LIVRE II
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raisonnements. Un peu après, Carlostad se réconcilia avec LiUlier, et l'apaisa en lui écrivant que ce qu'il avait enseigné sur l'Eucharistie était plutôt par manière de proposition et d'esamen, que de décision'. Il ne cessa de brouiller toute sa vie; et les Suisses, qui le reçurent encore une fois, ne purent venir à bout de calmer cet esprit turbulent.
Sa doctrine se répandait de plus en plus , mais sur des interprétations plus vraisemblables des paroles de Notre Seigneur, que celles qu'il avait données. Zwingle disait que le bon homme avait bien senti qu'il y avait quelque sens caché dans ces divines paroles; mais qu'il n'avait pu démêler ce que c'était. Lui et Œcolampade , avec des expressions un peu différentes, convenaient au fond que ces paroles ; Ceci est mon corps, étaient figurées : est veut dire sifinificr, disait Zwingle ; corps c'est le signe du corps, disait Œcolampade. Ceux de Strasbourg entraient dans les mêmes interprétations. Bucer et Capiton, qui les conduisaient, devinrent zélés défenseurs du sens figuré. La Réforme se divisa, et ceux qui embrassèrent ce nouveau parti furent appelés sacramentaires. On les nomma aussi zwingliens, parce que Zwingle avait le premier appuyé Carlostad , ou que son autorité prévalut dans l'esprit des peuples entraînés par sa véhémence.
XXV'I. Zwingle soigneux d'oter de V Eucharistie tout ce qui s'e'levait au-dessus des sens. — Il ne faut pas s'étonner qu'une opinion qui llallait autant le sens humain eût tant de vogue. Zwingle disait positivement qu'il n'y avait point de miracle dans l'Eucharistie, ni rien d'incompréhensible; que le pain rompu nous représentait le corps immolé, et le vin le sang répandu: que Jésus-Christ en instituant ces signes sacrés, leur avait donné le nom de la chose; que ce n'était pourtant pas un simple spectacle , ni des signes tout à fait nus ; que la mémoire et la foi du corps immolé et du sang répandu soutenaient noire âme; que cependant le Saint-Esprit scellait dans les cœurs la rémission des péchés, et que c'était là tout le mystère-. La raison et le sens humain n'avaient rien à souffrir dans cette explication. L'Ecriture faisait de la peine : mais quand les uns opposaient : Ceci est mon corps, les autres répondaient : Je suis la tigne^, je suis la porte ■* ; La pierre était Christ^. Il est vrai que ces exemples n'étaient pas semblables. Ce n'était ni en proposant une parabole, ni en expliquant une allégorie, que Jésus-Christ avait dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Ces paroles , détachées de tout autre discours, portaient tout leur sens en elles-mêmes. Il s'agissait d'une nouvelle institution qui devait être faite en termes simples; et on n'avait encore trouvé aucun lieu de l'Ecriture , où un signe d'institution reçut le nom de la chose au moment qu'on l'instituait, et sans aucune préparation précédente.
XXMI. De l'esprit qui apparut à Zicingle pour lui fournir un passage, où le signe d'institution reçut d'abord le nom de la chose. — Cet argument tourmentait Zwingle : nuit et jour il y cherchait une solution. On ne laissa pas en attendant, d'abolir la messe , malgré les oppositions du secrétaire de la ville, qui disputait puissamment pour la doc-
1. Bospin., S. part., ad a». 1535, f. iO. — 2. Zwing., Conf. Fid. ad Franc, it. epist. ad Car. V, etc. — 3. /oan., xv. 1. — 4. IJnm, X. 7. — 5. /. Cor., x. 4.
Irine catholique et pour la présence réelle. Douze jours après, Zwingle eut ce songe tant reproché à lui et à ses disciples, où il dit que s'imaginant disputer encore avec le secrétaire de la ville qui le pressait vivement ', il vit paraître tout d'un coup un fantôme blanc ou noir qui lui dit ces mots : Lâche, que ne re'ponds-lu ce qui est écrit dans l'Exode. L'Agneau est la pâque-; pour dire qu'il en est le signe? Voilà donc ce fameux passage tant répété dans les écrits des sacramentaires, où ils crurent avoir trouvé le nom de la chose donné au signe dans l'institution du signe même; et voilà comme ce passage vint dans l'esprit à Zwingle qui s'en servit le premier. Au reste ses disciples veulent qu'en disant qu'il ne sait pas si celui qui l'avertit était blanc ou noir, il voulait dire seulement que c'était un inconnu ; et il est vrai que les termes latins peuvent recevoir cette explication. Mais outre que se cacher, sans rien faire qui découvre ce qu'on est, est un caractère naturel d'un mauvais esprit , celui-ci visiblement se trompait. Ces paroles : L'Agneau est la pâque et le passage, ne signifient nullement qu'il soil la figure du passage. C'est un hébraïsme commun où le mot de sacrifice est sousentendu. Ainsi pe'ché seulement est le sacrifice pour le péché; et passage simplement, ou pâque, c'est le sacrifice du passage ou de la pâque : ce que l'Ecriture explique elle-même un peu au-dessous où elle dit tout du long , non que l'Agneau est le passage, mais que c'est la cictime du 2}assage''. Voilà bien assurément le sens de l'Exode. On produisit depuis d'autres exemples que nous verrons en leur temps : mais enlin voici le premier. Il n'y avait rien, comme on voit, qui dût beaucoup soulager l'esprit de Zwingle , ni qui lui montrât que le signe reçut dès l'institution le nom de la chose. Cependant, à cette nouvelle explication de son inconnu , il s'éveilla, il lut le lieu de l'Exode, il alla prêcher ce qu'il avait vu en songe. On était trop bien préparé pour ne pas l'en croire : les nuages qui restaient encore dans les esprits furent dissipés.
XXVIII. Luther écrit contre les sacramentaires , et pourquoi il traite Ztcingle plus durement que les autres. — Il fut sensible à Luther de voir non plus des particuliers, mais des Eglises entières de la nouvelle Réforme , se soulever contre lui. Mais il n'en rabattit rien de sa fierté. On en peut juger par ces paroles : « J'ai le Pape en tète; j'ai à dos les sa- » cramenlaires et les anabaptistes; mais je marche- » rai moi seul contre eux tous; je les défierai au » combat; je les foulerai aux pieds. » Et un peu après : « Je dirai sans vanité que depuis mille ans, » l'Ecriture n'a jamais été ni si repurgée, ni si bien » expliquée, ni mieux entendue qu'elle l'est main- » tenant par moi'. » Il écrivait ces paroles en 1Ô-25, un peu après la querelle émue. En la même année il fit son livre contre les Prophètes célestes, se moquant par là de Carlostad qu'il accusait d'approuver les visions des anabaptistes. Ce livre avait deux parties. Dans la première, il soutenait qu'on avait eu tort d'abattre les images; qu'il n'y avait que les images de Dieu qu'il fut défendu d'adorer dans la loi de Moïse; que les images de la croix et des saints n'étaient pas comprises dans celte défense; que per-
1. Hoxp., 2. part. 25, 20. — 2. Exod., xii. 11. — 3. Idem , 27. — 4. Ad maled. Reg. Ang., T. u, 49S.
HISTOIRE DES VARIATIONS
sonne n'Olait Iciiu sous ri',v;in^qlo, d'almlii- par force les imagos, parce que cela éUiit contraire à la liberté évangclique, et que ceux qui détruisaient ainsi les images étaient des docteurs de la loi et non pas de l'Evangile. Par \h il nous justitiait de toutes les accusations d'idolrtlrie dont on nous charge sans raison sur ce sujet. Dans la seconde partie il attaquait les sacramentaires. Au reste, il traita d'abord Œcolampade avec assez de douceur, mais il s'emporta terriblement contre Zwingle.
Ce docteur avait écrit (jne dès l'an 151 G, avant que le nom de Luther eut été connu, il avait prêché l'Evangile, c'est-à-dire la Réformation dans la Suisse', et les Suisses lui donnaient la gloire du commencement, que Luther voulait avoir tout entière. Piqué de ce discours, il écrivit à ceux de Strasbourg « qu'il osait se glorifier d'avoir le premier » prêché Jésus-Christ; mais que Zwingle lui voulait )' ôter cette gloire^. Le moyen, poursuivait-il, de » se taire pendant que ces gens troublent nos » Eglises et attaquent notre autorité? S'ils ne veu- » lent pas laisser alïaiblir la leur, il ne faut pas non » plus affaiblir la nôtre. » Pour conclusion il déclare « qu'il n'y a point de milieu, et qu'eux ou » lui sont des ministres de Satan. »
. ?vXIX. Paroles d'un fameux luthe'rien sur la jalousie de Luther contre Ziringle. — Un habile luthérien et le plus célèbre qui ait écrit de nos jours, fait ici cette réflexion^. « Ceux qui méprisent toutes » choses et exposent non-seulement leurs biens, » mais encore leur vie , souvent ne peuvent pas s'é- » lever au-dessus de la gloire; tant la douceur en » est flatteuse, et tant est grande la faiblesse hu- » maine. Au contraire, plus on a le courage élevé, » plus on désire les louanges , et plus on a de j peine à voir transporter aux autres celles qu'on a » cru avoir méritées. Il ne faut donc pas s'étonner » si un homme de la magnanimité de Luther écri- » vit ces choses à ceux de Strasbourg. »
XXX. Puissants raisonnements de Luther pour la présence réelle; et ses vanter les après les acoir faits. — Au milieu de ces bizarres transports , Luther confirmait la foi de la présence réelle par de puissantes raisons : l'Ecriture et la Tradition ancienne le soutenaient dans cette cause. Il montrait que de tourner au sens figuré des paroles de Notre Seigneur si simples et si précises , sous prétexte qu'il y avait des expressions figurées en d'autres endroits de l'Ecriture, c'était ouvrir une porto par laquelle toute l'Ecriture et tous les mystères de notre salut se tourneraient en figures; qu'il fallait tlonc apporter ici la même soumission avec laquelle nous recevions les autres mystères, sans nous soucier de la raison ni de la nature , mais seulement de Jésus- Christ et de sa parole; que le Sauveur n'avait parlé dans l'institution, ni de la foi, ni du Saint-Esprit; qu'il avait dit : Ceci est mon corps , et non pas : La foi vous y fera participer ; que le manger dont Jésus-Christ y parlait n'était non plus un manger mystique, mais un manger par la bouche ; que l'union de la foi se consommait hors du sacrement, et qu'on ne pouvait pas croire que Jésus-Christ ne nous donnât rien de particulier par des paroles si
1. Zwing, in explan., art. 18. Gesn. Bibl. etc. V. Culixt. Judic. n. 53. — 2. T. il. Jen. epist., n. 202. — 3. Catixt. Jiidic, n. 53.
fortes; i|u'on voyait bien que son intention était de nous assurer ses dons en nous donnant sa personne : que le souvenir de sa mort, i]u'il nous recommandait, n'excluait ])oint la présence, mais nous obligeait souhMuent à prendre ce corps et ce sang comme une victime immolée pour nous; que cette victime en effet devenait notre par cette manducation; qu'à la vérité la foi y devait intervenir pour la rendre fructueuse ; mais que pour montrer que sans la foi même la parole de Jésus-Christ avait son effet, il ne fallait que considérer la communion des indignes '. Il pressait ici avec force les paroles de saint Paul , lorsqu'après avoir rapporté ces mots : Ceci est mon corps, il condamnait si sévèrement ceux qui ne discernaient pas le corps du Seiçineur, et qui se rendaient coupables de son corps et de son sang - : il ajoutait que partout, saint Paul voulait parler du vrai corps, et non du corps en figure; et qu'on voyait par ses expressions, qu'il condamnait ces impies, comme ayant outragé Jésus-Christ non pas en ses dons, mais iiiiniédiatement en sa personne.
Mais ce qu'il faisait avec le plus de force , c'était de détruire les objections qu'on opposait à ces célestes vérités. Il demandait à ceux qui lui opposaient : La chair ne sert de rien^, avec quel front ils osaient dire que la chair de Jésus-Christ ne sert de rien , et transporter à celte chair qui donne la vie ce que Jésus-Christ a dit du sens charnel , et en tout cas de la chair prise à la manière que l'entendaient les Capharnaïtes, ou que la reçoivent les mauvais chrétiens, sans s'y unir par la foi, et recevoir en même temps l'esprit et la vie dentelle est pleine? Quand on osait lui demander à quoi donc servait celte chair prise par la bouche du corps, il demandait à son tour à ces superbes demandeurs, à quoi servait que le Verbe se fût fait chair ? La vérité ne pouvait-elle être annoncée , ni le genre humain délivré que par ce moyen? Savent-ils tous les secrets de Dieu , pour lui dire qu'il n'avait que celte voie de sauver les hommes? Et qui sont-ils pour faire la loi à leur Créateur, et lui prescrire les moyens par lesquels il leur voulait appliquer sa grâce? Que si enfin on lui opposait les raisons humaines, comment un corps en tant de lieux, comment un corps humain tout entier dans un si petit espace; il mettait en poudre loules ces machines qu'on élevait contre Dieu , en demandant comment Dieu conservait son unité dans la Irinitc des personnes? Comment de rien il avait créé le ciel et la lerre? Comment il avait revêtu son Fils d'une chair humaine? Comment il l'avait fait naître d'une vierge? Commenl il l'avait livré à la mort? Et comment il ressusciterait tous les lidôles au dernier jour? Que prétendait la raison humaine quand elle opposait à Dieu ces vaines difiicnllés, qu'il détruisait par un souille? Ils disent que tous les miracles de Jésus-Christ sont sensibles. « Mais qui leur a dit » que Jésus- Christ a résolu de n'en point faire » d'autres? Lorsqu'il a été conçu du Sainl-Espril » dans le sein d'une vierge , ce miracle le plus » grand de tous à qui a-t-il été sensible? Marie au- » rail-elle su ce qu'elle allail porter dans ses en- » Irailles , si l'ange ne lui avait annoncé le secret
1. Serm. de Corp. et Sang. Chr. defens. Vi-rbi Cœiiœ : quod verbii udhuc sient., T. vu. 277. 3S1. Caléch. maj. de Sac. oit. Concord., p 551 , etc. — 2. /. Cor., xi. 21, 2S, 20. — 3. Joan., VI. 04.