‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 199 sur 545 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

tiiellement dans ses fidèles : mais il devait aussi nailre, mourir et ressusciter en effet et selon la chair. De même nous devions participer spirituellement à son sacrifice : mais nous devions aussi recevoir corporellement la chair de cette victime, et la manger en effet. Nous devions cire unis spirituellement à l'Epoux céleste : mais son corps , qu'il nous donnait dans l'Eucharistie pour posséder en mè[ne temps le nôtre, devait être le gage et le sceau, aussi bien que le fondement de cette union spirituelle; et ce divin mariage devait, aussi liien que les mariages vulgaires, quoique d'une manière bien différente, unir les esprits en unissant les corps. C'était donc à la vérité expliquer la dernière fin du mystère, que de parler de l'union spirituelle : mais pour cela il ne fallait pas oublier la corporelle , sur laquelle l'autre était fondée. En tout cas , puisque c'était là ce qui séparait les Eglises , on en devait parler nettement, ou pour ou contre, dans une Confession de foi : et c'est à quoi Bucer ne put se résoudre.

XIII. Suite de ces mêmes ambiguïte's, et leur effet mémurable sur les villes qui y souscricirent. — Il sentait bien qu'il serait repris de son silence; et pour aller au devant de l'objection, après avoir dit en général, « que nous mangeons et buvons vraiment » le vrai corps et le vrai sang de Notre Seigneur » pour la nourriture de nos âmes, » il fit dire à ceux de Strasbourg', « que s'éloignant de toute » dispute et de toute recherche curieuse et super- » flue , ils rappellent les esprits à la seule chose » qui profile, et qui a été uniquement regardée par » Notre Seigneur, c'est-à-dire qu'étant nourris de » lui , nous vivions en lui et par lui : » comme si i;'était assez d'expliquer la fin principale de Noire Seigneur, sans parler ni en bien ni en mal de la présence réelle que les luthériens aussi bien que les catholiques donnaient pour moyen.

Après avoir exposé ces choses , ils finissent en protestant , « qu'on les calomnie lorsqu'on les ac- » cuse de changer les paroles de Jésus-Christ , et » de les déchirer par des gloses humaines, ou de i> n'administrer dans leur Cène que du pain et du » vin tout simple, ou de mépriser la Gène du Sei- » gneur : car au contraire , disent-ils, nous exhor- » tons les fidèles à entendre avec une simple foi, les 9 paroles de Noire Seigneur, en rejetant toutes » fausses gloses et toutes inventions humaines , et » en s'attachant au sens des paroles , sans hésiter » en aucune sorte ; enfin en recevant les sacrements » pour la nourriture de leurs âmes. »

Qui ne condamne avec eux les curiosités superfiues , les inventions humaines, les fausses gloses des paroles de Notre Seigneur? Quel chrétien ne fait pas profession de s'attacher au sens véritable de ces divines paroles? Mais puisqu'on disputait de ce sens il y avait déjà six ans entiers, et que pour en convenir il s'était fait tant de conférences , il fallait déterminer quel il était, et quelles étaient ces mauvaises gloses qu'il faut rejeter. Car que sert de condamner en général , par des termes vagues, ce qui est rejeté de tous les partis? Et qui ne voil qu'une Confession de foi demande des décisions plus nettes et plus précises? Certainement si on ne jugeait des sentiments de Bucer et de ses confrères

1. Conf. Argent., c. )S, de Cœnô. Sijnl. Gen., pari, i, p. 195.

que par cette Confession de foi, et qu'on ne sùl pas d'ailleurs qu'ils n'étaient pas favorables à la présence réelle et substantielle, on pourrait croire qu'ils n'en sont pas éloignés : ils ont des termes pour flatter ceux qui la croient : ils en ont pour leur échapper si on les presse : enfin nous pouvons dire, sans leur faire tort , qu'au lieu qu'on fait ordinairement des Confessions de foi pour proposer ce qu'on pense sur les disputes qui troublent la paix de l'Eglise , ceux-ci au contraire par de longs discours et un grand circuit de paroles, ont trouvé moyen de ne rien dire de précis sur la matière dont il s'agissait alors.

De là il est arrivé un effet bizarre : c'est que des quatre villes qui s'étaient unies par cette commune Confession de foi , et qui toutes embrassaient alors les sentiments contraires aux luthériens, trois, à savoir Strasbourg, Mcmingue et Lindau , passèrent un peu après sans scrupule à la doctrine de la présence réelle : tant Bucer avait réussi par ses discours ambigus à plier les esprits, de sorte qu'ils pussent se tourner de tous cotés.

XIV. La Confession de Zwingle très-nette et sans équivoque. — Zwingle y allait plus franchement. Dans la Confession de foi qu'il envoya à Augsbourg, et qui fut approuvée de tous les Suisses, il expliquait nettement, « que le corps de Jésus-Christ » depuis son ascension, n'était plus que dans le ciel, » et ne pouvait être autre part; qu'à la vérité il » était comme présent dans la Cène par la contem- » plation de la foi , et non pas réellement ni par son » essence'. »

Pour défendre cette doctrine, il écrivit une lettre à l'empereur et aux princes protestants, où il établit cette différence entre lui et ses adversaires, que ceux-ci voulaient un corps naturel et substantiel, et lui un corps sacramentel^.

Il tient toujours constamment le même langage; et dans une autre Confession de fui qu'il adresse dans le même temps à François l", il explique , Ceci est mon corps, « d'un corps symbolique, » mystique et sacramentel; d'un corps par dénomi- » nation et par signification : de môme , dit-il , » qu'une reine montrant parmi ses joyaux sa bague » nuptiale, dit sans hésiter. Ceci est mon roi, c'est- » à-dire c'est l'anneau du roi mon mari , par lequel » il m'a épousée^. » Je ne sache guère de reine qui se soit servie de celte phrase bizarre : mais il n'était pas aisé à Zwingle de trouver dans le langage ordinaire, des expressions semblables à celles qu'il voulait attribuer à Notre Seigneur. Au surplus, il ne reconnaît dans l'Eucharistie qu'une pure présence morale , qu'il appelle sacramentelle et spirituelle. Il met toujours la force des sacrements en ce qu'ils aident la contemplation de la foi, qu'ils servent de frein aux sens, et les font mieux concourir avec la pensée. Quant à la manducalion « que » mettent les Juifs avec les papisles , selon lui , elle » doit causer la môme horreur qu'aurait un père à » qui on donnerait son fils à manger. » En général, « la foi a horreur de la présence visible et corpo- » relie; ce qui fait dire à Pierre, Seigneur, retirez- » vous DE MOI. Il ne faut pas manger Jésus-Christ

1. Conf. ZiiHitg. înt. Oper. Zvnng. et ad. Sosp. ad an. 1530; lui et seq. — 2. Epist. ad Cœs. et Princ. Prot. Ibid. — 3. Conf. ad Franc. I.

UISTOIUE DES VARIATIONS.

» de celle iiKUiiéi'c cliarnollo et grussièi'e : une àmc » fidèle et religieuse mange son vrai corps sacra- » mcnlellement el spiriluellenienl. » Sacramenlellenienl, c'esl-à-dire en signe; si)irituellenient, c'està-dire par la conleniplation de la foi qui nous représenle Jésus-Glirist soullVanl , et nous montre qu'il est à nous.

XV. L'état de la question paraît clairement dans la Confession de Ziringle. — Il ne s'agit pas de se plaindre de ce qu'il appelle charnelle et grossière notre manducation, qui esl si élevée au-dessus des sens, ni de ce qu'il en veut donner de l'horreur, comme si elle était cruelle et sanglante. Ce sont les reproches ordinaires qu'ont toujours faits ceux de son parti aux luthériens et à nous. Nous verrons dans la suite, comme ceux qui nous les ont faits nous justifient : maintenant il nous sutht d'observer que Zwingle parle nettement. On entend par ses deux Confessions de foi, en quoi consiste précisément la dilTicullé : d'un coté, une présence en signe et par foi : de l'autre, une présence réelle et substantielle; el voilà ce qui séparait les sacramentaires d'avec les catholiques et les luthériens.

XV'I. Quelle raison on a eue de se sercir du mol de substance dans l'Eucharistie : que c'est la même qui a obligi' à l'employer dans la Trinité. — Il sera maintenant aisé d'entendre d'où vient que les défenseurs du sens littéral, catholiques et luthériens, se sont tant servis des mots de vrai corps , do corps réel, de substance, de propre substance, et des autres de cette nature.

Ils se sont servis du mot de réel et de vrai , pour faire entendre que l'Eucharistie n'était pas un simple signe du corps et du sang, mais la chose môme.

C'est encore ce qui leur a fait employer le mot de substance; et si nous allons à la source, nous trouverons que la mémo raison qui a introduit ce mol dans le mystère de la Trinité , l'a aussi rendu nécessaire dans le mystère de l'Eucharistie.

Avant que les subtilités des hérétiques eussent embrouillé le sens véritable de cette parole de Notre Seigneur : Nous sommes moi et mon Père une même chose', on croyait suffisamment expliquer l'unité parfaite du Père el du Fils par cette expression de l'Ecriture, sans qu'il lut nécessaire de dire toujours qu'ils étaient un en substance ; mais depuis que les hérétiques ont voulu persuader aux fidèles, que cette unité du l'ère el du Fils n'était qu'une unité de concorde, de pensée, el d'alTection, on a cru qu'il fallait bannir ces pernicieuses équivoques, en établissant la consubstantialité , c'esl-à-dire l'unité de substance.

Ce terme, qui n'était point dans l'Ecriture, fut jugé nécessaire pour la bien entendre , el pour éloigner les dangereuses interprétations de ceux qui altéraient la simplicité de la parole de Dieu.

Ce n'est pas qu'en ajoutant ces expressions à l'Ecriture, on prétende qu'elle s'explique sur ce mystère d'une manière ambiguë ou enveloppée; mais c'est (|u'il faut résister par ces paroles expresses aux mauvaises inlcrprélations des hérétiques, et conserver à l'Errilurc ce sens naturel el primitif, qui frapperait d'abord les esprits , si les idées n'étaient point brouillées par la prévention ou par de fausses subtilités.

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