir Daniel comme un homme qui avait l'esprit des dieux. Et ce fidèle interprète fit cette réponse^ : « 0 roi! le Très-Haut avait élevé .Nabuchodonosor votre père; il fit en son temps tout ce qu'il voulut sur la terre. Quand son cœur s'enfla, et que son esprit s'enorgueillit, il fut frappé, et sa gloire fut éteinte: La raison lui fut ôtée; et déposé de son trône, il se vit rangé parmi les bêtes, broutant l'herbe comme un bœuf, et j battu par les eaux du ciel, jusqu'à ce qu'il eût connu que le Très-Haut donnait les royaumes à qui il voulait. Vous donc , 6 roi Balthasar ! son fils, qui savez toutes choses, vous n'en avez point profité, et ne vous êtes point humilié devant le Seigneur; mais vous avez profané les vaisseaux sacrés de son temple, et avez loué vos dieux de I bois et de métal. C'est pour cela que le doigt de la main (qui a paru en l'air) vous est envoyé. Et en voici l'Ecriture : Mané. Le Seigneur a compté les | années de votre règne, et en a marqué la fin. Thé- CEL. Vous avez été mis dans la balance , et on ne vous a pas trouvé du poids qu'il fallait. Phares. Votre royaume a été divisé, et a été donné aux Mèdes et aux Perses. »

" En cette nuit Balthasar fut tué , et Darius le Mède fut mis sur son trône*. "

1. /. Reg., XXXI, 1-4. — 2. Dan., v, 1, 2 el seq. — 3. Idem, 18. — 4. md.,\, 30, 31.

! Vnio Proposition. Troisième exemple : Antiochus, surnommé I l'Illustre, roi de Syrie.

\ « .\ntiochus marchait dans les provinces supé-

I rieuresde la grande .\sie : et il apprit les richesses d'Elyma'ide, ville de Perse, et de son temple, où

: Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine,

'I qui avait commencé l'empire des Grecs , avait déposé les riches dépouilles de tant de royaumes

1 vaincus. Et il s'approcha de la ville qu'il voulait surprendre ; mais l'entreprise fut découverte : et battu par ses ennemis, il revenait en fuite avec honte'. »

« Plongé dans une profonde tristesse , il apprit auprès d'Ecbatanes, l'une des capitales de son royaume, la défaite de ses généraux iNicanor et Lysias) qu'il avait laissés en Judée pour la subju-

j guer. Et emporté de colère, il crut pouvoir réparer sur les Juifs l'opprobre où l'avaient jeté ceux qui

; l'avaient contraint à prendre la fuite; menaçant Jérusalem dans son orgueil , de n'en plus faire qu'un sépulcre de ses citoyens-. »

Pendant qu'il ne respirait que feu et sang contre les Juifs, poursuivi par la vengeance divine, il précipitait le cours de ses chariots, et reçut en versant de rudes coups. Les nouvelles qui lui venaient coup sur coup, du mauvais succès de ses desseins en Judée, l'effrayèrent et le mirent en trouble. Dans l'excès de la mélancolie où l'avaient jeté ses espérances trompées, il tomba malade : sa tristesse se renouvelait dans une longue langueur, et il se sentait défaillir. Au milieu de ses discours menaçants. Dieu le frappa d'une plaie cachée qui lui causa d'insupportables tourments. « Ce qui était le juste supplice de ceux qu'il avait inventés contre les autres. Celui qui croyait pouvoir commander aux flots de la mer, et se croyait au-dessus des astres , porté sur un brancard , rendait témoignage de la puissance de Dieu, dont le bras l'atterrait. Il sortit des vers de son corps. L'armée n'en pouvait souffrir la puanteur, qui lui devint insupportable à luimême ^ »

« Alors il appela ses serviteurs les plus affidés , et leur dit* : Jene connais plus le sommeil; je suis abîmé dans la tristesse , moi dont les joies étaient si emportées. Le souvenir des maux que j'ai faits sans raison dans Jérusalem, et le pillage injuste de tant de richesses , ne me laissent pas de repos ; et je meurs sans consolation dans une terre éloignée. »

Alors il commença à se réveiller comme d'un profond assoupissement ; et dans le continuel accroissement de ses maux, rentrant enfin en lui-mêrne : << Il est juste, s'écria-t-il', d'être soumis à Dieu, et qu'un mortel ne s'égale pas à sa puissance. Il implorait la miséricorde, qui lui était refusée. Il protestait d'affranchir Jérusalem qui avait été l'objet de sa haine. Il promettait d'égaler aux Athéniens les Juifs, qu'auparavant il voulait donner en proie, grands et petits , aux oiseaux et aux bêles ravissantes. Il ne parlait que des beaux présents qu'il destinait au temple saint, et promettait de se faire Juif, et d'aller de ville en ville publier la gloire et la puissance de Dieu. » Mais il ne reçut point la

i. /. Mach., M, 1. 2 et seg. — 2. II. Mach., ix, 1, 2 el seq. — 3. //. J/adi.,vi, 6, 8. — 1. /. Mach., vi, 10-13. - 5. //. Mach., IX, 41-n.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

miséricorde qu'il voulait acheter, et non fléchir, ni aucun fruit d'une conversion que Dieu, qui lit dans les cœurs, connaissait trompeuse et forcée.

« Ainsi mourut d'une mort misérable, sur des montagnes éloignées , cet homicide et ce blasphémateur ; ainsi recul-il le traitement qu'il avait fait à tant d'autres'. »

C'est assez d'avoir rapportéces tristes exemples , et nous nous tairons du nombre infmi qui reste.

IX» Proposition. Le prince doit respecter le genre humain , et révérer le jugement de la postérité.

Pendant que le prince se voit le plus grand objet sur la terre des regards du genre humain, il en doit révérer l'attentioii, et considérer dans chacun des hommes qui le regardent, un témoin inévitable de ses actions et de sa conduite.

Surtout il doit respecter le jugement de la postérité, qui rend des arrêts suprêmes sur la conduite des rois. Le nom de Jéroboam marchera éternellement avec cette note infamante : « Jéroboam qui pécha, et fit pécher IsraëP. »

Les louanges de David iront toujours avec cette restriction, u excepté l'affaire d'Urie Héthéen'. » Encore pour David sa gloire est réparée par sa pénitence; mais celle de Salomon n'étant point connue , il demeurera , après tant d'éloges que lui donne l'Ecclésiastique, avec cette tache inhérente à son nom' : « 0 sage, tu t'es abaissé devant les femmes ; tu as mis une tache dans ta gloire ! Tu as profané ton sang : et ta folie a donné lieu au partage de ton royaume. » Rien n'a efTacé cette tache.

Et si l'on veut prendre l'Ecclésiaste comme un ouvrage de la pénitence de Salomon, profitons-y du moins de cet aveu'* : « J'ai parcouru dans mon esprit toutes les occupations de la vie humaine , l'impiété de l'insensé, et l'erreur ëes imprudents; et le fruit de mes expériences a été de reconnaître que la femme était plus amère que la mort. »

Xiï Proposition. Le prince doit respecter les remords futurs de sa conscience.

Combien de fois, le cœur percé de componction, David a-t-il dit en lui-même : Urie était connu comme un des forts d'Israël, et des plus fidèles à son roi; cependant je lui ai ôlé l'honneur et la vie! « 0 Seigneur ! délivrez-moi de son sang^ » qui me persécute. La plaie que je lui ai faite par les traits des Ammonites, pendant qu'il combattait dans les premiers rangs pour mon service , est toujours ouverte devant rnes yeux; « et mon péché est toujours contre moi'. » Que n'eùl-il pas fait pour se délivrer de ce reproche sanglant?

Que la crainte d'un semblable sentiment arrête les mains sanguinaires, et prévienne la profonde plaie que fait dans les cœurs la victoire que remportent les basses et honteuses passions.

XI» Proposition. Réflexion que doit faire un prince pieux sur les e.\eDiples que Dieu fait des plus grands rois.

Qui m'a dit , si j'étais rebelle à la voix de Dieu , que sa justice ne me mettrait pas au nombre de ces malheureux , qu'il fait servir d'exemples aux

1. //. ilach.. IX, 28. — 2. tV. Heg.. xiv, 24; xv, 9. — 3. lU. Reg., XV, 5. — i. EccU., xlvii , 21 , 22, 23. — 5. Ecoles., vu , 20, 27. —6. PS., i.,16. — ". /ton, 5.

autres? Dieu craint-il ma puissance? et quel mortel en est à couvert?

Mais peut-être que c'est seulement sur des scélérats qu'il exerce ses vengeances? Non : il imputa à David le dénombrement du peuple, par où ce prince paraissait seulement prendre trop de confiance en ses forces ; et sans autre miséricorde que de lui donner l'option de son supplice , il lui ordonna de choisir entre la famine , la guerre et la peste. Nous venons de voir Ezéchias étaler ses richesses aux Babyloniens, ce qui n'était après tout qu'une ostentation ; et cependant le Seigneur lui dit en punition, par la bouche de son prophète Isaïe ' : « Je transporterai ces richesses de tant de rois à Babylone; et les enfants qui sortiront de toi seront esclaves dans le palais de ses rois. »

C'est des rois les plus pieux que Dieu exige un détachement plus entier de leur grandeur. C'est sur eux qu'il venge le plus durement la confiance qu'ils mettent dans leur pouvoir, et l'attachement qu'ils ont à leurs richesses. Que ne fera-t-il donc pas , dans la nouvelle alliance , après l'exemple et la doctrine du fils de Dieu descendu du ciel, pour anéantir toutes les grandeurs humaines?

Xll" Proposition. Réflexion particulière à l'état du christianisme.

Il faut ici se souvenir que le fondement de toute la doctrine chrétienne, et la première béatitude que Jésus-Christ propose à l'homme, est établie dans ces paroles : « Bienheureux les pauvres d'esprit , parce qu'à eux appartient le royaume des cieux'^. » Expressément il ne dit pas : Bienheureux les pauvres ; en effet , comme si l'on ne pouvait être sauvé dans les grandes fortunes. Mais il dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, c'est-à-dire. Bienheureux ceux qui savent se détacher de leurs richesses, s'en dépouiller devant Dieu par une véritable humilité. Le royaume du ciel est à ce prix; et sans ce dépouillement intérieur, les rois de la terre n'auront pas de part au véritable royaume , qui sans doute est celui des cieux.

Rien ne convenait davantage à Jésus-Christ, que de commencer par cette sentence le premier sermon, oîi il voulait, pour ainsi parler, donner le plan de sa doctrine. Jésus-Christ, c'est un Dieu abaissé , un roi descendu de son trône ; qui a voulu naître pauvre , d'une mère pauvre , à qui il inspire l'amour de la pauvreté et de la bassesse, dès qu'il l'a choisie pour sa mère. « Dieu, dit-elle", a regardé la petitesse, la bassesse de sa servante : » ce n'est pas seulement la vertu de cette mère admirable , qu'il a choisie pour son fils , mais encore la petitesse de son état. C'est pourquoi elle ajoute aussitôt après : « Il a dissipé ceux qui s'enorgueillissent dans leur cœur; il a déposé les puissants de leur trône, et il a élevé les petits et les humbles ; il a rempli de bien ceux qui ont faim (ceux qui sont dans le besoin, dans l'indigence), et il a renvoyé les riches les mains vides*. »

La divine mère exprime par ce peu de mots, tout le dessein de l'Evangile. Un roi comme Jésus-Christ, qui n'a rien voulu garder de la grandeur extérieure de tant de rois ses ancêtres , n'a

\. IV. lieg.. XX, 17, 18. — 2. Mallh., v, 3. — 3. Luc, i , M, — 4. Mem, 51-53.

Page 1