QUATRIÈME FRAGMENT
Sui' l'Eucharistie'.
I. Réflexions préliminaires de l'auteur sur les fragments suivants. — Il y a deux endroits de l'Exposition où je me suis plus étendu que je n'avais fait dans les autres; l'un où il s'agit de la présence réelle, l'autre où il s'agit de l'autorité de l'Eglise. L'auteur de la Réponse, qui ne veut pas prendre la peine de considérer mon dessein, et qui ne tâche que d'en tirer quelque avantage, sans se soucier d'en expliquer les motifs, conclut de là que j'ai été fort embarrassé sur tous les autres sujets, et que m'étant trouvé plus au large sur ceux-ci, j'ai donné plus de liberté à mon style. Qu'il croie, à la bonne heure, que les matières les plus importantes de nos controverses soient aussi celles où nous nous sentons les plus forts et les mieux fondés. Mais il ne fallait pas dissimuler que la véritable raison qui m'a obligé à traiter plus amplement celle-ci, c'est qu'ayant examiné la doctrine des prétendus réformés sur ces deux articles, j'ai trouvé qu'ils n'avaient pu s'empêcher de laisser dans leur Catéchisme ou dans d'autres actes aussi authentiques de leurs Eglises , des impressions manifestes de la sainte doctrine qu'ils avaient quittée. J'ai cru que la divine Providence l'avait permis de la sorte pour abréger les disputes. En effet, comme parmi toutes nos controverses la matière de la présence réelle est sans doute la plus difficile par son objet, et que celle de l'Eglise est la plus importante par ses conséquences, c'est principalement sur ces deux articles que nous avons à désirer de faciliter le retour à nos adversaires : et nous regardons comme une grâce singulière que Dieu fait à son Eglise, d'avoir voulu que , sur deux points si nécessaires , ses enfants qui se sont retirés de son unité , trouvassent dans leur croyance des principes qui les ramènent à la nôtre. C'est pour leur conserver cet avantage que je leur ai remis devant les yeux leur propre doctrine, après leur avoir exposé la nôtre. Mais pour le faire plus utilement, je ne me suis pas contenté de remarquer les vérités qu'ils nous accordent; j'ai voulu marquer les raisons par lesquelles ils sont conduits à les reconnaître , afin qu'on comprenne mieux que c'est la force de la vérité qui les oblige à nous avouer des choses si considérables , et qui seî"blaient si éloignées de leur premier plan.
C'est pour cela que j'ai proposé , dans l'exposition de ces deux articles, quelques-uns des princioaux fondements sur lesquels la doctrine catholique est appuyée. On y peut remarquer certains principes de notre doctrine, dont l'évidence n'a pas permis à nos ad'^ersaires eux-mêmes de les abandonner tout à fait, ouelque dessein qu'ils aient eu de les ccntredi''e : et les réponses de notre auteur achèveront de faire voir cu'il est absolument impossible que ceui de sa communion disent rien de clair
1. Cs LV^.r-mznt plus ccnc^idérabia que tous les autres , en comprend plusieurs. Ile é;,aiei)*, renfermés sé'3ar3ment dans des enveloppes sur lasquellas l'iiiusti'û auteur avait écrit en crayon : 1er cahier : 2^ cahier : 3- cahier : A'^ cahier. C'est pourquoi nous distinguons ici ces fragments par des nombres particuliers selon l'ordre oU nous les avons trouves dans les portefeuilles qui les contenaient. [Edit. de Dêforis.)
SUR L'EUCHARISTIE
ni de suivi, lorsqu'ils cxposcnl leur croyance sur ces deux points.
Nous parlerons dans la suite de ce qui regarde l'Eglise; inainlcnanl il s'agit de considérer la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. l\ ne s'agit donc pas encore de savoir si le corps est avec le pain, ou si le pain est changé au corps; cette ditTiculté aura son article à part : mais il est important, pour ne rien confondre, de regarder séparément la matière de la présence réelle, sans parler encore des difficultés particulières que les prétendus réformés trouvent dans la transsubstantiation.
J'entreprends donc de faire voir qu'après les réponses de notre auteur, on doit tenir pour certain que la doctrine des prétendus réformés n'est pas une doctrine suivie; qu'elle se dément elle-même; et que, plus ils tentent de s'expliquer, plus leurs détours et leurs contradictions deviennent visibles.
On verra au contraire en môme temps que la doctrine catholique se soutient partout; et que, si d'un côté elle se met fort peu en peine de s'accorder avec la raison humaine et avec les sens, de l'autre elle s'accorde parfaitement avec elle-même et avec les grands principes du christianisme, dont personne ne peut disconvenir.
II. Règle générale pour découvrir les mystères de la foi. Applicalion de celle règle à l'Ecriture sainte. — Il y a ici deux choses à considérer : 1» la règle générale qu'il faut suivre pour découvrir les mystères de la religion chrétienne; 2" ce qui touche en particulier celui de l'Eucharistie. On verra dans l'une et dans l'autre de ces deux choses, combien les sentiments de l'Eglise catholique sont droits, et combien sont étranges les contradictions des prétendus réformés.
La règle générale pour découvrir les mystères de notre foi , c'est d'oublier entièrement les difflcultés qui naissent de la raison humaine et des sens, pour appliquer toute l'attention de l'esprit à écouler ce que Dieu nous a révélé , avec une ferme volonté de le recevoir, quelque étrange et quelque incroyable qu'il nous paraisse.
Ainsi , pour se rendre propre à entendre l'Ecriture sainte, il faut avoir tout à fait imposé silence au sens humain, et ne se servir de sa raison que pour remarquer attentivement ce que Dieu nous dit dans ce divin livre.
En effet, il n'y a jamais que deux sortes d'examen à faire dans la lecture d'un livre : l'un pour entendre le sens de l'auteur; l'autre pour considérer s'il a raison, et juger du fond de la chose. Mais comme ce dernier examen cesse tout ii fait lorsqu'on voit certainement que Dieu a parlé, la raison ne doit plus servir de rien, que i)our bien entendre ce qu'il veut.
Il est même vrai généralement de tous les livres , que lorsqu'il ne s'agit que d'en concevoir le sens, il faut se servir de son esprit pour recueillir simplement sans aucune discussion du fond, ce qui résulte de la suite du discours. Les livres qui sont dictés par le Saint-Esprit ne doivent pas être lus avec moins de simplicité; et nous devons au contraire nous attacher d'autant plus à recueillir ce qu'ils portent, sans y mêler nos raisonnements, que nous sommes très-assurés que la vérité y est toute pure.
Que si nous trouvons quelque obscurité dans les paroles de l'Ikriture, ou que le sens nous en paraisse douteux, alors comme l'Ecriture a été donnée pour être entendue, et qu'en elTel, elle l'a été, il n'y aurait rien de plus raisonnable que de voir de quelle manière elle a été prise par nos pères : car nous verrons , en son lieu, que le sens qui a d'abord frappé les esprits, et qui s'est toujours conservé , doit être véritable. Mais d'appeler la raison pour rejeter ou pour recevoir une certaine interprétation, selon que la chose qu'elle contient paraîtra plus ou moins raisonnable à l'esprit humain, c'est anéantir l'Ecriture, c'est en détruire tout à fait l'autorité.
III. Malheurs de ceux qui veulent écouter les raiso7incments humains dans les mystères de Dieu , et dans l'explication de son Ecriture. — Aussi voit-on par expérience que si peu qu'on veuille écouter les raisonnements humains dans les mystères de Dieu, et dans l'explication de son Ecriture, on tombe dans l'un de ces deux malheurs , ou que la foi en l'Ecriture s'affaiblit, ou qu'on en force le sens par des interprétations violentes.
Tant d'infidèles, qu'on voit répandus même dans le miheu du christianisme, sont tombés dans ce premier malheur : et les égarements effroyables des sociniens sont l'exemple le plus visible du second. Ces hérétiques et les infidèles conviennent dans cette pensée : c'est Dieu qui a donné la raison à l'homme, il faut donc que l'Ecriture s'accorde avec la raison humaine, ou l'Ecriture n'est pas véritable. Mais après avoir marché ensemble jusque-là, l'endroit où ils commencent à se séparer, c'est que les uns ne pouvant accommoder l'Ecriture sainte à ce qu'ils se sont imaginé être raisonnable , l'abandonnent ouvertement; et les autres la tordent avec violence pour la faire venir malgré elle à ce qu'ils pensent.
Ainsi ces derniers posant pour principe que la raison ne peut soulfrir ni la Trinité, ni l'Incarnation, ils concluent que les passages où toute l'Eglise a cru voir ces vérités établies, ne peuvent pas avoir le sens qu'elle y donne, parce que ces choses, disent-ils , sont impossibles; et ensuite ils tournent tous leurs elTorls à imaginer dans l'Ecriture un sens qui s'accorde avec leurs pensées.
Il n'y a personne qui ne voie que ce n'est pas écouter l'Ecriture sainte, que de la lire dans cet esprit; et qu'au contraire s'il fallait suivre cette méthode pour l'interpréter, il n'y aurait presque aucun livre qui fût plus mal entendu que celui-là, ni explique de plus mauvaise foi. Car lorsqu'on examine les livres et les auteurs ordinaires, par exemple, Cicéron ou Pline, il n'arrivera pas, si peu qu'on soit raisonnable, qu'on se mette dans l'esprit un certain sens qu'on veuille nécessairement y trouver; mais on est prêt à recevoir celui qui sort, pour ainsi dire, des expressions et de la suite du discours. Au contraire, si on lit l'Ecriture sainte selon la méthode des sociniens , on viendra à cette lecture avec certaines idées qui ne sont point prises dans ce livre, auxquelles on voudra toutefois que ce livre s'accommode, pour ainsi dire, malgré qu'il en ait. Ces téméraires chrétiens ne sont pas moins opposés à l'autorité de l'Ecriture que les infidèles déclarés; puisque nous les voyons enfin recourir.
SUR L'EUCHARISTIE
aussi bien que les infidèles , à la raison et au sens humain , comme à la première règle et au souverain tribunal.
Il ne faut donc pas écouter ces dangereux interprètes de l'Ecriture, qui n'y veulent rien trouver qui ne contente la raison humaine, sous prétexte que c'est Dieu qui nous l'a donnée. Il est vrai, Dieu | nous Ta donnée pour notre conduite ordinaire; mais il a voulu que la connaissance des mystères de la religion vint d'une lumière plus haute, dont nous ne serons jamais éclairés, si nous ne soumettons toute autre lumière à ses règles invariables.
Ce n'est pas que la droite raison soit jamais contraire à la foi ; mais il n'a pas plu à Dieu que nous sussions toujours le moyen de les accorder ensemble. Il faut avoir pénétré le fond des conseils de Dieu pour faire parfaitement cet accord : et il dépend de l'entière compréhension de la vérité, que Dieu nous a réservée pour la vie future. En attendant , nous devons marcher sous la conduite de la foi, dans les mystères divins et surnaturels; nous y appellerons la raison seulement pour écouter ce que Dieu dit, et faire qu'elle s'y accorde, non en contentant ses pensées , mais en les faisant céder à l'autorité de Dieu qui nous parle.
IV. Contradictions des ijrétendus réformés et de l'anonyme en particulier. Avantages qu'il donne aux sociniens. — Messieurs de la religion prétendue réformée demanderont peut-être en ce lieu, d'où vient le soin que je prends d'éclaircir une vérité, dont ils sont d'accord avec nous. En efl'et , aucune raison ne les a pu empêcher de confesser la Trinité , l'Incarnation, et le péché originel, et tant d'autres articles de la religion , qui choquent si fort le sens humain : et pour venir à celui que nous traitons , il est vrai qu'après avoir exposé dans leur Confession de foi', « que Jésus-Christ nous y nourrit de » la propre substance de son corps et de son sang, » ils ajoutent que ce mystère surpasse en sa hau- » tesse la mesure de notre sens, et tout ordre de » nature ; » et enfin, « qu'étant céleste il ne peut » être appréhendé (c'est-à-dire conçu) que par la » foi. »
Il (l'anonyme) avait dit auparavant^, « qu'il ne » s'agit pas ici de savoir si Jésus-Christ est vérita- » ble , ou s'il est puissant pour faire ce qu'il dit; » ce serait la dernière impiété que de balancer un » moment sur l'un et sur l'autre ; il s'agit unique- )) ment du sens de ce qu'il dit. » Et encore dans un autre endroit^ : « Il ne s'agit nullement de ce que » Dieu peut; car Dieu peut tout ce qu'il veut; mais » du sens de ces paroles seulement : il faut s'atta- » cher à sa volonté , qui est la seule règle de notre » créance, aussi bien que celle de nos actions. S'il » est vrai qu'il s'agisse du sens de ces paroles seu- » lement ; » si c'est là uniquement ce que nous avons à considérer; nous n'avons plus à nous mettre en peine à rechercher par des principes de philosophie, si Dieu peut faire qu'un corps soit en divers lieux , ou qu'il y soit sans son étendue naturelle , ou que ce qui parait pain à nos sens, soit en effet le corps de Notre Seigneur. Car si on nous peut forcer d'entrer dans ces discussions , si l'intelligence des paroles de Notre Seigneur dépond nécessairement de la résolution de semblables difiicultés, nous sor-