I. Anabjtic. prior,, 1. I, cap
DE LA SECONDE OPERATION DE L'ESPRIT
nous avons dit, par la nature de la proposition affirmative, l'attribut se prend toujours particulièrement. Ainsi, dans cette proposition : Tout homme est animal raisonnable , on veut dire que chaque homme est quelqu'un des animaux raisonnables , mais non pas qu'il est tout animal raisonnable ; autrement chaque homme sera tout homme , ce qui est absurde.
Quand les termes sont égaux seulement en euxmêmes , la conversion qui s'en fait vient du côté de la matière : mais, quand ils sont égaux dans la proposition, la conversion qui s'en fait vient du côté de la forme, c'est-à-dire de la nature de la proposition prise en elle-même.
Il sera maintenant aisé de déterminer quelles propositions se convertissent parfaitement ou imparfaitement.
Je dis donc, premièrement, que toutes les propositions particulières affirmatives se convertissent parfaitement, par la nature même des propositions ; comme , de ce qu'il est vrai de dire : Quelque homme est juste, il est vrai de dire : Quelque juste est homme.
La raison est que les termes sont précisément de même étendue, étant tous deux particuliers ; le sujet, par la restriction qui y esl apposée, et l'attribut, par la nature même des propositions affirmatives : et, en effet, il paraît que dans l'homme qui est juste, il y a nécessairement un juste qui est homme.
Je dis, secondement, que les propositions négatives universelles se convertissent parfaitement, par la nature même des propositions. La raison est que les termes y sont pareillement de même étendue, étant tous deux pris universellement, comme il a été dit. Ainsi de ce que nulle plante n'est animal, il s'ensuit que nul animal n'est plante : et en effet, s'il y avait quelque animal qui fût plante, il y aurait quelque plante qui serait animal , comme nous venons de voir.
Je dis, troisièmement, que les propositions universelles affirmatives ne se peuvent, par leur nature, convertir qu'imparfaitement, et en changeant, dans la conversion, l'universel en particulier. Par exemple , de ce que tout homme est animal , il n'en peut résulter autre chose , sinon que quelque animal est homme. La raison est que les termes sont inégaux , l'attribut étant toujours particulier.
Et par là se voit parfaitement la différence de l'universelle négative et de l'universelle affirmative : parce que, dans les négatives, le sujet et l'attribut ayant la même étendue , autant que le sujet exclut l'attribut, autant l'attribut exclut le sujet : c'est pourquoi , autant qu'il est vrai que nulle plante n'est animal, autant qu'il est vrai que nul animal n'est plante; mais au contraire, dans l'affirmation , où l'attribut , pour cadrer avec le sujet, se prend toujours particulièrement; si on le prend universellement, il ne cadre plus. Par exemple, si je dis : Tout homme est animal pour faire cadrer animal et homme , il faut , par animal , entendre quelque animal, ou quelqu'un des animaux. Par conséquent, si on ôte à animal sa restriction, et qu'au lieu de dire quelque animal , on dise tout animal, il ne faudra pas s'étonner s'il ne cadre plus avec homme. Ainsi, de ce que tout homme
est animal, il s'ensuivra bien que quelque animal est homme, mais non pas que tout animal est homme.
Je dis , qhatrièmement , que deux particulières négatives ne se peuvent convertir, en aucune sorte, par la nature des propositions, parce que les deux termes ne peuvent jamais être de même étendue ; l'attribut de la négative , même particulière , étant toujours universel. Par exemple, de ce que quelque homme n'est pas musicien , il ne s'ensuit nullement que quelque musicien ne soit pas homme ; parce qu'il faudrait pour cela , que , comme il y a quelque homme qui n'est aucun des musiciens , il y eût quelqu'un des musiciens qui ne fût aucun des hommes.
De là donc il s'ensuivra que quand deux universelles affirmatives, ou deux particulières négatives se convertiront, ce sera par la nature des termes, et non par la nature des propositions.
Dans les universelles affirmatives , cela se fait avec quelque règle ; car les termes qui signifient l'essence ou la différence , et la propriété spécifique , sont tous de même étendue , comme il paraît, et par là se convertissent mutuellement. Ainsi tout homme est animal raisonnable , et tout animal raisonnable est homme; tout homme est risible , tout risible est homme.
Mais, quant aux particulières négatives, quand elles ont ensemble quelque liaison , ce n'est point par elles-mêmes, ni en vertu d'aucune règle. De cette sorte, s'il est vrai de dire que, comme il y a quelque triangle qui n'est pas un corps de six pieds de long, il y a aussi quelque corps de six pieds de long qui ne sera pas un triangle, ce n'est pas que, la vérité d'une de ces propositions entraîne celle de l'autre ; mais c'est que chacune d'elles se trouve véritable en soi. ■
Tout ce que nous venons de dire appartient à cette espèce de raisonnement composé de deux propositions , dont nous avons déjà parlé. C'est pourquoi Aristote traite cette manière à l'endroit où il parle du raisonnement; mais comme tout ceci sert à connaître la nature des propositions , il semble naturel de le mettre ici.