LIVRE II (15i:0-io
trouvé celle ruison dans aucun écrit de Luther; et onellet, elle est trop faible el trop éloignée pour venir d'abord dans l'esprit : car on sait qu'un sacrement, c'est-à-dire un signe, consiste dans ce qui parait, et non pas dans le fond ni dans la substance. II ne fut pas nécessaire de montrer à Pharaon et sept vaches el sept épis effectifs, pour lui marquer la fertilité et la stérilité de sept années' : l'image qui s'en forma dans son esprit fut très-suffisante pour cela. El s'il faut venir à des choses donl les yeux aient été frappés : afin que la colombe nous représentât le Saint-Esprit, et avec toute sa douceur le chaste amour qu'il inspire aux âmes saintes, il importait peu que ce fut une véritable colombe qui descendit visiblement sur Jésus-Christ- ; il suffisait qu'elle en eût tout l'extérieur : de même, afin que l'Eucharistie nous mar(]uàt que Jésus-Christ était notre pain et noire breuvage, c'était assez que les caractères de ces aliments el leurs effets ordinaires fussent conserves ; en un mot c'était assez qu'il n'y eût rien de changé à l'égard des sens. Dans les signes d'institution, ce qui en marque la force, c'est l'intcnlion déclarée par la parole de l'instituteur : or en disant sur le pain : Ceci esl mon corps, et sur le vin : Ceci est mon sang ; et paraissant en vertu de ces divines paroles actuellement revèlu de toutes les apparences du pain el du vin , il fait voir assez clairement qu'il est vraiment nourriture, lui qui en a pris la ressemblance et nous apparaît sous cetie forme. Que s'il faut de vrai pain el de vrai vin atin que le sacrement soit réel , c'est aussi de vrai pain et de vrai vin que l'on consacre, et dont on fait, en les consacrant , le vrai corps et le vrai sang du Sauveur. Le changement qui s'y fait dans l'intérieur, sans que l'extérieur soit changé , fait encore une partie du sacrement , c'est-à-dire du signe sacré ; parce que ce changement, devenu sensible par la parole , nous fait voir que la parole de Jésus- Ghrisl opérant dans le chrétien , il doit être Ircsréellement, quoique d'une autre manière, changé au dedans , en ne retenant que l'extérieur d'un homme vulgaire.
XXXI.X. Comment les noms de pain et de vin peutent demeurer dans l'Eucharistie : deux règles tirées de l'Ecriture. — Par là demeurent exi)liqués les passages où l'Eucharistie est appelée pain, même après la consécration ; et celte difficulté est clairement résolue par la règle des changements el par la règle des apparences. Par la règle des changements , le pain devenu corps est appelé pain , comme dans l'Exode la verge devenue couleuvre esl appelée verge , el l'eau devenue sang esl appelée eau '. On se sort de ces expressions pour faire voir loul ensemble et la chose qui a été faite , et la matière qu'on a employée pour la faire. Par la règle des apparences , de même que dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, les anges qui apparaissaient en figure humaine sont appelés tout ensemble, et anges parce qu'ils le sont, et hommes parce qu'ils le paraissenl : ainsi l'Eucliaristie sera appelée, et corps, parce qu'elle l'est; et pain, parce qu'elle le parait. Que si l'une de ces raisons sutlil pour lui conserver le nom du pain sans préjudicier au changement, le concours de toutes les
1. Gen., XII, 2, 3, 5, 6. — 2. Hlalth., m. 10. — 3. Exod., vu. là, 18.
deux sera bien plus fort. El il ne faut s'imaginer aucun embarras à discerner la vérité parmi ces expressions différentes : car enfin, lorsque l'Ecriture sainte nous explique la môme chose par des expressions diverses, pour oler toute sorte d'ambiguïté, il y a toujours l'endroit principal auquel il faut réduire les autres, et où les choses sont exprimées telles qu'elles sont, en termes précis. Que ces anges soient appelés hommes en quekjues endroits, il y aura un endroit où l'on verra clairement que ce sont des anges. Que ce sang et celte couleuvre soient appelés eau el verge, vous trouverez l'endroit principal où le changement sera marqué; el c'est par là qu'il faudra définir la chose. Quel sera l'endroit principal par lequel nous jugerons de l'Eucharistie, si ce n'est celui de l'inslilulion, où Jésus- Christ l'a fait être ce qu'elle est? Ainsi quand nous voudrons la nommer par rapport à ce qu'elle a été et à ce qu'elle parait , nous la pourrons appeler du pain et du vin : mais quand nous voudrons la nommer par ce qu'elle est en elle-même , elle n'aura point d'autre nom que celui de corps et de sang; et c'est par là qu'il la faudra définir, puisque jamais elle ne peut être que ce qu'elle esl faite par les paroles toutes puissantes qui lui donnent l'être. Luthériens el zwingliens, vous expliquez contre la nature, le lieu principal par les autres; et sortant tous deux de la règle, vous vous éloignez encore plus les uns des autres, que vous ne l'êtes de l'Eglise que vous aviez principalement en bulle. L'Eglise qui suit l'ordre naturel, et qui réduit tous les passages où il est parlé de l'Eucharistie à celui qui est sans contestation le principal et le fondement de tous les autres, lient la vraie clef du mystère, et triomphe non-seulement des uns el des autres, mais encore des uns par les autres.
XL. Luther consterné par ces disputes; et soji abattement déploré par Mélanchlon. — En effet , durant ces disputes sacramenlaires , ceux qui se disaient réformés, malgré l'intérêt commun qui les réunissait quelquefois en apparence, se faisaient entre eux une guerre plus cruelle qu'à l'Eglise même, s'appelant mutuellement des furieux, des enragés, des esclaves de Satan, plus ennemis de la vérité et des membres de Jésus-Christ, que le Pape, même'; ce qui était tout dire pour eux.
Cependant l'autorité que Luther voulait conserver dans la nouvelle Réforme, qui s'était soulevée sous ses étendards, s'avilissait. Il était pénétré de douleur; et la fierté qu'il témoignait au dehors n'empêchait pas l'accablement où il était dans le cœur : au contraire, plus il était fier, plus il trouvait insupportable d'être méprisé dans un parti dont il voulait être le seul chef. Le trouble qu'il ressentait passait jusr[u'à Mélanchlon. « Luther me cause, » dit-il-, d'étranges troubles par les longues plaintes » qu'il me fait de ses alffictions. Il esl abattu et dé- » figuré par des écrits qu'on ne trouve pas mépri- » sables. Dans la pitié que j'ai de lui, je me sens » aflligé au dernier point du trouble universel de » l'Eglise. Le vulgaire incertain se partage en des » sentiments contraires; el si Jésus-Christ n'avait .1 promis d'être avec nous jusqu'à la consommation
1. Luth, ad Jac. J*rœp. Brcm. flosp. 82. Luth, nwj . Conf. ihid. 56. Zu'ing. resp. ad Luth, \i. — 2. Lib. iv,ep. 76. ad Canwr.
HISTOIRE DES VAl'.IATIONS.
» des siècles, je craindrais que la religion ne fùl » loul à l'ait détruile jiar ces dissensions : car il n'y » a rien de plus vrai que la sentence (|ni dil , que » la vérité nous échappe par trop de disputes. »
XLI. LiUhcr enseiijnc L'ubiquiU'. — Etrange agitation d'un lioiume qm s'attendait à voir l'Eglise réparée, et qui la voit [irète à tomber par les moyens qu'on avait pris pour la rétablir I Quelle consolation pouvail-il trouver dans les promesses que Jésus- Christ nous a faites d'élre toujours avec nous? C'est aux catholiques à se nourrir de cette foi, eux qui croient que jamais l'Eglise ne peut être vaincue par l'erreur, quelque violente que soit l'attaque, el qui en elïet l'ont trouvée toujours invincible. Mais cuniluent peut-on s'attacher à cette promesse dans la nouvelle Réforme , dont le premier fondement , quand elle rompait avec l'Eglise, était que Jésus- Christ l'avait délaissée jusqu'à la laisser tomber dans l'idolâtrie? Au reste, quoiqu'il soit vrai que la vérité demeure toujours dans l'Eglise, et s'y épure d'autant plus qu'elle est plus violemment attaquée, Mélanchton avait raison de penser qu'à force de disputer elle échappait aux particuliers. Il n'y avait point d'erreur si prodigieuse où l'ardeur de la dispute n'entrainàl l'esprit enqjorté de Luther. Elle lui lit embrasser cette monstrueuse opinion de l'ubiquité. Voici les raisonnements dont il appuyait cette étrange erreur. L'humanité de Notre Seigneur est unie à la divinité; donc l'humanité est partout aussi bien qu'elle. Jésus-Christ comme homme est assis à la droite de Uieu : la droite de Dieu est partout; donc Jésus-Christ comme homme est partout. Comme homme il était dans les cieux avant que d'y être monté. Il était dans le tombeau quand les anges dirent qu'il n'y était plus. Les zwingliens excédaient en disant ([ue Dieu même ne pouvait pas mettre le corps de Jésus-Christ en plusieurs lieux. Luther s'emporte à un autre excès, et il soutient que ce corps était nécessairement partout. Voilà ce qu'il enseigna dans un livre dont nous avons déjà parlé, qu'il lit en 1527, pour défendre le sens littéral; et ce qu'il osa insérer dans une Confession de foi qu'il publia en 1528, sous le titre de Grande Confession de foi ' .
XLII. Luther dedare de nouveau qu'il importe peu de mettre la substance du pain ou de Voler : grossière théologie de ce docteur, dont Mélanchton est scandalisé. — Il dit dans ce dernier livre qu'il ini[)ortait peu de mettre ou d'ôterle pain dans l'Eucharistie; mais qu'il était plus raisonnable d'y reconnaître un pain charnel et du, cin sanglant : panis carneus , et vinum sanguineum. C'était le nouveau langage par lequel il exprimait l'union nouvelle qu'il mettait entre le pain et le corps. Ces paroles senddaienl viser à l'inqianalion , cl il en échappait souvent à Luther (|ui portaient |)lus loin qu'il ne voulait. Mais du moins elles proposaient un certain mélange de pain et de chair, de vin el de sang qui paraissait bien grossier, et qui fut insupportable à Mélanchton. « J'ai, dit-il-, parlé à » Luther de ce mélange du pain el du corps qui » parait à beaucoup de gens un étrange paradoxe. » Il m'a répondu décisivenienl (ju'il n'y voulait rien » changer, el moi je ne trouve pas à propos d'en-
1. Serm. quoii verba stenl. T. m. Jen. Conf. mnj. T. iv. Jen. CoUx. Jud., n. 40, et siq. — 2. /t(<'in, rv. ep. 76. 1.028.
» trer encore dans cette matière. » C'est-à-dire qu'il n'était pas du sentiment de Lulher, et qu'il n'osait le contredire.
XLlll. La dispute sacranicntaire renversait les fondements de la Réforme. Paroles de Calcin. — Cependant les excès où l'on s'emportait de part et d'autre dans la nouvelle Réforme la décriaient parmi les gens de bon sens. Celte seule dispute renversait le fondement commun des deux partis. Ils croyaient pouvoir finir toutes les disputes par l'Ecriture toute seule, et ne voulaient qu'elle pour juge; et loul le monde voyait qu'ils dis])utaient sans fin sur celle Ecriture, el encore sur un des passages qui devait être des plus clairs, puisqu'il s'y agissait d'un testament. Ils se criaient l'un à l'autre : Tout est clair, el il n'y a qu'à ouvrir les yeux. Sur cette évidence de l'Ecriture, Luther ne trouvait rien de plus hardi ni de plus impie que de nier le sens littéral ; et Zwingle ne trouvait rien de plus absurde ni de plus grossier que de le suivre. Erasme, qu'ils voulalejit gagner, leur disait avec tous les catholiques : Vous en appelez tous à la pure parole de Dieu, et vous croyez en être les interprètes véritables. Accordezvous donc entre vous avant que de vouloir faire la loi au monde'. Quelque mine qu'ils lissent, ils étaient honteux de ne pouvoir convenir, el ils pensaient tous au fond de leur cœur ce que Calvin écrivit un jour à Mélanchton, qui était son ami : « Il esl de grande importance qu'il ne passe aux » siècles à venir aucun soupçon des divisions qui » sont parmi nous : car il est ridicule au delà » de tout ce qu'on peut imaginer, qu'après avoir » rompu avec tout le monde, nous nous accordions » si peu entre nous dès le commencement de notre » Réforme-. »
XLIV. Les luthériens prennent les armes sous la conduite du landgrave, qui reconnaît qu'il a tort. — Philippe, landgrave de liesse, très-zélé pour le nouvel Evangile, avait prévu ce désordre, el dès les premières années du dllfèrend il avait lâché de l'accommoder. Aussitôt qu'il vit ic parti assez fort, el d'ailleurs menacé par l'empereur el les catholiques, il commença à former des desseins de ligue. On oublia bientôt les maximes que Luther avait données pour fondement à sa Réforme, de ne chercher aucun appui dans les armes. Sous prétexte d'un traité imaginaire qu'on disait avoir été fait entre Georges, duc de Saxe, et les autres princes catholiques pour exlcrminer les luthériens, ceux-ci avaient pris les armes'. L'alTaire à la vérité, fui accommodée : le landgrave se contenta des grosses sommes d'argent que (pielques princes ecclésiastiques furent obligés de lui donner, pour le dédommager d'un armement ([ue lui-même reconnaissait avoir été fait sur de faux ra])porls.
Mélanchton, qui n'apiirouvait ))as celte conduite, ne trouva point d'autre excuse au landgrave, sinon qu'il ne voulait pas faire paraître qu'il cûl été trompé; el il disait pour toute raison, qu'une mauvaise honte l'avait fait agir*. Mais d'autres pensées le troublaient beaucou]) davantage. On s'élait vanté dans le parti qu'on détruirait la Papauté sans faire la guerre el sans répandre du sang. Avant que ce
1. Lib. XVIII. 3; xix. 3, 113; x.vxi. 59,p. 2102, elc. — 2. Calv. epist. ad Mel., p. U5. — 3. Sleid., lib. vi. 92; Met., lib. iv. epist. 70. — 4. Me!., idem.