LIVRE PREMIER
Charles V. — Après qu'il eut été cité à Rome , en formant son appel du Pape mal informé au Pape mieux informé, il ne laissait pas de dire, que l'appellation, quant à lui, ne lui semblait pas nécessaire', puisqu'il demeurait toujours soumis au jugement du Pape : mais il s'excusait d'aller à Rome à cause des frais. Et d'ailleurs, disait-il-, cette citation devant le Pape était inutile contre un homme qui n'attendait que son jugement pour y obéir.
Dans la suite de la procédure, il appela du Pape au concile le dimanche 28 novembre 1518. Mais dans son acte d'appel il persista toujours à dire, « qu'il ne prétendait ni douter de la primauté et de » l'autorité du Sainl-Siége, ni rien dire qui fut » contraire à la puissance du Pape bien avisé et » bien instruit'. »
En effet le 3 mars 1519, il écrivait encore à Léon X, qu'it ne prétendait en aucune sorte toucher cl sa puissance, ni à celle de l'Eglise romaine''. Il s'obligeait à un silence éternel , comme il avait toujours fait, pourvu qu'on imposât une loi semblable à ses adversaires : car il ne pouvait soutenir un jugement inégal; et il fût demeuré content du Pape, à ce qu'il disait, s'il eût voulu seulement ordonner aux deux partis un égal silence : tant il jugeait la réformation qu'on a depuis tant vantée, peu nécessaire au bien de l'Eglise.
Pour ce qui est de rétractation, il n'en voulut jamais entendre parler, encore qu'il y en eut assez de matière, comme on a pu voir : et cependant je n'ai pas tout dit; il s'en faut beaucoup. Mais, disaitil , étant engagé, sa réputation chrétienne ne permettait pas qu' il se cachât dans un coin, ou qu'il reculât en arrière. Voilà ce qu'il dit pour s'excuser après la rupture ouverte. Mais durant la contention il alléguait une excuse plus vraisemblable comme plus soumise. Car après tout, dit-iP, « je ne vois » pas à quoi est bonne ma rétractation; puisqu'il » ne s'agit pas de ce que j'ai dit, mais de ce que » dira l'Eglise, à laquelle je ne prétends pas répon- » dre comme un adversaire , mais l'écouter comme » un disciple. »
Au commencement de 1520, il le prit d'un ton un peu plus haut : aussi la dispute s'échaulTailelle, et le parti grossissait. Il écrivit donc au Pape* : « Je hais les disputes : je n'attaquerai personne; » mais aussi je ne veux pas être attaqué. Si on « m'attaque, puisque j'ai Jésus-Christ pour maître, » je ne demeurerai pas sans réplique. Pour ce qui » est de chanter la palinodie, que personne ne s'y » attende. Votre Sainteté peut finir toutes ces con- » tentions par un seul mot , en évoquant l'alTaire » à Elle, et en imposant silence aux uns et aux » autres. » Voilà ce qu'il écrivit à Léon X, en lui dédiant le livre de la Liberté chrétienne, plein de nouveaux paradoxes, dont nous verrons bientôt les efl'ets funestes. La même année , après la censure des universités de Louvain et de Cologne, tant contre ce livre que contre les autres, Luther s'en plaignit en cette sorte : « En quoi est-ce que notre » Saint-Père Léon a offensé ces universités, pour » lui avoir arraché des mains un livre dédié à son » nom, et mis à ses pieds pour y attendre sa sen-
1. AdCard. Caj. — 2. Idem. —Z.Ibid., appell. Lut. ad Conc. — 4. Lulh. ad Léon. X. 1519, ibid. —5. Ad Card. Cajet., T. i, p. 216 et seq. — 6. Ad Léon X, T. ii, f. 2, 6 April. 1520.
» tence? » Enfin il écrivit à Charles V, « qu'il se- » rait jusqu'à la mort un fils humble et obéissant » de l'Eglise catholique, et promettait de se taire si » ses ennemis le lui permetlaient'. » Il prenait ainsi à témoin tout l'univers, et ses deux plus grandes puissances, qu'on pouvait cesser de parler de toutes les choses qu'il avait remuées; et luimême il s'y obligeait de la manière du monde la plus solennelle.
XXIV. Il est condamné par Léon X, et s'emporte à d'horribles excès. — Mais cette affaire avait fait un trop grand éclat pour être dissimulée. La sentence partit de Rome : Léon X publia sa bulle de condamnation du 18 juin 1520; et Luther oublia en même temps toutes ses soumissions, comme si c'eût été de vains compliments. Dès lors il n'eut que de la fureur : on vit voler des nuées d'écrits contre la bulle. Il fit paraître d'abord des notes ou des apostilles pleines de mépris-. Un second écrit portait ce titre : Contre la bulle exécrable de l'Antéchrist'. Il le finissait par ces mots : De même qu'ils m'exco)nmunient, je les excommunie aussi à mon tour. C'est ainsi que prononçait ce nouveau Pape. Enfin il publia un troisième écrit pour la défense des articles condamnés par la bulle''. Là, bien loin de se rétracter d'aucune de ses erreurs , ou d'adoucir du moins un peu ses excès , il enchérit par-dessus, et confirma tout, jusqu'à cette proposition : que « tout chrétien, une femme ou un enfant peu- » vent absoudre en l'absence du prêtre , en vertu 11 de ces paroles de Jésus-Christ : Tout ce que vous » délierez sera délié*; » jusqu'à celle oii il avait dit, que « c'était résister à Dieu que de combattre » contre le Turc*. » Au lieu de se corriger sur une proposition si absurde et si scandaleuse, il l'appuyait de nouveau , et prenant un ton de prophète , il parlait en cette sorte : « Si l'on ne met le Pape à » la raison, c'est fait de la chrétienté. Fuie qui peut » dans les montagnes; ou qu'on ote la vie à cet lio- 1) micide romain. Jésus-Christ le détruira par son » glorieux avènement; ce sera lui, et non pas un » autre''. » Puis empruntant les paroles d'Isaïe : 0 Seigneur, s'écriait ce nouveau prophète, qui croit à votre parole'/ et concluait en donnant aux hommes ce commandement comme un oracle venu du ciel : « Cessez de faire la guerre au Turc, jusqu'à » ce que le nom du Pape soit oté de dessous le » ciel : J'ai dit. »
XXV. Sa fureur contre le Pape et contre les princes qui le soutenaient. — C'était dire assez clairement que le Pape dorénavant serait l'ennemi commun , contre lequel il se fallait réunir. Mais Luther s'en expliqua mieux dans la suite, lorsque, fâché que les prophéties n'allassent pas assez vite, il tâchait d'en hâter l'accomplissement par ces paroles : « Le » Pape est un loup possédé du malin esprit : il faut » s'assembler de tous les villages et de tous les » bourgs contre lui. Il ne faut attendre ni la sen- » tence du juge, ni l'autorité du concile : n'importe » que les rois et les césars fassent la guerre pour » lui : celui qui fait la guerre sous un voleur la » fait à son dam : les rois et les césars ne s'en » sauvent pas, en disant qu'ils sont défenseurs de
1. Prot. Lut. ad Car. Y. Ibid\ U. — 2. T. i. A 56. — 3. Idem, SS, 91. — i. Assert., art. per Bull, damnât. — 5. .isserC. art. per. Bull, damnât. 1520. T. n, prop. 13, f. 94. — 6. Idem, prop. 33. — 7. Idem.
HISTOIRE DES VAIilATIONS.
» l'Eglise, parce qu'ils doiveiit savoir ce que c'est » que l'Eglise'. » Enliii, qui l'en eut cru ciil tout mis en l'eu, el n'ci'il lait i|u'uMe même cendre du Pape el de tous les i)rlnces qui le soutciialenl. El ce qu'il y a ici de jilus élrange, c'esl qu'auUuit de [iropositions que l'on vient de voir étaient aulant de llièses de llu'H)logie, que Lullier cnlreprenail de soutenir. Ce n'était pas un harangueur qui se laissât emporter à des propos insensés dans la chaleur du discours ; c'était un douleur t|ui dogmalisail de sang-froid, el qui niellait en thèses toutes ses fureurs.
Quoiqu'il ne criât pas encore si haut dans l'écrit qu'il publiait contre la bulle, on y a pu voir des comniencemcnts de ces excès , el le même emportemenl lui faisait dire , au sujet de la citation à laquelle il n'avait pas comparu ; « J'attends pour y i> comparailre que je sois suivi de vingt mille hom- » mes de pied el de cinq mille chevaux; alors je me » ferai croire-. » Tout était de ce caractère, et on voyait dans tout son discours les deux marques d'un orgueil outré, la moquerie el la violence.
On le reprenait dans la bulle d'avoir soutenu quelques-unes des propositions de Jean llus : au lieu de s'en excuser, comme il aurait fait autrefois. « Oui, disait-il en parlant au Pape', tout ce » que vous condamnez dans Jean IIus , je l'ap- 1) prouve; tout ce que vous approuvez, je le con- » damne. Voilà la rétractation que vous m'avez or- » donnée : en voulez-vous davantage? »
Les lièvres les plus violentes ne causent pas de pareils trans])orts. Voilà ce qu'on appelait dans le parti hauteur de courage; el Luther, dans les apostilles qu'il lit sur la bulle, disait au Pape sous le nom d'un autre : « Nous savons bien que Luther » ne vous cédera pas, parce qu'un si grand courage » ne peut pas abandonner la défense de la vérité » qu'il a entreprise''. » Lorsqu'on haine de ce que le Pape avait fait lirùler ses écrits à Piorne , Luther aussi à son tour fit brûler à Wittemberg les Décrétâtes; les actes qu'il fil dresser de celle action portaient, « qu'il avait parlé avec un grand éclat de » belles paroles, et une heureuse élégance de sa » langue maternelle''. « C'esl par où il enlevait tout le monde. Mais surtout il n'oublia pas de dire, que ce n'était pas assez d'avoir brûlé ces Décrétâtes, el qu'il eût été bien à propos d'en faire aulant au Pape même; c'est-à-dire, ajoutait-il pour tempérer un peu son discours, au Siège papal.
XXVI. Commenl Luther rejeta enfin l'autorité de l'Efilise. — Quand je considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d'où pouvait venir celle humilité apparente à un homme de ce naturel. Etait-ce dissimulation cl arlilice? ou bien est-ce que l'orgueil ne se connait pas lui-même dans ses comniencemcnts, et que timide d'abord, il se cache sous son contraire, jusqu'à ce qu'il ail trouve occasion de se déclarer avec avantage "i"
En effet, Luther reconnaît, après la rupture ouverte , que dans les commencements il était comme au désespoir'^, et que personne ne peut comiirendrc « de quelle faiblesse Dieu l'a élevé à un tel cou- » rage, ni comment d'un tel tremblement il a passé
1. Disp. 1510, Prop. 59 el seq. T. i, f. -170. — 2. Adv. execi: Antich. huit. T. ii, /■. 91. — 3. Idem, ad prop. Zd, f. 109. — -1. Noi in bull. T. II , /'.sa. — 5. Exust. acta. T. ii , f. 123. — û. Prœf. oper. T. I, f. -19, 50 el seq.
» à tant de force. » Si c'esl Dieu , ou l'occasion qui ont fait ce changement, j'en laisse le jugcmenl au lecteur, el je me contente pour moi du fait ([uc Luther avoue. Alors dans cette frayeur, il est bien vrai en un certain sens, que son humilité, comme il dit, n'était pas feinte. Ce qui pourrait toutefois faire soupçonner de l'arlitice dans ses discours , c'est qu'il s'échappait de temps en temps, jusqu'à dire, « qu'il ne changerail jamais rien dans sa doctrine; » et que s'il avait remis toute sa dispute au juge- » ment du souverain Pontife , c'esl qu'il fallait gar- » der le respect envers celui qui exerçait une si » grande charge*. «Mais qui considérera l'agitation d'un homme que son orgueil d'un coté, el les restes de la foi de l'autre, ne cessaient de déchirer au dedans, ne croira pas impossilile que des sentiments si divers aient paru tour à tour dans ses écrits. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'autorité de l'Eglise le retint longtemps; el on ne peut lire sans indignation, non plus que sans pitié, ce qu'il en écrit. « Après, dit-il-, que j'eus surmonté tous les argu- » ments qu'on m'opposait, il en restait un dernier » qu'à peine je pus surmonter par le secours de Jé- )) sus-Christ, avec une exlrénie ditTiculté el beau- » coup d'angoisse : c'est qu'il fallait écouler l'E- » glise. » La grâce , pour ainsi dire , avait peine à quitter ce malheureux. A la lin il l'emiiorla, el pour comble d'aveuglement, il prit le délaissement de Jésus-Christ méprisé pour un secours de sa main. Qui eût pu croire qu'on allribuàl à la grâce de Jésus-Christ l'audace de n'écouler plus son Eglise , contre son précepte ? Après celle funesle victoire , qui coûta tant de peine à Luther, il s'écrie comme atTranchi d'un joug importun : Rompons leurs liens, et rejetons leur joug de dessus nos tôtes^ ; car il se servit de ces paroles, en répondant à la bulle'', cl secouant avec un dernier effort l'autorité de l'Eglise, sans songer que ce malheureux cantique est celui que David met à la bouche des rebelles, dont les complots s'élèvent contre le Seigneur et contre son Christ^. Luther aveuglé se l'approprie, ravi de pouvoir dorénavant parler sans contrainte , et décider à son gré de toutes choses. Ses soumissions méprisées se tournent en poison dans son cœur : il ne garde plus de mesures : les excès, qui devaient rebuter ses disciples, les animent; on se transporte avec lui en l'écoutant. Un mouvement si raiiide se communique l)ien loin au dehors; et un grand iiarti regarde Luther comme un homme envoyé de Dieu pour la réformation du genre humain.
XXVII. Lettre de Luther aux émques : sa prétendue mission extraordinaire. — Alors il se mit à soutenir que sa vocation était extraordinaire et divine. Dans une lettre qu'il écrivait aux évêques, qu'on appelait, disait-il", faussement ainsi , il prit le titre d'Ecclésiaste ou de Prédicateur de Wittemberg, que personne ne lui avait donné. Aussi ne dit-il autre chose, sinon « qu'il se l'était donné lui- » même; que tant de bulles et tant d'analhèmes, » tant de condamnations du Pape el de l'empereur » lui avaient ùlé tous ses anciens lilres , et avaient » elTacé en lui le caractère de la bête; qu'il ne pou- » vait pourtant pas demeurer sans titre, et qu'il se
1. Pio Lect. T. I, /•. 212. — 2. Prœf. oper. Luth. T. i, f. 49, — 3. Ps., II. 3. — 4. Not. in bull.. T. i, /". 63. — 5. Ps , ii. 2. — 6. £/ . ad frilsà nominal, ordin. Episcop., T, n, f. 305.