‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 177 sur 545 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

de ses péchés; el, on doit se tenir pour assuré d'en avoir la rémisdou; d'où suivent ces deux autres propositions qui ne semlïlent pas moins opposées ; la certitude doit être admise : la sécurité est à craindre. Mais quelle est donc cette certitude, si ce n'est la sécurité'? C'était l'endroit inexplicable de la doctrine de Luther, et on n'y trouvait aucun dénouement.

XIII. Réponse de Luther par la distinction de deux sortes de péchés. — Pour moi , tout ce que j'ai pu trouver dans ses écrits qui serve à développer ce mystère, c'est la distinction qu'il fait entre les péchés que l'on commet sans le savoir, el cous que l'on commet sciemment el contre sa conscience : lapsus contra conscientiam'. Il semble donc que Luther ait voulu dire, qu'un chrétien ne peut s'assurer de n'avoir pas les péchés du premier genre; mais qu'il peut être assuré de n'en avoir pas du second; et si en les commettant il se tenait issuré de la rémission de ses péchés, il tomberait dans cette damnable et pernicieuse sécurité, que Luther condamne : au lieu qu'en les évitant il se peut tenir assuré de la rémission de tous les autres, et même des plus cachés; ce qui suffit pour la certitude que Luther veut établir.

XIV. La difficulté demeure toujours. — Mais la difficulté revenait toujours : car il demeurait pour indubitable, selon Luther, que l'homme ne sait jamais si ce vice caché de l'amour-propre n'infecte pas ses meilleures œuvres; qu'au contraire, pour éviter la présomption , il doit tenir pour certain qu'elles en sont mortellement infectées : qu'il se flatte; et que, lorsqu'il croit être affligé véritablement de son péché, il ne s'ensuit pas qu'il le soit autant qu'il faut pour en obtenir la rémission. Si cela est, malgré tout ce qu'il doit ressentir, il ne sait jamais si le péché ne règne pas dans son cœur, d'autant plus dangereusement qu'il est plus caché. Nous en serons donc réduits à croire, que nous serons réconciliés avec Dieu , quand même le péché régnerait en nous : autrement il n'y aura jamais de certitude.

XV. Contradiction de la doctrine de Luther. — Ainsi tout ce qu'on nous dit de la certitude qu'on peut avoir sur le péché commis contre la conscience, est inutile. Ce n'est pas aller assez avant que de ne pas reconnaître que ce péché qui se cache, cet orgueil secret, cet amour-propre qui prend tant de formes, et même celle de la vertu, est peut-être le plus grand obstacle de notre conversion, et toujours l'inévitable sujet de ce tremblement continuel, que les catholiques enseignaient après saint Paul. Les mêmes catholiques observaient que tout ce qu'on leur répondait sur cette matière, était manifestement contradictoire. Luther avait avancé celte proposition : Personne ne doit répondre nu prêtre qu'il est contrit-, c'est-à-dire, pénitent. Et, comme celle proposition fut trouvée étrange, il la soutint de ces passages. « Saint Paul dit : Je ne me sens » coupable en rien, mais je ne suis pas pour cela » justifié'. David dit : Qui connaît ses péchés^? 'I Saint Paul dit : Celui qui s'approuve lui-même >' n'est pas approuvé; mais celui que Dieu ap-

1. Luth. Themat., T. i, f. 490. Conf. Aug., cap. de bon. op. Si/nl. Gen., 'i. part., p. 21. — 2. Assert., art. Damnât, ad art. M. T. II. — 3 /. Cor., IV 4. — 4. Ps., xvrii. 13.

» prouve*. » Luther concluait de ces passages, que nul pécheur n'est en état de répondre au prêtre : Je suis vraiment pénitent; et à le prendre à la rigueur, et pour une certitude entière , il avait raison. On n'était donc pas assuré absolumeut , selon lui, qu'on fût pénitent; et néanmoins, selon lui, on était absolument assuré que les péchés sont remis : on était donc assuré que le pardon est indépendant de la pénitence. Les catholiques n'entendaient rien dans ces nouveautés : Voilà, disaient-ils, un prodige dans les mœurs et dans la doctrine; l'Eglise ne peut pas soutTrir un tel scandale.

XVI. Suite des contradictions de Luther. — Mais, disait Luther-, on est assuré de sa foi : el la foi est inséparable de la contrition. On lui répliquait : Permettez donc au Adèle de répondre de sa contrition, comme de sa foi; ou, si vous défendez l'un, défendez l'autre.

« Mais, poursuivait-il, saint Paul a dit ; Exami- » nez-vous vous-mêmes, si vous êtes dans la foi; » éprouvez-vous vous-mêmes^. » Donc on sent la foi, conclut Luther : el on concluait, au contraire, qu'on ne la sent pas. Si c'est une matière d'épreuve, si c'est un sujet d'examen, ce n'est donc pas une chose que l'on connaisse par sentiment, ou, comme on parle, par conscience. Ce qu'on appelle la foi, poursuivait-on, n'en est peut-être qu'une vaine image ou une faible répétition de ce qu'on a lu dans les livres, de ce qu'on a entendu dire aux autres Odôles. Pour être assuré d'avoir celte foi vive , qui opère la véritable conversion du cœur, il faudrait être assuré que le péché ne règne plus en nous; c'est ce que Luther ne me peut ni ne me veut garantir, pendant qu'il me garantit ce qui en dépend, c'est-à-dire, la rémission des péchés. Voilà toujours la contradiction, et le fail.de inévitable de sa doctrine.

XVII. Suite. — Et qu'on n'allègue pas ce que dit saint Paul : Qui sait ce qui est en l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui^ ? Il est vrai ; nulle autre créature, ni homme, ni ange, ne voit en nous ce que nous n'y voyons pas : mais il ne s'ensuit pas de là que nous-mêmes nous le voyons toujours ; autrement comment David aurait-il dit, ce que Luther objectait : Qui connaît ses péchés? Ces péchés ne sont-ils pas en nous? Et puisqu'il est certain que nous ne les connaissons pas toujours, l'homme sera toujours à lui-môme une grande énigme ; et son propre esprit lui sera toujours le sujet d'une éternelle et impénétrable question. C'est donc une folie manifeste de vouloir qu'on soit assuré du pardon de son péché, si on n'est pas assuré d'en avoir entièrement retiré son cœur.

XVIII. Luther oubliait tout ce qu'il avait dit de bien au commencement de la dispute. — Luther disait beaucoup mieux au commencement de la dispute; car voici ses premières thèses sur les indulgences en 1517, et dès l'origine de la querelle : « Nul n'est assuré de la vérité de sa contrition; et » à plus forte raison ne l'est-il pas de la plénitude » du pardon^. » Alors il reconnaissait, par l'inséparable union de la pénitence el du pardon , que l'incertitude de l'un emportait l'incertitude de l'autre. Dans la suite il changea, mais de bien en mal :

i. //. Cor., X. l.S. — 2. Prop. 12 et 14. — 3. //. Coi-., xiii. 5 — 4. /. Cor., II. 11. — 3. Prop. 1517, Prop. 30. T. i, /". 50.

IIISTOIUE DES VARIATIONS.

en rctenanl rinccrliliule de la contrition, il (Ma l'incertitude du pardon; et le pardon ne dépendait jikis de la pénitence. Voilà connue Luther se réformait. Tel l'ut son progrès, à mesure (juH s'écliaullait contre TEglise, et qu'il s'enfonçait dans le schisme. 11 s'étudiait en toutes choses à prendre le contrepied de l'Eglise. Bien loin de s'elTorcer, comme nous, à inspirer aux pécheurs la crainte des jugements de Dieu, pour les e.xciler à la pénitence, Luther en était venu à cet excès de dire, « que la contrition » par laquelle on repasse ses ans écoulés dans l'a- » mertumc de son cœur, en pesant la grièveté de » ses péchés, leur dilTormité, leur multitude, la «•béatitude perdue, et la damnation méritée, ne » faisait que rendre les hommes plus hypocrites' : » comme si c'était une hypocrisie au pécheur, de commencer à se réveiller de son assoupissement.

Mais peut-être qu'il voulait dire que ces sentiments de crainte ne sulïisaienl pas, et qu'il y fallait joindre la foi et l'amour de Dieu. J'avoue qu'il s'explique ainsi dans la suite ^ mais contre ses propres principes : car il voulait, au contraire (et nous verrons dans la suite que c'est un des fondements de sa doctrine) , que la rémission des péchés précédât l'amour; et il abusait pour cela de la parabole des deux débiteurs de l'Evangile, dont le Sauveur avait dit ; Celui à qui on remet la plus grande dette aime aussi avec plus d'ardeur'^ : d'où Luther et ses disciples concluaient, qu'on n'aimait qu'après que la dette, c'est-à-dire, les péchés étaient remis. Telle était la grande indulgence que prêchait Luther, et qu'il opposait à celles que les Jacobins publiaient, et que Léon X avait données. Sans s'exciter à la crainte, sans avoir besoin de l'amour, pour être justifié de tous ses péchés, il ne fallait que croire sans hésiter, qu'ils étaient tous pardonnes; et dans le moment l'alTaire élait faite.

XIX. Etrange doctrine de Luther sur la guerre contre le Turc. — Parmi les singularités qu'il avançait tous les jours, il y en eut une qui étonna tout le monde chrétien. Pendant que l'Allemagne menacée, par les armes formidables du Turc, était toute en mouvement pour lui résister, Luther établissait ce principe : Qu'il fallait vouloir, non-seulement ce que Dieu r eut que nous voulions , mais absolument tout ce que Dieu veut : d'où il concluait que combattre contre le Turc, c'était résister à la volonté de Dieu qui nous voulait visiter'^.

XX. Ilumiiité apparente de Luther, et sa soumission envers le Pape. — Au milieu de tant de hardies propositions, il n'y avait à l'extérieur rien de plus liumble que Luther. Homme timide et retiré, « il » avait, disait-iP, été traîné par force dans le public, » et jeté dans ces troubles plutôt par hasard que » do dessein. Son style n'avait rien d'uniforme : il » était même grossier en quelques endroits , et il » écrivait exprés de cette manière. Loin de se pro- » mettre l'immortalité de son nom et de ses écrits , » il ne l'avait jamais recherchée. » Au surplus, il attendait avec respect le jugement de l'Eglise, jusqu'à déclarer en termes exprès, que « s'il ne s'en » tenait à sa détermination , il consentait d'être » traité comme hérétique^. » Enfin tout ce qu'il di-

1. Serm. rie Indutijent. — 2. Ar2ver. cxi'c. Anlich. Bull. T. ii, f. 93. Ad Prop. 6. Disp. 1535. Prop. 10, 17. Idem. — 3. Luc, vu. 42, 43. — 4. Prop. 15, 98. /■. 5G. — 5. Jicsol. de Pot. Papœ. Prœfal. T. 1. r. 310. Prœr. opcr. ibid. 2.— 6. Cont. Prier. T.i.f. 177.

sait était plein de soumission non-seulement envers le concile, mais encore envers le Saint-Siège et envers le Pape : car le Pape , ému des clameurs qu'excitait dans toute l'Eglise la nouveauté de sa doctrine, en avait pris connaissance; et ce fut alors que Luther parut le plus respectueux. « Je ne suis » pas, disait-il ', assez téméraire pour préférer mon » opinion particulière à celle de tous les autres. » Et pour le Pape, voici ce qu'il lui écrit le dimanche de la Trinité en 1518 : « Donnez la vie ou » la mort, appelez ou rappelez, approuvez ou ré- » prouvez comme il vous plaira , j'écouterai votre » voix comme celle de Jésus-Christ même ^. » Tous ses discours furent pleins de semblables protestations durant environ trois ans. Bien plus , il s'en rapportait à la décision des universités de Bàle, de Fribourg et de Louvain^. Un peu après il y ajouta celle de Paris ; et il n'y avait dans l'Eglise aucun tribunal qu'il ne voulut reconnaître.

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