‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 109 sur 545 · Pag. ISA. — 2. Pag. 1S6. — 3. Pag · texte numérisé non relu

Pag. ISA. — 2. Pag. 1S6. — 3. Pag

SUR L'EUCHARISTIE

JG dis que notre doctrine mène au réel, plus que la sienne : nous en parlerons encore ailleurs; mais il faut, en attendant, qu'il nous avoue, que si nous avons réellement dans l'Eucharistie le corps de Notre Seigneur, son objet a été réellement dans ce mystère, de nous le donner : et ensuite, que quand il a dit Ceci est mon corps, il faut entendre, ceci est mon corps réellement, et non en figure, ni en vertu, mais en vérité et en substance

I. La doctrine de l'Eglise catholique sur l'Eucharistie , plus intellifjible et plus simple, qiœ la doctrine des prétendus reformés. Celle-ci s'accorde acec la raisoji et les sens, celle-là avec l'Ecriture sainte et les grands principes de la religion. Embarras des hérétiques. — Si on veut porter un jugement droit des choses qui ont été dites sur le sujet de l'Eucharistie, on doit dire que notre doctrine et celle des prétendus réformés ont chacune leurs dilTicullés. C'est pourquoi , s'ils ont peine à entendre nos sentiments, nous n'en avons pas moins à concevoir leur doctrine. Mais on a pu remarquer qu'il y a cette différence entre eux et nous, que comme ils n'ont aucun embarras à accorder leur doctrine avec la raison et les sens; nous n'en avons aucun à accorder la notre avec l'Ecriture sainte, et avec les grands principes de la religion : tellement que la dilïicullé qui accompagne notre doctrine , vient des raisonnements humains; au lieu que celle qui est attachée à leurs sentiments, vient de l'Ecriture sainte et des grandes maximes du christianisme.

Nous ne nous étonnons en aucune sorte des difTicultés qui naissent des sens; parce que les autres mystères de la religion nous ont accoutumés à captiver notre entendement sous l'obéissance de la foi, et que d'ailleurs nous voyons que la doctrine des hérétiques a toujours été la plus plausible, k examiner les choses selon les principes du raisonnement naturel. C'est pourquoi nous méprisons tout à fait les dillicultés qui naissent de ces principes; et nous ne nous attachons qu'à entendre l'Ecriture sainte.

De là suit une autre chose, qui nous donne encore un grand avantage; c'est que n'ayant qu'un seul objet, qui est d'entendre cette Ecriture, nos principes sont suivis, et nous nous expliquons sans embarras : pendant que les prétendus réformés, qui veulent nécessairement concilier la raison humaine avec l'Ecriture, sont contraints de dire des choses contradictoires , et se jettent dans des ambiguïtés inexplicables. C'est ce que nous avons déjà fait voir, lorsque nous avons traité des équivoques dont on a embarrassé cette matière. Mais comme nous étions alors plus occupés à faire voir que l'Eglise parlait nettement , qu'à montrer les contradictions et les embarras de la doctrine de ses adversaires, il faut tâcher maintenant de les découvrir à fond.

Et alin qu'on entende mieux mon dessein , quand je parlerai d'évidence, on voit bien, après les choses que j'ai déjà dites, que je ne prétends pas que notre doctrine soit plus claire aux sens et à la raison , que la leur. Au contraire, s'ils comptent pour quelque chose de s'y accommoder plus que nous, nous avons déjà déclaré que nous ne leur disputons pas cet avantage. Mais je veux dire que, quelque

haute et impénétrable à l'esprit humain que soit la doctrine que nous professons, nous faisons entendre en termes précis ce que nous croyons; au lieu que nos adversaires, dont la doctrine est si facile pour la raison et pour les sens, l'expliquent d'une manière si enveloppée , qu'il n'est pas possible de se former une idée suivie de leurs sentiments.

Si je me sers en ce lieu, comme je l'ai fait dans YExposition, de l'exemple des anciens hérétiques , que les prétendus réformés détestent, aussi bien que nous, je les conjure de ne pas croire que j'aie dessein de leur faire injure, ou de rendre leur foi suspecte : mais certes, il me doit être permis de leur faire voir, combien ils doivent trembler, de se voir réduits à suivre la conduite de ceux dont l'impiété leur fait horreur.

La doctrine des ariens est, sans doute, plus intelligible que la doctrine catholique, à mesurer l'une et l'autre selon la raison humaine et les sens. Car il n'y a rien qu'on entende moins, qu'un seul Dieu en trois personnes. Mais néanmoins, c'est un fait constant, que l'Eglise catholique n'a jamais craint d'expliquer sa foi en termes précis; pendant que ces hérétiques n'ont jamais cessé de cacher la leur dans des termes équivoques, embarrassés et enveloppés.

Il ne faut que comparer la Confession de foi du concile de Nicée , avec les Confessions de foi de ces hérétiques, tant et tant de fois réformées, pour voir que les Catholiques, quelque inconcevable que fut leur doctrine selon les principes de la raison , n'ont jamais craint de l'expliquer en termes précis; et qu'au contraire, ces hérétiques , quoiqu'ils eussent des sentiments bien plus aisés à entendre, ne les ont jamais osé expliquer dans leur Confession de foi, nettement et à bouche ouverte.

En elïet , on voit que le concile de Nicée a retranché décisivement par le mot de consubstantiel , toutes les équivoques qu'on pouvait faire sur la divinité du Fils de Dieu; au lieu que les hérétiques en ont dit des choses , qui ont fait clairement connaître qu'ils n'osaient ni la rejeter ouvertement, ni la confesser tout à fait.

Que si on recherche la cause profonde de deux conduites si différentes; voici ce qu'on trouvera : c'est qu'il y a un secret principe, gravé dans le cœur des chrétiens, qui leur apprend que leur foi n'est pas établie pour contenter ni la raison ni les sens. C'est pourquoi, ceux qui les llattent le plus n'osent pas toujours le faire paraître; une secrète impression de certaines maximes du christianisme qu'ils ne peuvent pas tout à fait nier, ou qu'ils n'osent pas tout à fait contredire, les engage insensiblement k forcer leurs pe7isées ou leurs expressions, et à s'avancer plus qu'ils ne voudraient : de sorte que leur doctrine, d'un côté, s'accorde mieux avec les sens; mais, de l'autre, elle s'accorde moins avec elle-même; si bien (|u'elle laisse ce grand avantage aux défenseurs de la vérité , qu'en méprisant d'autant la raison humaine, que la foi nous apprend à tenir captive, et suivant sans restriction les grands principes du christianisme , que leurs adversaires eux-mêmes n'osent tout à fait rejeter, ils font un corps de doctrine qui ne se dément par aucun endroit; et fait connaître dans toute la suite , ce merveilleux enchaînement des vérités chrétiennes.

l'K i;euciiaiusti1';

Que si kl doclrine des priHendus rcforiiiés, qui esl d'ailleurs si conforme à la raison humaine et aux sens, avait encore cet avanlage d'être plus conrorme à l'Ecriture, et aux grandes vérités du christianisme , ces messieurs pourraient se vanter de contenter également , et la raison, et la foi : de sorte qu'il n'y aurait rien de mieux suivi, ni de plus aisé à entendre que leur doclrine. Mais on va voir, au contraire, dans (juels embarras ils se jetlent, cl combien ils ont de peine à s'expliquer.

II. Les prétendus réforme's n'osent nier certaines vérités; mais en voulant les concilier avec leur doctrine, ils se jettent dans des embarras inexplicables. — Et d'abord ils parlent si oljscurément, qu'il n'est pas possible de résoudre nellemenl, selon leur doclrine, s'il faut nier, ou s'il faut admettre une présence réelle du corps et du sang de Notre Seigneur dans la communion.

Ils nient ordinairement celte présence réelle; et substituent en sa place une présence morale , une présence mystique, une présence d'objet et de vertu. Ce sont leurs expressions ordinaires : et notre auteur s'exprime en ces mêmes termes.

Leurs frères des Eglises suisses ne parlent pas autrement; et la Confession de foi que ceux de Bàle publièrent en 1532, s'explique ainsi : « Nous con- 1) fessons que Jésus-Christ est présent dans la sainte » Gène à. tous ceux qui croient véritafilemenl, c'est- » à-dire, qu'il y esl présent sacramentellement , et » par la çoniménioration de la foi qui élève aux cieux » l'esprit de l'homme. »

Les mêmes Eglises des Suisses, et ceux de B;\le avec tous les autres , parlent encore de même dans leur dernière Confession de foi, qui est celle qu'ils ont retenue. « Jésus-Christ, disent-ils', n'est pas » absent de son Eglise lorsqu'elle célèbre la Cène. » Le soleil , quoique absent de nous, étant dans le I) ciel, néanmoins nous est présent efTicacement : » combien plus le soleil de justice, Jésus-Christ, a quoiqu'il soit absent de nous, étant dans le ciel , » nous est présent , non corporellement , mais spi- » rituellement par son opération vivifiante. »

Noire auteur explique la présence de Jésus-Christ dans la Cène , par la môme comparaison des cieux et des astres: « qui, par exemple, dit-il-, quoique » dans un ôloignement presque infini , nous sont » présents en quelque sorte, non-seulement parce » que nous les voyons, mais par les influences qu'ils » répandent sur nous. »

Jusques ici nous les entendons, et nous voyons bien qu'ils veulent exclure la présence réelle et personnelle, comme jjarle noire auteur^; et nous lisons ces paroles dans son Avertissement*: « Aucun de » nous n'a dit que nous croyions la présence réelle » de Jésus-Christ dans les sacrements. » Et néanmoins les paroles de Notre Seigneur impriment tellement dans leurs esprits, malgré ((u'ils en aient, l'idée de cette présence, qu'ils sont contraints de dire des choses qui l'emportent nécessairement. Car nous avons déjà vu qu'ils enseignent, d'un commun accord , que la propre substance du corps el du sang est donnée et communiquée dans la Cène. Notre auteur convient des textes exprès, tant de la Confession de foi, que du Catéchisme de ses Eglises, que j'ai produits dans V K.i'position pour le faire

l.CA.xxi. — i. Par/, m;. —3. r,l,^m. — -i. Par,. U.

voir; et ensuite il accorde lui-même celle jiroposilion décisive, que le corps de Jésus-Christ esl communiqué réellement el en sa propre substance'.

Il parait assez incertain sur le parti qu'il doit prendre en répondant à celle objection. Il semble qu'il voudrait insinuer que sa Confession de foi el son Catéchisme, par substance, ont entendu efficace : « Notre Catéchisme, dit-iP, parlant du sacre- » ment de Baptême, dit indilTéremment en deux » endroits, la substance et la verlu du Baptême, » pour en signifier l'elTicace. » Il me permettra de lui dire que cela n'est pas véritable : la vertu el l'efficace sont choses qui suivent la substance. Mais la substance, en aucun langage, ne signifie ni vertu ni ellicace; et le Catéchisme des prétendus réformés aurait trop embrouillé les choses , s'il avait pris indifi'éremment l'un pour l'autre des termes si difi'érenls. Leur Confession de foi dit, que la substance du Baptême est demeurée dans la papauté^ : c'est-à-dire, l'essence même du Baptême, qu'ils ne nous accusent point de l'avoir altérée. Mais laissons ce qu'ils ont dit du Baptême; venons à ce qu'ils disent de l'Eucharistie. Il est certain qu'ils enseignent que nous n'y recevons pas seulement une vertu découlée du corps et du sang de Noire Seigneur; mais que nous en recevons la substance même. Bien plus, noire auteur soutient en divers endroits, que j'ai déjà remarqués, que celle communication de la substance du corps et du sang, qu'on admet dans sa religion, n'est pas moins réelle que celle que les catholiques reconnaissent; et c'est en quoi je prétends que leur doctrine est conlradicloire. Car qui pourrait concevoir que notre auteur el les siens, qui n'admettent qu'une présence morale, mystique, et de vertu, qui nient en termes formels la présence réelle du corps et du sawg dans le sacrement, ne laissent pas toutefois, si nous les croyons, d'admettre une aussi réelle communication du corps el du sang, que nous, qui reconnaissons leur présence réelle et substantielle? Il faudrait en vérité peu regarder ce que les mots signifient dans l'usage commun des hommes. Le catholique a raison de dire que Jésus- Christ lui communique dans l'Eucharistie la propre substance de son corps et de son sang, parce que son corps et son sang y sont réellement présents. Mais qu'on sépare ces expressions, qu'on nie cette ; présence réelle, et qu'on croie cependant pouvoir : retenir cette réelle communication de la propre I substance du corps et du sang, qui le pourrait con- i covoir?

Aussi quand j'objecte à notre auteur que ce que disent les siens ne se peut entendre , il me reproche que je veux tout concevoir. « C'est encore » ici, dit-il', pour la troisième ou quatrième l'ois, » que M. de Condom veut tout concevoir. » Il a mal pris ma pensée. Car assurément je ne prétends pas concevoir le fond du mystère, cpii est en tous points incompréhensible. Mais quelque haut que soit le mystère, il faut faire concevoir nettement ce qu'on en pense; et la hauteur impénétrable des mystères du christianisme n'est pas une raison jiour les exposer en termes confus, dont on ne puisse deviner le sens.

Que notre auteur nous explique donc, s'il lui

Page 1