‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 93 sur 609 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

Des propositio7is universelles et particulières , affirmatives et Jiégatives.

Mais parmi les différentes espèces de propositions , celles qui méritent le plus de réflexion , sont les universelles ou particulières , les affirmatives ou négatives. Nous avons dit que les premières regardent la quantité, et les deux autres la qualité des propositions.

Les universelles sont « celles dont le sujet est » universel, et pris sans restriction, ou dans toute » son étendue; » comme quand je dis, en affirmant : « Tout homme est raisonnable, tout ver- » tueux est heureux, » ou en niant : « Nul homme » n'est irraisonnable, nul vertueux n'est malheu- » reux. » Les particulières sont « celles où le sujet » est pris avec restriction; » comme quand je dis : « Quelque homme est vertueux , quelque homme » est sage. »

Ainsi , les termes de tout ou de iml , et celui de quelque , sont les marques de l'étendue ou de la restriction du sujet , et par là de l'universalité ou de la particularité des propositions.

On supprime pourtant quelquefois la marque de l'universalité. On dit : « Le triangle est une figure » terminée de trois lignes droites , » sans exprimer tout triangle. De telles propositions sont appelées iride'fiuies , et , de leuj" nature , ont la même force que les propositions universelles.

La marque d'universalité ne se prend pas toujours à toute rigueur. On dit : Tout homme est menteur, ou indéfiniment : L'homme est menteur, pour signifier que la plupart le sont, et que leur nature corrompue les porte à l'être. C'est le sens et la suite du discours qui nous peut faire juger si de telles propositions se doivent prendre moralement, c'est-à-dire moins exactement, ou à la rigueur. Mais la logique, qui conduit l'esprit à une vérité précise , lui fait regarder les termes selon leur propriété , et les propositions selon des règles exactes.

Au reste , la restriction qui se fait par le mot de quelque, dans un certain terme, ne regarde pas la force du terme , et ne lui ôte rien de sa raison propre; mais, comme nous avons dit, elle le resserre seulement. Quelque cercle est nn cercle entier; mais c'est un cercle tiré du nombre de tous les cercles , et considéré à part.

Parmi les propositions particulières, il y en a qu'on peut appeler singulières , et ce sont celles qui ont pour sujet des individus particuliers ; comme quand on dit : Alexandre est ambitieux , Charlemagne est religieux , Louis IX est saint.

Ces termes particuliers signifient quelque homme, à la vérité ; mais ce n'est point quelque homme indéfiniment, ou, comme on dit dans l'Ecole, un individu vague; c'est quelque homme déterminément , c'est-à-dire un tel et un tel.

Quant à la proposition affirmative ou négative , on entend par soi-même quelle en est la force et la nature. Ajfirmer n'est autre chose que d'identifier le sujet de deux idées et de deux termes , ou plutôt reconnaître que deux idées et deux termes ne représentent en substance que la même chose : comme quand on dit que l'homme est raisonnable.

on entend que l'idée et le terme d'homme avec l'idée et le terme de raisonnable, ne montrent que la même chose ; c'est pourquoi on se sert du verbe est pour unir ces termes, afin qu'on entende que ce qui est montré par l'un est la même chose , au fond , que ce qui est montré par l'autre.

La négation doit faire un effet contraire ; et ceci est si clair de soi, qu'on n'a besoin pour l'entendre que d'un peu d'attention.

Il faut ici observer, pour éviter toute équivoque, que les propositions douteuses se rapportent aux affirmatives ou aux négatives, en tant qu'on affirme ou qu'on nie d'une chose qu'elle soit douteuse.

On peut encore observer que telle proposition qui paraît affirmative , enferme une négation : par exemple , quand je dis : La seule vertu rend l'homme heureux, ce mot de seule est une exclusion qui nie de toute autre chose que de la vertu le pouvoir de nous rendre heureux.

Et, à proprement parler, cette proposition qui paraît si simple, en effet est composée, et se résout en deux propositions, dont l'une est affirmative et l'autre négative. Car, en disant que la seule vertu rend l'homme heureux , je dis deux choses : l'une, que la vertu rend l'homme heureux; l'autre, que ni les plaisirs ni les honneurs , ni les richesses ne le peuvent faire.

CH.\PITRE Vin.

Propriétés remarquables des propositions précédentes.

Il sera maintenant aisé d'entendre certaines propriétés des propositions universelles et particulières, affirmatives et négatives, sur lesquelles toute la force du raisonnement est fondée.

La proposition universelle soit affirmative , soit négative, enferme la particulière de même qualité et de mêmes termes. Cette affirmative : Tout corps est mobile, enferme celle-ci : Quelque corps est mobile, ou, Ce corps particulier est mobile: et cette négative : Nul corps ne raisonne , enferme celle-ci : Quelque corps, ou. Ce corps particulier ne raisonne pas. La raison est que ce terme tout enferme tous les particuliers, et que ce terme nul les exclut tous. Qui dit tout corps, dit chaque corps, de quelque espèce qu'il soit, et tous les corps particuliers sans exception ; qui dit nul corps, exclut chacjue corps , et tous les corps en particulier, sans rien réserver; de sorte que s'il était vrai que tout corps est mobile , sans qu'il fût vrai que quelque corps fût mobile, il serait vrai que la partie ne serait pas dans son tout.

Par la même raison , il paraît que la particulière n'enferme pas l'universelle , parce qu'étant contenue, elle ne peut être contenante, .\insi : Quelque homme est juste , n'enferme pas , Tout homme est juste , et ces choses sont claires de soi.

De là suit , avec la même évidence , que la particulière détruit l'universelle d'une autre qualité qu'elle; je veux dire, que la particulière négative détruit l'universelle affirmative; et au contraire : S'il y a un seul riche qui ne soit pas heureux (et il n'y en a pas pour un), c'en est assez pour conclure qu'il est faux que tout riche soit heureux , ou que les richesses fassent le bonheur. Et s'il y a un seul homme exempt de péché, c'en est assez pour nier que nul homme ne soit sans péché.

LOGIQUE. — LIVRE DEUXIÈME

Et la particulière d'une qualité ne détruit pas seulement l'universelle de l'autre, mais encore elle détruit, en quelque façon, l'universelle de même qualité. Si je dis seulement : Quelque homme est blanc, je fais entendre par là que quelque homme aussi n'est pas blanc, et qu'il y a des hommes qui ne le sont pas : autrement, j'aurais plus tôt fait de dire , en général : Tout homme est blanc , puisque même quelque homme est blanc y serait compris.

Ainsi , quand je me réduis à la particulière affirmative , je fais voir que je nie l'universelle affirmative , ou du moins que j'en doute. C'est pourquoi ce n'est pas assez de dire que quelque homme de bien est estimable ; car alors il seml^Ierait qu'on doutât du moins que tout homme de bien le fût : de sorte qu'il est véritable que la particulière affirmative détruit, en quelque façon, l'universelle de même qualité, puisqu'elle la rend toujours ou fausse ou douteuse.

Ici commence l'art des conséquences, puisqu'on voit déjà que celle de l'universel au particulier est bonne, et non au contraire; et nous verrons dans la suite que le raisonnement est fondé sur cela.

Il y a même ici quelque raisonnement, puisqu'il y a une proposition induite d'une autre ; mais ce raisonnement n'a que deux propositions, comme il paraît.

Les propositions affirmatives et négatives ont aussi leurs propriétés , qui ne sont pas moins remarquables , et qui ne servent pas moins au raisonnement; et les voici :

Dans toute proposition affirmative , soit qu'elle soit universelle ou particulière , l'attribut se prend toujours particulièrement ; et dans toute proposition négative, soit qu'elle soit particulière ou universelle, l'attribut se prend toujours universellement. Quand je dis : Tout homme est animal , ou Quelque homme est animal, je ne veux pas dire que tout homme, c'est-à-dire chaque homme en particulier, et encore moins quelque homme , soit tout animal , mais seulement qu'il est quelqu'un des animaux : autrement, un homme serait éléphant ou cheval , aussi bien que homme. Mais guand je dis : Quelque hotnme nest pas injuste, je ne veux pas dire seulement qu'il n'est pas quelqu'un, mais qu'il n'est aucun des injustes; et quand je dis : Nul ho?nme de bien n'est abandonné de Dieu,ie veux dire qu'il n'y en a aucun, en particulier, qui ne soit exclu de tout le nombre de ceux que Dieu abandonne.

C'est ce qui fait dire à Aristote que la négation est d'une nature malfaisante, et qu'elle ôte toujours plus que ne pose l'affirmation. Car l'affirmation ne pose l'attribut qu'avec restriction : Tout homme est animal , c'est-à-dire tout homme est quelque animal; et la négation l'exclut dans toute son étendue. Si je disais : Nul homme n'est animal, je voudrais dire que l'homme ne serait aucun des animaux.

Et la raison est, qu'afin qu'il soit vrai de dire : L'homme est animal, il suffit qu'il soit quelqu'un des animaux; mais afin qu'il fût vrai de dire : L'homme n'est pas animal, il faudrait qu'il n'en fût aucun.

Ces propriétés des propositions affirmatives et négatives sont fondées sur la nature de l'affirmation et de la négation , dont l'une est d'identifier et d'unir les termes dans leur signification , et l'autre de les séparer ; or je puis identifier et unir ces deux termes , homme et animal , pourvu qu'il soit vrai de dire que l'homme est quelqu'un des animaux ; d'où il s'ensuit que , pour les séparer, il faut que l'homme n'en soit aucun.

C'est pour cela que les deux termes d'une négation véritable s'excluent absolument l'un l'autre. Si nulle plante n'est animal, nul animal n'est plante , et si nul animal n'est plante, nulle plante n'est animal : au lieu que les deux termes de l'affirmation ne s'unissent pas absolument l'un à l'autre ; car, de ce que tout homme est animal, il s'ensuit bien que quelque animal est homme , et non pas que tout animal est homme.

C'est une seconde propriété des propositions affirmatives et négatives, que nous allons expliquer en parlant des conversions.

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