‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 127 sur 545 · Pag. 263, 2iH. — 2. Pug. 2lil. — 3. Pag · texte numérisé non relu

Pag. 263, 2iH. — 2. Pug. 2lil. — 3. Pag

sidérer, comme je l'ai déjà dit, que cet endroit du discours suppose le dogme déjà établi, et qu'il s'agit seulement d'en remarquer les suites, parmi lesquelles celle-ci est la plus certaine? Car il est certain qu'il ne convient pas à l'état de celte vie que Jésus-Christ se rende visible : de sorte que, quand on supposerait avec nous une présence réelle, ou un changement réel dans l'Eucharistie, il faudrait supposer en môme temps qu'il ne devait pas être sensible.

Ceux qui s'embarrassent à vouloir entendre comment Dieu peut accomplir ce qu'il lui plait, formeront des incidents tant qu'il leur plaira, sur la possibilité de l'exécution de ce dessein. Mais pour nous, nous n'avons nulle peine à croire que Dieu puisse changer la substance, sans changer aucun des effets qui ont accoutumé de l'accompagner, ni les choses qui l'environnent.

Si on le suppose ainsi avec nous, on avouera aisément que nonobstant le changement du pain et du vin, les mêmes impressions se font sur nos sens, et le môme effet dans nos corps. Dieu suppléant la présence des substances mêmes par les voies qui lui sont connues. En un mot, il n'y a rien de changé dans l'état extérieur de l'objet; ce que les Grecs appellent xa tpatvo'|ji.eva , et ce que nous pouvons appeler les espèces et les apparences, demeurent les mêmes : et comme les sens n'aperçoivent que cet état extérieur de l'objet, on peut dire qu'à leur égard il n'y a rien de changé.

C'est pourquoi nous assurons sans crainte que le témoignage précis que les sens nous rendent n'est point trompeur. Car il n'y a rien de changé que dans la substance, dont les sens ne nous apportent aucune idée. Ils ne sont juges que des impressions qu'ils reçoivent, et de l'état extérieur de l'objet, qui demeure toujours le même dans l'Eucharislie.

Mais faudrait-il conclure de là que la substance elle-même demeure toujours? Il le faudrait sans doute conclure, si Jésus-Christ n'avait point parlé. Car encore que la substance même des choses ne puisse être connue i)ar les sens, il se forme sur leur rapport un jugement de l'esprit, qui fait que nous reconnaissons naturellement une certaine substance, partout où nous ressentons certaines impressions, ou une certaine suite de faits naturels : et ce jugement doit être suivi , si ce n'est que quelque raison ou quelque autorité supérieure le corrige, si l'on n'est instruit du contraire par une liiraiêre plus haute.

Ainsi, que l'Ecriture ne nous dise pas que cette colombe, et ces hommes qui paraissent tels, n'en ont que la forme, tant que j'y apercevrai les mêmes elTets qui accompagnent ordinairement ces objets , je les prendrai sans hésiter pour ces objets mêmes. Mais s'il plall à Dieu de m'instruire de la vérité, je suspendrai le jugement qui suit naturellement les impressions de mes sens; et je dirai que, pour cette fois, il faut juger autrement que nous n'y sommes portés par la pente naturelle de notre esprit. Nous agissons de même dans l'Eucharistie; et comme nous ressentons toujours les mêmes impressions, nous n'y croirions que du pain, si Jésus-Christ ne nous avait appris que c'est son corps.

XI. Ittponsps aux objections des prétendus réformés, qui accusent les ratlioliqucs de détruire le

SUR L'EUCHAI!I>TIE.

témoignage des sens, et de faire Dieu trompeur. — Par là se voit clairement combien sont vaines ces objections que les prétendus réformés font tant valoir, et dont l'anonyme parait si embarrassé. Il nous accuse de détruire le témoignage des sens' que Dieu nous a donnés pour connaître les choses corporelles ; et d'anéantir par ce moyen, la jjreure dont Jésus-Christ s'est servi pour établir la vérité de son humanité et de sa résurrection^.

Plusieurs passent jusqu'à reprocher à notre doctrine qu'elle fait Dieu trompeur, puisqu'il fait, selon nous, paraître à nos sens ce qui n'est pas en eflet.

Quelle objection pour des chrétiens, qui ont lu dans les Ecritures , que Dieu fit paraître les anges avec une forme humaine si parfaitement imitée, qu'Abraham et Lot leur préparent à manger comme à des hommes, les voyant en effet manger à leur table, sans jamais soupçonner ce qu'ils étaient, jusqu'à ce qu'ils se fussent découverts eux-mêmes ! Dira-t-on que Dieu les a déçus, lorsqu'il leur a fait paraître ce qui n'était pas, sans les en avoir avertis que longtemps après? Et combien nous trompe-t-il moins dans l'Eucharistie, puisqu'en changeant invisiblement le pain en son corps, il nous en instruit dès le moment même, en disarrt Ceci est mon corps?

Il paraît donc clairement que nous ne sommes déçus en rien du tout : car il y a ici deux choses à considérer; il y a, en premier lieu, le rapport précis que font les sens à l'esprit : nous avons montré qu'il n'est point trompeur, parce qu'il n'y a rien de changé à l'égard des sens , et que tout le changement est dans la substance , dont les sens n'ont aucune idée.

Il y a, en second lieu, le jugement de l'esprit, qui juge qu'une certaine substance est présente, lorsqu'il aperçoit par les sens un certain concours d'elïets naturels. Quoique ce jugement ne puisse être proprement attribué aux sens, on le rapporte ordinairement au témoignage des sens, parce qu'il se fait immédiatement sur leur rapport. Il est vrai qu'à juger des choses par ces elïets naturels, il faudrait croire que l'Eucharistie est encore, en substance, du pain et du vin; mais Jésus-Christ, qui les change invisiblement. pour nous empêcher d'être déçus, nous enseigne expressément que c'est son corps.

En quoi donc sommes-nous trompés, puisque le changement qui se fait ne regarde pas les sens , et que l'esprit , qui seul se pourrait tromper, est instruit de la vérité par la foi?

Mais les prétendus réformés veulent croire que si une fois ce qui a toutes les marques du pain n'est pas du pain en effet, tous les jugements que nous ferons touchant la substance des choses, seront affaiblis : qu'il nous faudra toujours défier des objets qui se présentent, et mettre en doute si nous voyons quelque chose de subsistant, ou seulement des espèces et des apparences sensibles. Quelle faiblesse de raisonnement I comme si nous devions toujours soupçonner, ou que la mer se va fendre , ou qu'une rivière va remonter à sa source; parce que nous savons, par les Ecritures, que Dieu a fait quelquefois de tels miracles? Mais tâchons de découvrir plus à fond la source de leur erreur.

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