‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 188 sur 545 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

parmi les fidèles Nabuchodouosor, Naanian SjTien, Abimélec et beaucoup d'aulres qui étant nés liors de l'alliance et de la race d'Abraham , n'ont pas laissé d'être sauvés, comme dit Luther, par M?ie fortuite miséricorde de Dieu'. Mais sans défendre celic fortuite miséricorde de Dieu, qui à la vérité est un peu bizarre , c'est autre chose d'avoir dit avec Luther qu'il peut y avoir eu des hommes qui aient connu Dieu hors du nombre des Israélites; autre chose de mettre avec Zwingle au nombre des âmes saintes ceux qui adoraient les fausses divinités ; et si les zwingliens ont eu raison de condamner les excès et les violences de Luther, on en a encore davantage de condamner ce prodigieux égarement de Zwingle. Car enfin ce n'était pas ici de ces traits qui échappent aux hommes dans la chaleur du discours ; il écrivait une Confession de foi, et il voulait faire une explication simple et précise du Symbole des apôtres; ouvrage d'une nature à demander, plus que tous les autres, une mûre considération , une doctrine exacte et un sens rassis.

C'était aussi dans le même esprit qu'il avait déjà parlé de Sénèque, comme rf'ttn homme très-saint, dans le cœur duquel Dieu avait écrit, la foi de sa propre main, à cause qu'il avait dit dans une lettre à Lucile, que rien n'était caché à Dieu'-. Voilà donc tous les philosophes platoniciens, péripatéticiens et sto'iciens, au nombre des saints et pleins de foi; puisque saint Paul avoue qu'ils ont connu ce qu'il y a d'invisible en Dieu, par les ouvrages visibles de sa puissance*; et ce qui a donné lieu à saint Paul de les condamner dans l'Epitre aux Romains, les a justifiés et sanctifiés dans l'opinion de Zwingle.

XXI. Erreur de Zwingle sur le péché originel. — Pour enseigner de pareilles extravagances , il faut n'avoir aucune idée ni de la justice chrétienne', ni de la corruption de la nature. Zwingle aussi ne connaissait pas le péché originel. Dans cette Confession de foi adressée à François P""^ et dans quatre ou cinq traités qu'il a faits exprès, pour prouver contre les anabaptistes le baptême des petits enfants, et expliquer l'efTet du baptême dans ce bas âge, il n'y parle seulement pas du péché originel elTacé, qui est pourtant, de l'aveu de tous les chrétiens, le principal fruit de leur baptême. Il en avait usé de même dans tous ses autres ouvrages; et lorsqu'on lui objectait cette omission d'un elTet si considérable, il montre qu'il l'a fait exprès: parce que dans son sentiment, aucun péché n'est ôté par le Baptême^. Il pousse encore plus avant sa témérité, puisqu'il ôte nettement le péché originel, en disant que « ce n'est pas un péché, mais un malr heur, un vice, une maladie, et qu'il n'y a rien » de plus faible, ni de plus éloigné de l'Ecriture, » que de dire que le péché originel soit non-seuleï ment une maladie, mais encore un crime. » Conformément à ces principes, il décide que les hommes naissent à la vérité portés au péché par leur amourpropre, mais non pas pécheurs; si ce n'est improprement et en prenant la peine du péché pour le péché même : et cette inclination au péché, qui ne peut pas être un péché, fait selon lui tout le mal de notre origine. Il est vrai que dans la suite du discours, il reconnaît que tous les hommes péri-

1. Luth., Bom. in Gen., c. 4. el 20. — 2. Oper., 2. p., Declar. de pecc. oi-iij. — 3. Rom., i 19. — 4. Declar. de pecc. orig.

raient sans la grâce du Médiateur, parce que cette inclination au péché ne manquerait pas de produire le péché avec le temps, si elle n'était arrêtée; et c'est en ce sens qu'il avoue que tous les hommes sont damnés par la force du péché originel : force qui consiste , comme on vient de voir, non point à faire les hommes vraiment pécheurs, comme toutes les églises chrétiennes l'ont décidé contre Pelage, mais à les faire seulement enclins au péché , parla faiblesse des sens et de l'amour-propre; ce que les pélagiens et les païens mêmes n'auraient pas nié.

La décision de Zwingle sur le remède de ce mal n'est pas moins étrange; car il veut qu'il soit ôté inditïéremment dans tous les hommes par la mort de Jésus-Christ, indépendamment du Baptême; en sorte qu'à présent le péché originel ne damne personne, pas même les enfants des païens; et encore qu'à leur égard il n'ose pas mettre leur salut dans la même certitude que celui des chrétiens et de leurs enfants , il ne laisse pas de dire que comme les autres, tant qu'ils sont incapables de la loi, ils sont dans l'état d'innocence , alléguant ce passage de saint Paul : Où il n'y a point de loi, il n'y a point de prévarication' . « Or, est-il, poursuit ce » nouveau docteur, que les enfants sont faibles, sans » expérience et ignorants de la loi , et ne sont pas » moins sans loi que saint Paul lorsqu'il disait ; Je » vivais autrefois sans loi-. Comme donc il n'y a » point de loi pour eux , il n'y a point aussi de » transgression de la loi, ni par conséquent de dam- » nation. Saint Paul dit qu'ii a vécu autrefois sans » loi ; mais il n'y a aucun âge où l'on soit plus dans » cet état que dans l'enfance. Par conséquent on » doit dire avec le même saint Paul, que sans la loi » le péthé était morl^ en eux. » C'est ainsi que disputaient les pélagiens contre l'Eglise. Et encore que, comme on a dit, Zwingle parle ici avec plus d'assurance des enfants des chrétiens que des autres, il ne laisse pas en efi'et de parler de tous les enfants sans exception. On voit où porte sa preuve; et assurément, depuis Julien, il n'y a point de plus parfait pélagien que Zwingle.

XXII. Erreur de Ziringle sur le Baptême. — Mais encore les pélagiens avouaient-ils que le Baptême pouvait du moins donner la grâce et remettre les péchés aux adultes. Zwingle plus téméraire, ne cesse de répéter ce qu'on a déjà rapporté de lui, « que » le Baptême n'ôte aucun péché et ne donne pas la » grâce. C'est, dit-il, le sang de Jésus-Christ qui » remet les péchés; ce n'est donc pas le Baptême. »

On peut voir ici un exemple du zèle mal entendu qu'a eu la Réforme pour la gloire de Jésus-Christ. Il est plus clair que le jour, qu'attribuer la rémission des péchés au Baptême, qui est le moyen établi par Jésus-Christ pour les ôter, ce n'est non plus faire tort à Jésus-Christ , que c'est faire tort à un peintre d'attribuer le beau coloris et les beaux traits de son tableau au pinceau dont il se sert. Mais la Réforme porte ses vains raisonnements jusqu'à cet excès , de croire glorifier Jésus-Christ , en ôtant la force aux instruments qu'il emploie. Et pour continuer jusqu'au bout une illusion si grossière, lorsqu'on objecte à Zwingle cent passages de l'Ecriture, où il est dit que le Baptême nous sauve et qu'il nous remet nos péchés, il croit satisfaire à tout en

\. Rom., IV. 13. — 3. Idem, vu. 9. — 3. Ihid.,S.

HISTOIRE DES VARIATIONS

répondant ([ue dans ces passages, le Baplèmo est pris pour le sang de Jôsus-Clii'isl donl il est le signe.

XXIII. Zwingle s'accoutume à forcer en tout l'Ecriture sainle. Son mépris pour l'antiquité est la source de son erreur. — Ces explications licencieuses fonl trouver loul ce qu'on veut dans l'Ecriture. Il ne faut pas s'étonner si Zwingle y trouve que rEucliuristic n'est pas le corps, mais le signe du corps, quoiiiue Jésus-Christ ait dit : Ceci est mon corps ; [juisqu'il y a bien trouvé que le Baptême ne donne pas en ell'et la rémission des péchés, mais nous la ligure déjà donnée; quoique l'Ecriture ail dit cent fois, non pas qu'il nous la ligure, mais qu'il nous la donne. Il ne faut pas s'étonner si le même auteur, pour détruire la réalité qui l'incommodait , a éludé la force de ces paroles ; Ceci est mon corps; puisque, pour détruire le péché originel dont il était choque, il a bien éludé celles-ci : Tous ont péché en un seul ; et encore : Par un seul plusieurs sont faits pécheurs'. Ce qu'il y a ici de plus étrange, c'est la conliance de cet auteur à soutenir ses nouvelles interprétations contre le péché originel , avec un mépris manifeste de toute l'antiquité. « Nous » avons vu les anciens, dit-il , enseigner une autre » doctrine sur le péché originel : mais on s'aperçoit » aisément en les lisant, combien est obscur et em- » barrasse, pour ne pas dire tout à fait humain plu- » tôt que divin , tout ce qu'ils en disent. Pour moi » il y a déjà longtemps que je n'ai pas le loisir de » les consulter. » C'est en 1526 qu'il composa ce traité; et déjà il y avait plusieurs années qu'il n'avait pas le loisir de consulter les anciens ni de recourir au,\ sources. Cependant il réformait l'Eglise. Pourquoi non, diront nos réformés? Et qu'avait-il alTaire des anciens , puisqu'il avait l'Ecriture? Mais au contraire , c'est ici un exemple du peu de sûreté qu'il y a dans la recherche des Ecritures, lorsqu'on prétend les entendre sans avoir recours à l'antiquité. Par une telle manière d'entendre les Ecritures, Zwingle a trouvé qu'il n'y avait point de péché originel, c'est-à-dire qu'il n'y avait point de rédemption, et que le scandale de la croix était inutile; et il a poussé si loin cette pensée, qu'il a mis avec les saints ceux qui n'avaient en eflet, quoiqu'il ait pu dire, aucune part avec Jésus-Christ. Voilà comme on réforme l'Eglise, lorsqu'on entreprend de la réformer sans se mettre en peine du sentiment des siècles passés; et selon cette nouvelle méthode, on en viendrait aisément à une réformation semblable à celle des sociniens.

XXIV. Quel était Œcolampade. — Tels étaient les chefs de la nouvelle Réforme, gens d'esprit, à la vérité, et qui n'étaient pas sans littérature; mais hardis, téméraires dans leurs décisions, et enllés de leur vain savoir ; qui se plaisaient dans des opinions extraordinaires et particulières , et par là croyaient s'élever non-seulement au-dessus des hommes de leur siècle, mais encore au-dessus de l'antiquité la plus sainte. Œcolampade, l'autre défenseur du ?ens figuré parmi les Suisses, était Imit ensemble plus modéré et plus savant; et si Zwingle dans sa véhémence, parut être en quelf|uc façon un autre Luther, Œcolampade ressemblait i)lus à Mélanchton, dont aussi il était ami particulier. On

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