‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 128 sur 545 · Pag. 178. — 2. P;g · texte numérisé non relu

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Il y a ici deux règles certaines : la première , que l'ordre de la nature ne peut être changé sans la volonté de Dieu; la seconde, qui n'est qu'une suite de cette première vérité, que nous devons croire que les choses vont à l'ordinaire, si Dieu ne nous apprend qu'il les ait changées.

Comme donc la nature nous fait juger qu'il y a une certaine substance, où nous voyons de certains elTels et de certaines marques sensibles , ce jugement demeure toujours ferme, si ce n'est que Dieu le corrige en nous apprenant le contraire par une lumière plus haute. Mais c'est une erreur grossière et contraire à la puissance divine , que de conclure de là que Dieu ne puisse pas changer cet ordre , ou que toutes les fois qu'il fera un tel changement, il soit obligé d'en découvrir le secret à nos sens. Par quelle loi s'est-il astreint lui-même à une telle nécessité? S'est-il ôté le pouvoir d'exercer notre foi par tous les moyens qu'il trouvera à propos? Pourquoi donc ne croirons-nous pas qu'il ait pu changer les substances, sans changer les apparences sensibles? Et s'il lui a plu de faire un tel changement , n'est-ce pas assez aux chrétiens , qu'il daigne les en instruire par sa parole ?

XII. Comparaison entre la présence de Jésus- Christ dans l'Eucharistie , et ses apparitions après la Résurrection. Raisons delà différence de sa conduite dans l'un et daiis l'autre mystère. — Voici donc une vérité qui ne peut être ébranlée. Dieu peut changer les substances sans changer ce qui parait au dehors, ni l'état extérieur de l'objet; mais nous ne devons croire qu'il le fasse ainsi , que lorsqu'il lui plaît de nous en instruire.

Tant que cette règle demeurera ferme , il n'y aura rien de plus vain que le reproche des prétendus réformés , qui assurent que notre doctrine affaiblit le témoignage que les apôtres ont rendu à la résurrection de Notre Seigneur. Car lorsqu'il leur apparut avec toutes les marques de ce qu'il était, tant s'en faut qu'il intervînt rien de la part de Dieu , qui corrigeât le jugement que les hommes font naturellement, quand ils aperçoivent de telles marques , qu'au contraire , tout concourait à confirmer cette croyance. Jésus-Christ paraît en personne , montrant à ses bienheureux disciples, non-seulement tout ce qu'on voit ordinairement dans un corps humain, mais encore tous les caractères individuels qui leur pouvaient désigner en particulier le corps de leur Maître, et même les cicatrices de ses plaies. Quel autre que Dieu pouvait faire un miracle si surprenant? Mais pourquoi se fait ce miracle, si ce n'est pour leur confirmer que c'est en effet Jésus-Christ lui-même qui leur paraît et qui leur parle? Car la parole se joint à l'objet extérieur; celui qui se montre à eux , les assure en même temps que c'est lui-même , et leur fait expressément remarquer qu'un esprit n'a point de chair ni d'os. Comment donc peut-on comparer ce qui se passe dans l'Eucharistie, avec ce qui se passe dans l'apparition de Jésus-Christ ressuscité? Là, en montrant ce qui parait pain , il ne dit pas que ce soit du pain , mais il dit que c'est son corps. Ici, en montrant ce qui parait un corps humain , il dit que c'en est un en efl'et. Il confirme donc, dans le second, que les choses sont en effet comme elles paraissent. Il nous oblige, dans le premier, à nous

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élever par la foi au-dessus des apparences sensibles. Nous devons le suivre en tout , cl ne croire pas moins sa parole, lorsqu'elle corrige ce que nous pensons naturellement , que lorsqu'elle le connrmc.

El si les pri'lcndus réformés nous demandent la raison pourquoi il a plu à .lésus-Clirist d'agir si différemment dans l'Eucharistie et dans cette miraculeuse apparition, il nous sera aisé de les satisfaire : c'est qu'il plaisait à Dieu que le fondement de notre foi, c'est-à-dire, la résurrection de son Fils fût attestée par les moyens que ses apôtres incrédules avaient demandés, et auxquels les hommes les plus infidèles ont accoutumé de se rendre. Mais le mystère sacré de la Cène, qui se donne aux chrétiens baptises, suppose que la foi domine déjà. Il est institué pour l'exercer, et non pas pour l'établir. De sorte que le fondement de deux conduites si différentes, qu'il a plu à Notre Seigneur de tenir dans ces deux mystères c'est que dans l'un il veut exercer la foi, et dans l'autre il voulait convaincre l'incrédulité.

XIII. Cunscqucnccs des raisonnemcn ts prccedents : ce que les paroles de rinslitution doivent opérer dans l'esprit des fidèles. — Il est maintenant aisé de comprendre ce que les paroles de l'institution doivent opérer dans l'esprit des fidèles; et je n'ai rien à ajouter à ce que j'en ai dit dans \ Exposition. Car premièrement il est certain que, puisqu'elles ne changent rien que dans la substance, tout l'extérieur a dû demeurer le même : et soit que l'on considère l'Eucharistie avant ou après la consécration, il y a un objet commun à l'un et à l'autre élal, puisque nos sens trouvent dans l'un et dans l'autre les mêmes espèces sensibles du pain et du vin.

De là il s'ensuit, en second lieu, que quand on parlera de l'Eucharistie selon un certain égard , c'esl-à-dire, en considérant d'où elle est formée, et ce qu'elle parait aux sens, et quel en est l'usage à l'égard du corps, on pourra l'appeler du pain et du vin. Car si l'Ecriture sainte n'a pas craint d'appeler encore du nom de verge, celte verge de Moise changée en couleuvre , el de conserver le nom d'eau à l'eau de la rivière changée en sang, à cause seulement que cette couleuvre était faite de celte verge, el ce sang de l'eau de cette rivière, quoiqu'au reste il n'y eût plus rien dans ces choses de la forme ni de l'usage précédent; à combien plus forte raison peut-on conserver à l'Eucharistie selon un certain égard, le nom de pain et de vin, puisqu'outre qu'elle se fait de pain elde vin, elle en retient à l'égard du corps et l'usage et les apparences.

Mais il s'ensuit, en troisième lieu, qu'encore qu'en nommant l'Eucharislie par rapport aux effets sensibles el exlérieurs, nous puissions en un certain sens l'appeler du pain et du vin, nous changerons de langage quand il faudra la définir exactement. Car comme, lursqu'il s'agit de définition, il faut exprimer quelle est la substance des choses, nous ne regarderons plus dans l'Eucharistie ce qu'elle parait , ou ce qu'elle opère au dehors, mais ce que Jésus-Christ, en l'inslituant , a dit qu'elle était, c'est-à-dire, son corps et son sang.

En elfet , lorsipie l'Ecriture explique la même chose par des expressions difi'érenlcs, il y a toujours l'endroit principal au(|uel il faut réduire les

autres. Par exemple, si la verge de Mo'ise, ou l'eau des rivières, sont encore appelées de ce môme nom, après qu'elles sont changées en couleuvre et en sang, il y a un certain endroit auquel il faut rapporter les autres, parce que la chose y est exprimée telle qu'elle esl, en termes précis. Car il est dit expressément à l'endroit où il s'agit d'exprimer nelleinent la chose, que la verge fut changée en couleuvre, el que l'eau des rivières fut changée en sang.. De même si l'Eucharistie qui esl formée de pain el devin, el qui en retient tout l'usage à l'égard des sens, en retient aussi quelquefois le nom dans les Ecritures, il faut réduire ces expressions à l'expression principale, c'esl-à-dire, à celle où le Fils de Dieu nous a voulu expliquer ce que c'était : el c'est par là qu'il faudra définir la chose.

Or ces paroles principales où Jésus-Christ a voulu exprimer en termes précis, ce que c'est que l'Eucharistie, sont sans doute les paroles de l'Inslilulion. Ainsi nous définirons exactcmenl ce que c'est que l'Eucharistie, quand nous dirons avec saint Cyrille de Jérusalem , que ce qui parait pain n'est pas du pain , mais le corps de Noire Seigneur, el que ce qui parait vin n'est pas du vin , mais le sang de Notre Seigneur : à quoi il faut encore ajouter que ces marques extérieures qui nous désigneraient du pain el du vin , si Jésus-Christ n'avait point parle, après que nous avons écouté sa parole toute-puissante, commencent à nous désigner son corps et son sang présents.

Voilà ce raisonnement de V Exposition que l'ano nyme dit qu'il ne peut comprendre : el cei>endant ce n'est qu'une suite de paroles de Notre Seigneur prises au sens littéral. Car veut-on que le chrétien laisse passer la parole de Jésus-Chrisl, comme s'il ne l'avait point entendue, el qu'il juge toujours des choses de même qu'il en jugerait si le Sauveur n'avait point parlé? Il n'y aurait rien de plus impie. Il faut que chacun juge des choses selon le sens qu'il donne aux paroles de Notre Seigneur; el de même que le calviniste, avec son sens figuré, juge que ce qui lui parait dans l'Eucharistie n'est le corps de Jésus-Christ qu'en figure; le catholique, au contraire , que tous les raisonnemenls humains n'ont pu empêcher d'adorer la vérité du sens naturel, doit croire que ce qui lui esl présenté esl le corps de Jésus-Chrisl en effet.

Qui ne voit, cela étant, que ces espèces sensibles commencenl, après ces paroles, à marquer au catholique une autre substance qu'elles ne faisaient auparavant; el qu'au lieu que si Jésus-Chrisl n'avait point parlé, elles lui marqueraienl du pain el du vin , elles lui marquent son corps présent, aussitôt qu'il a entendu cette parole.

Ce ne sont donc point simplement les espèces extérieures qui marquent celle présence; mais, comme j'ai dit dans l'Exposition, c'est la parole avec ses espèces, qui nous désignent Jésus-Chrisl l)résent. Et ce n'est point pour satisfaire aux objections des prétendus réformés , que nous avons enseigné, comme par contrainte, que l'Eucharistie est un signe, qui, bien loin d'exclure la n'alité, l'emporte nécessairement avec soi; connue j'avais dis dans V Exposition. Car il suit naturellement du fond de notre doctrine , que ce que Jésus-Chrisl voulait faire, dans l'Eucliaristio, n'a pas du paraître

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à nos sens. D'où il s'ensuit clairement qu'il ne fallait rien changer dans l'extérieur; et enlln, que nos sens ne nous disant rien du mystère secret que Dieu opérait , sa parole a dii nous instruire que cet extérieur désignait et contenait Jésus-Christ présent.

Par où on peut remarquer combien les paroles de l'Institution étaient propres à faire entendre aux catholiques ce qu'en clïet ils y entendent. Car il ne fallait pas que Notre Seigneur se mit en peine d'exprimer les signes que nous voyons de nos yeux : il fallait seulement parler de manière qu'il nous empêchât de rapporter ces marques sensibles aux substances qui ont accoutumé d'en être revêtues , | en nous apprenant, comme il a fait, que ce qui j nous était présenté, quoiqu'il eut les marques du pain et du vin , était en effet son corps et son sang, j Ces paroles de Notre Seigneur nous portent natu- j Tellement à croire que Jésus-Christ nous est donné réellement dans l'Eucharistie , par un changement de substance; puisque son corps et son sang sont substitués à la place du pain et du vin, et nous sont présentés sous la même espèce : de sorte que nous pouvons dire que le terme de Consubstanliel , dont les Pères de Nicée se sont servis, n'est pas plus propre à exprimer la simplicité de cette parole : Mon Père et moi , ne sommes qu'un , que le terme de Transsubstantiation est propre à nous faire entendre la vérité de celle-ci : Ceci est mon corps , ceci est mot} sang.

XIV. Utilité qu'on peut tirer des signes sensibles qui demeurent dans l'Eucharistie. — C'est en vain que l'anonyme veut s'imaginer ici une contradiction perpétuelle entre nos sens et notre foi, et qu'il veut que je lui explique, pourquoi Dieu a voulu qu'il y eut un tel combat dans un acte de religion qu'il a e'tabli pour soulager notre infirmité' et notre incrédulité''. Que dirait-il d'un chrétien qui aurait peine à comprendre que Dieu , qui voulait faire servir la prédication à confirmer notre foi , a voulu toutefois qu'on prêchât sans cesse le scandale de la croix, et les autres mystères de la religion, dont notre faible raison est si fort choquée; ou qui trouverait étrange qu'on ne cessât de nous assurer que les mêmes corps mortels, dont nous sentons à chaque moment la caducité, dussent un jour devenir impassibles et immortels? Ne dirait-il pas à ce faible chrétien, que celui qui s'est une fois soumis à l'autorité d'un Dieu qui parle, accoutume de telle sorte et sa raison et ses sens à porter ce joug bienheureux, que ce combat ne le trouble plus, et ne fait, au contraire, qu'exercer sa foi? Que n'applique-t-il à l'Eucharistie cette réponse si solide et si chrétienne? Et pourquoi ne voudra-t-il pas que les paroles de Jésus-Christ prennent une telle autorité sur l'esprit du chrétien, qu'il n'y a plus rien qui leur résiste après qu'on les a entendues; ou que s'il s'élève du côté des sens quelque tentation contre la vérité de Dieu, le chrétien ne s'en émeut pas , et ne cesse de les combattre avec la même fidélité, qui lui fait combattre les inclinations et les cupidités sensuelles durant tout le cours de sa vie.

Il reçoit cependant des marques sensibles qui lui restent dans l'Eucharistie, tout le secours qu'il en peut attendre. Car outre que l'objet présent excite

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