LIVRE II
» divin? Mais quand la divinité a Iiabité corporelle- 1) ment en Jésus-Christ , qui l'a vu ou qui l'a com- » pris ? Mais qui le voit à la droite de son Père , » d'où il exerce sa toute-puissance sur tout l'uni- » vers? Est-ce là ce qui les oblige à tordre, à » mettre en pièces, à crucifier les paroles de leur » maître? Je ne comprends pas, disent-ils, com- » ment il les peut exécuter à la lettre. Ils me prou- » vent bien par cette raison, que le sens humain » ne s'accorde pas avec la sagesse de Dieu; j'en » conviens; j'en suis d'accord : mais je ne savais » pas encore qu'il ne fallut croire que ce qu'on dé- » couvre en ouvrant les yeux, ou ce que la raison » humaine peut comprendre'. »
Enfin quand on lui disait que cette matière n'était pas de conséquence, et ne valait pas la peine de rompre la paix : « Qui obligeait donc Carlostad » à commencer la querelle ? Qui contraignait Zwin- » gle et Œcolarapade à écrire? Maudite éternelle- » ment la paix qui se fait au préjudice de la vé- «rité^l » Par de tels raisonnements il fermait souvent la bouche aux Zwingliens. Il faut avouer qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit : rien ne lui manquait que la règle, qu'on ne peut jamais avoir que dans l'Eglise, et sous le joug d'une autorité légitime. Si Luther se fut tenu sous ce joug si nécessaire à toute sorte d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le sien; il eut pu retrancher de ses discours ses emportements , ses plaisanteries, son arrogance brutale, ses excès, ou pour mieux dire, ses extravagances : et la force avec laquelle il manie quelques vérités n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit encore invincible, quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Eglise : mais l'orgueil suivait de près ses victoires. Cet homme se sut si bon gré d'avoir combattu avec tant de force pour le sens propre et littéral des paroles de Notre Seigneur, qu'il ne put s'empêcher de s'en glorifier : « Les » papistes eux-mêmes , dit-iP, sont forcés de me » donner la louange d'avoir beaucoup mieux dé- » fendu qu'eux la doctrine du sens littéral. Et en » etTet je suis assuré que quand on les aurait tous » confondus ensemble , ils ne la pourraient jamais » soutenir. aussi fortement que je fais. »
XXXI. Les Zwingliens prouvent à Luther que les catholiques entendent mieux que lui le sens littéral. — Il se trompait : car encore qu'il montrât bien qu'il fallait déiéndre le sens littéral , il n'avait pas su le prendre dans toute sa simplicité ; et les défenseurs du sens ligure lui faisaient voir que s'il fallait suivre le sens littéral, la transsubstantiation gagnait le dessus.
C'est ce que Zwingle , et en général tous les défenseurs du sens figuré démontraient très-clairement*. Ils remarquent que Jésus-Christ n'a pas dit : Mon corps est ici , ou Mon corps est sous ceci et avec ceci, ou Ceci contient mon corps, mais simplement. Ceci est mon corps. Ainsi ce qu'il veut donner à ses fidèles n'est pas une substance qui contient son corps ou qui l'accompagne, mais son corps sans aucune autre substance étrangère. Il n'a pas dit non plus : Ce pain est mon corps; qui est l'autre explica-
1. Sermo quod verba stent. Ibid. — 2. Sermo quod verba stetu. Ibid. — 3. Bp. Luth. ad. Hosp. 3. pari, ad an. 1534. '. 132. — 4. Uospin. ad an. 1527. f. 49, eju.
tion de Luther; mais il a dit : Ceci est mon corps , par un terme indéfini , pour montrer que la substance qu'il donne n'est plus du pain , mais son corps.
Et quand Luther expliquait : Ceci est mon corps , c'est-à-dire. Ce pain est mon corps re'ellement et sans figure, il détruisait sans y penser sa propre doctrine. Car on peut bien dire avec l'Eglise que le pain devient le corps, au même sens que saint Jean a dit que l'eau fut faite vin aux noces de Cana en Galilée', c'est-à-dire par le changement de l'un en l'autre. On peut dire pareillement que ce qui est pain en apparence est en elfet le corps de Notre Seigneur; mais que du vrai pain, en demeurant tel , fût en même tenqis le vrai corps de Notre Seigneur, comme Luther le prétendait, les défenseurs du sens figuré lui soutenaient aussi bien que les catholiques, que c'est un discours qui n'a point de sens, et concluaient qu'il fallait admettre, ou avec eux un simple changement moral, ou le changement de substance avec les papistes.
XXXII. Bèze prouve la même vérité. — C'est pourquoi Bèze soutient aux luthériens, dans la conférence de Montbéliard, que des deux explications qui s'arrêtent au sens littéral, c'est-à-dire de celle des catholiques et de celle des luthériens, c'est celle des catholiques qui s'éloigne le moins des paroles de l'institution de la Cène , si on les veut exposer de mot à mot^. Il le prouve par cette raison, que « les » transsubslantialeurs disent que par la vertu de » ces paroles divines , ce qui auparavant était pain, » ayant changé de substance , devient incontinent » le corps même de Jésus-Christ, afin qu'en cette 1) façon, cette proposition puisse être véritable, Ceci » est mon corps. Au lieu que l'exposition des con- » subslantiateurs, disant que ces mots. Ceci est » mo7i corps, signifient mon corps est essentielle- » ment dedans, avec, ou sous ce pain, ne déclare » pas ce que le pain est devenu , et ce que c'est qui » est le corps, mais seulement où il est. »
Cette raison est simple et intelligible. Car il est clair que Jésus-Christ ayant pris du pain pour en faire quelque chose , il a dû nous déclarer quelle chose il en a voulu faire; et il n'est pas moins évident que ce pain est devenu ce que le Tout-Puissant en a voulu faire. Or ces paroles font voir qu'il en a voulu faire son corps, de quelque manière qu'on le puisse entendre, puisqu'il a dit ; Ceci est mon corps. Si donc ce pain n'est pas devenu son corps en figure, il l'est devenu en elTet ; et on ne peut se défendre d'admettre ou le changement en figure, ou le changement en substance.
Ainsi, à n'écouter simplement que la parole de Jésus-Christ, il faut passer à la doctrine de l'Eglise; et Bèze a raison de dire qu'elle a moins d'inconvénient quant à la manière de parler^, que celle des luthériens, c'est-à-dire qu'elle sauve mieux le sens littéral.
Calvin confirme souvent la même vérité* ; et pour ne nous point arrêter au sentiment des particuliers, tout un synode de zwingliens l'a reconnue.
X.\.\III. Tout un synode de zicingliens établit la même vérité en Pologne. — C'est le synode de Gzenger, ville de Pologne , rapporté dans le Recueil de
1. Joan., II. 9. — 2. Conf. de Montb. imp. à Gen. 1587, p. 52. — 3. Idem. — 4. InsC, lib. 4, c. 17, n. 30, de.
HISTOIUE DKrf VAIilATlONS.
dmète'. Ce synode après avoir rcjcU' la Iranssubstanliation pajiistique , nioiilre que ia consubslantiuliiiH liilliérieiiiie csl iusoulenalilc; parce que « coininc la ))agu(Ulc de Moïse n'a pas 616 serpent « sans transsubslanliation, et que l'eau n'a pas ét6 » sang en Mpyple, ni vin dans les noces de Cana » sans changement; ainsi le |)ain de la Cène ne » peut être subslanliellement le corps du Christ, « s'il n'est changé en sa chair, en perdant la forme » et la substance de pain. »
C'est le bons sens qui a dicté cette décision. En clTet, le pain, en demeurant pain, ne jieut non plus être le corps de Notre Seigneur, que la baguette demeurant baguette put être un serpent, ou que l'eau demeurant eau put être du sang en Egypte et du vin aux noces de Cana. Si donc ce qui était pain devient le corps de Notre Seigneur, ou il le devient en figure par un changement mystique, suivant la doctrine de Zwingle , ou il le devient en eiïet par un changement réel, comme le disent les catholiques.
XXXIV. Luther n'entendait ]Ms la force de cette parole : Ceci est mon corps. — Ainsi Luther, qui se glorifiait d'avoir lui seul mieux défendu le sens littéral que tous les théologiens catholiques, était bien loin de son compte, puisqu'il n'avait pas même compris le vrai fondement qui nous attache à ce sens , ni entendu la nature de ces propositions qui opèrent ce qu'elles énoncent. Jésus-Christ dit à cet homme : Ton Fils est vivant'-^; Jésus-Christ dit à celte femme : Tues guérie de ta maladie^ : en parlant, il fait ce qu'il dit; la nature obéit, les choses changent, et le malade devient sain. Mais les paroles où il ne s'agit que de choses accidentelles, comme sont la santé et la maladie, n'opèrent aussi que des changements accidentels. Ici où il s'agit de substance, puisque Jésus-Christ a dit, Ceci est mon corps, ceci est mon sang , le changement est substantiel ; et par un effet aussi réel qu'il est surprenant, la substance du pain et du vin est changée en la substance du corps et du sang. Par conséquent, lorsqu'on suit le sens littéral, il ne faut pas croire seulement que le corps de Jésus-Christ est dans le mystère, mais encore qu'il en fait toute la substance; et c'est à quoi nous conduisent les paroles mêmes, puisque Jésus-Christ n'a pas dit, Mon corps est ici, ou Ceci contient mon corps; mais Ceci est mon corps : et il n'a pas même voulu dire. Ce pain est mon corps, mais Ceci indéllniment : et de même que s'il avait dit lorsqu'il a changé l'eau en vin : Ce qu'on ta vous donner à boire, c'est du vin, il ne faudrait pas entendre fiu'il aurait conservé ensemble et l'eau et le vin, mais qu'il aurait changé l'eau en vin : ainsi, quand il prononce que ce qu'il présente est son corps, il ne faut nullement entendre qu'il mêle son corps avec le pain, mais qu'il change clfeclivement le pain en son corps. Voilà où nous menait le sens littéral, de l'aveu môme des zwingliens, et ce que jamais Luther n'avait pu entendre.
XXXV. Les sacramentaires prouvaient à I^uther qu'il admettait une espèce de sens figuré. — Faute de l'avoir entendu, ce grand défenseur du sens littéral tombait nécessairement dans une espèce de
1. St/n. Czenf/., tit. de Cœm't. in Synt. Gen., part. i. — 2. Joan., IV. 50, 51. — 3. Luc, xiii. 13.
sens tlguré. Selon lui. Ceci est mon corps, voulait dire : Ce pain contient mon corps, ou Ce pain est uni avec mon corjis ; et par ce moyen, les zwingliens le forçaient à reconnaître dans celle expression , la figure grammaticale, qui met ce qui contient pour ce qui est contenu, ou la partie pour le tout'. Puis ils le pressaient en celle sorte : S'il vous csl permis de reconnaître dans les paroles de rinstitulion la figure qui met la partie pour le tout, pourquoi nous voulez-vous empêcher d'y reconnaître la ligure qui mel la chose pour le signe? Figure pour figure, la métonymie que nous recevons vaut bien la synecdoque que vous admettez. Ces messieurs étaient humanisles et grammairiens. Tous leurs livres furent bientôt remplis de la synecdoque de Luther et de la métonymie de Zwingle ; il fallait que les proleslanls prissent parti entre ces deux figures de rhétorique; et il demeurait pour constant qu'il n'y avait que les catholiques, qui, également éloignés do l'un cl de l'autre, et ne connaissant dans l'Eucharislic ni le pain, ni un simple signe, établissaient inirement le sens littéral.
XXX\'I. Différence de la doctrine inxenlée, et de la doctrine reçue par tradilion. — On voyait ici la difïérence qu'il y a entre les doctrines qui sont introduites de nouveau par des auteurs particuliers, et celles qui viennent naturellement. Le changement de substance avait rempli, comme par lui-même, l'Orient et l'Occident, entrant dans tous les esprits avec les paroles de Notre Seigneur, sans jamais causer aucun trouble, et sans que ceux qui l'ont cru aient jamais été notés par l'Eglise comme novateurs. Quand il a été contesté, et qu'on a voulu détourner le sens littéral avec lequel il avait passé par toute la terre, non-seulement l'Eglise est demeurée ferme, mais encore on a vu ses adversaires combattre pour elle en se combattant les uns les autres. Luther et ses sectateurs prouvaient invinciblement qu'il fallait retenir le sens littéral : Zwingle et les siens ne prouvaient pas avec moins de force , qu'il ne pouvait être retenu sans le changement de substance : ainsi ils ne s'accordaient qu'à se prouver les uns aux autres que l'Eglise , qu'ils avaient quittée, avait plus de raison que chacun d'eux ; par je ne sais quelle force de la vérité, tous ceux qui l'abandonnaient en conservaient quelque chose; et l'Eglise, qui gardait le tout, gagnait la victoire.
XXXVII. Le sens catholique est visiblement le plus naturel. — De là il suit clairement que l'interprétation des catholiques, qui admettent le changement de substance, est la plus naturelle et la plus simple; et parce qu'elle est suivie par le plus grand nombre des chrétiens, et parce que, des deux ijui la combattent de différentes manières, l'un, qui est Luther, ne s'y est opposé que par esprit de contradiction et en dépit de l'Eglise; et l'autre, qui est Zwingle , demeure d'accord que s'il faut recevoir avec Luther le sens littéral, il faut aussi recevoir avec les catholiques le changement de substance.
XXXVIII. Question : Si le sacrement est détruit dans la transsubstantiation? — Dans la suite, les lu- Ihéricns une fois engagés dans l'erreur, s'y sont affermis par celte raison, que c'est détruire le sacrement que d'en ôlor, comme nous faisons , la substance du pain et du vin. Je suis obligé de dire que je n'ai