‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 201 sur 545 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

malentendu que de véritables difflcultés dans cette dispute.

XIX. Que la doclrine de Luther sur le libre arbitre est re'lractee dans la Confession d' Augsbourg . — Et d'abord il faut mettre hors de cette dispute la question du libre arbitre. Luther était revenu des excès qui lui faisaient dire que la prescience de Dieu mettait le libre arbitre en poudre dans toutes les créatures : et il avait consenti qu'on mît cet article dans la Confession d'Augsbourg' : « Qu'il faut » reconnaître le libre arbitre dans tous les hommes 1) qui ont l'usage de la raison, non pour les choses » de Dieu, que l'on ne peut commencer, ou du » moins achever sans lui ; mais seulement pour les » œuvres de la vie présente , et pour les devoirs de » la société civile. » Mélanchton y ajoutait, dans l'Apologie, pour les œuvres extérieures de la loi de Dieu-. Voilà donc déjà deux vérités qui ne souffrent aucune contestation : l'une, qu'il y a un libre arbitre; et l'autre, qu'il ne peut rien de lui-même dans les œuvres vraiment chrétiennes.

XX. Parole de la Confession d' Augsbourg , qui visait au semi-pélagianisme. — Il y avait même un petit mot dans le passage que l'on vient de voir de la Confession d'Augsbourg, où , pour des gens qui voulaient tout attribuer à la grâce , on n'en parlait pas à beaucoup près si correctement qu'on fait dans l'Eglise catholique. Ce petit mot, c'est qu'on dit que de lui-même le libre arbitre ne peut commencer, ou du moins achever les choses de Dieu : restriction qui semble insinuer qu'il les peut du moins commencer par ses propres forces : ce qui était une erreur demi-pélagienne , dont nous verrons dans la suite que les luthériens d'à présent ne sont pas éloignés.

L'article suivant expliquait que la volonté des méchants était la cause du péché^ , où , encore qu'on ne dit pas assez nettement que Dieu n'en est pas l'auteur, on l'insinuait toutefois, contre les premières maximes de Luther.

XXI. Tous les reproches faits aux catholiques fondés sur des calomnies : première calomnie sur la justification gratuite. — Ce qu'il y avait de plus remarquable sur le reste de la matière de la grâce chrétienne, dans la Confession d'Augsbourg, c'est que partout on y supposait dans l'Eglise catholique , des erreurs qu'elle avait toujours détestées : de sorte qu'on semblait plutôt lui chercher querelle que la vouloir réformer; et la chose paraîtra claire en exposant historiquement la croyance des uns et des autres.

On appuyait beaucoup dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie , sur ce que la rémission des péchés était une pure libéralité, qu'il ne fallait pas attribuer au mérite et à la dignité des actions précédentes. Chose étrange , les luthériens partout se faisaient honneur de cette doctrine , comme s'ils l'avaient ramenée dans l'Eglise , et ils reprochaient aux catholiques, « qu'ils croyaient trouver par leurs » propres œuvres, la rémission de leurs péchés : » qu'ils croyaient la pouvoir mériter en faisant de i> leur côté ce qu'ils pouvaient, et même par leurs » propres forces : que tout ce qu'ils attribuaient à » Jésus-Christ était de nous avoir mérité une cer-

1. Confess. Aitg., art. xviii. — 9 .\pol. ad cumd. art. — 3. Art. XIX, idem

1) taine grâce habituelle, par laquelle nous pou- » viens plus facilement aimer Dieu; et qu'encore » que la volonté pût l'aimer, elle le faisait plus vo- » lontiers par cette habitude; qu'ils n'enseignent » autre chose que la justice de la raison; que nous 1) pouvions approcher de Dieu par nos propres » œuvres, indépendamment de la propitiation de » Jésus-Christ, et que nous avions rêvé une justiti- » cation sans parler de lui' : » ce qu'on répète sans cesse , pour conclure autant de fois que nous avions enseveli Jésus-Christ.

XXII. On attribuait aux catholiques les deuxpropositions contradictoires : ex opère operato; ce que c'est. — Mais pendant qu'on reprochait aux catholiques une erreur si grossière , on leur imputait d'autre part le sentiment opposé , les accusant de se croire justifiés par le seul usage du sacrement, EX OPERE OPER.ATO, commc OU parle, sans aucun bon mouvement-. Comment les luthériens pouvaient-ils s'imaginer qu'on donnât tant à l'homme parmi nous, et qu'en môme temps on y donnât si peu? Mais l'un et l'autre est três-éloigné de notre doctrine , puisque le concile de Trente d'un côté , est tout plein des bons sentiments par où il se faut disposer au Baptême, à la Pénitence et à la Communion; déclarant même en termes exprès, que la réception de la grâce est volontaire; et que d'autre côté il enseigne que la rémission des péchés est purement gratuite, et que tout ce qui nous y prépare de près ou de loin, depuis le commencement de la vocation et les premières horreurs de la conscience ébranlée par la crainte, jusqu'à l'acte le plus parfait de la charité, est un don de Dieu'.

XXIII. Que dans la doctrine des luthériens, les sacrements opèrent ex opère oper.vto. — Il est vrai qu'à l'égard des enfants , nous disons que par son immense miséricorde, le Baptême les sanctifie , sans qu'ils coopèrent à ce grand ouvrage par aucun bon mouvement : mais outre que c'est en cela que reluit le mérite de Jésus-Christ et l'etncace de son sang, les luthériens en disent autant; puisqu'ils confessent avec nous, « qu'il faut baptiser les petits en- » fants; que le Baptême leur est nécessaire à salut, » et qu'ils sont faits enfants de Dieu par ce sacre- » ment"*. » N'est-ce pas là reconnaître cette force du sacrement efficace par lui-même et par sa propre action, ex opère operato , dans les enfants? Car je ne vois pas que les luthériens s'attachent à soutenir avec Luther, que les enfanls qu'on porte au Baptême y exercent un acte de foi. Il faut donc qu'ils disent avec nous, que le sacremeat, par lequel ils sont régénérés, opère par sa propre vertu.

Que si l'on objecte que parmi nous le sacrement a encore la même efficace dans les adultes, et y opère ex opère operato, il est aisé de comprendre I que ce n'est pas pour exclure en eux les bonnes ! dispositions nécessaires, mais seulement pour faire voir que ce que Dieu opère en nous lorsqu'il nous sanctifie par le sacrement, est au-dessus de tous nos mérites , de toutes nos œuvres , de toutes nos dispositions précédentes, en un mot, un pur etïet de sa grâce et du mérite infini de Jésus-Christ.

XXI\\ Que la rémission des péchés est purement

1. Conf. art. xs. Apol. cap. de Justif. Conc, p. 61. Ibid., p. 62, 74, 102, 103. etc. — 2. Conf. Aug , art. xiii, etc. — 3. Sess. vi; cap. 5, 6, 14; Sess. xm, 7; Sess. xiv, 4; Sess. vi, 7; ibid., cap. S; ibid., cap. 5, 6; Can., 1, 2, 3; Sess. xiv, i. — 4. Art. ix.

IIISTOIKE DES VARIATIONS.

gratuite , scion le concile de Trente. — Il n'y a donc point de mérite pour la rémission des péchés; et la Confession d'Augsbourg ne devait pas se glorifier de cette doctrine, comme si elle lui était [)arliculiôre; puisnue le concile de Trente reconnaît aussi bien qu'elle, « que nous sommes dits justifiés » gratuilement , à cause que tout ce qui précède » la justilication, soit la foi, soit les tcuvres, ne » peut mériter cette gri\ce, selon ce que dit l'Apotre : » Si c'est grAcc , ce n'est point par œuvres , autrc- » ment la grâce n'est plus grâce'. »

Voilà donc la rémission des péchés, et la justification établie gratuitement et sans mérite dans l'Eglise catholique , en termes aussi exprès qu'on l'a pu faire dans la Confession d'Augsbourg.

XXV. Seconde calomnie : sur le mérite des œuvres : qu'il est reconnu dans la Confession d'Augsbourg et par Luther, au même sens que dans l'Eglise. — Que si après la rémission des péchés, lorsque le Saint-Esprit habite en nous, que la charité y domine, et que la personne a été rendue agréable par une bonté gratuite, nous reconnaissons du mérite dans nos bonnes œuvres, la Confession d'Augsbourg en est d'accord; puisqu'on y lit, dans l'édition de Genève imprimée sur celle de Wiltemberg l'aile à la vue de Luther et de Mélanchton, que la noucelle obéissance est réputée une justice , et mérite des récompenses. Et encore plus expressément, que bien que fort éloignée de la perfection de la loi, elle est une juslice , et mérite des récompenses. El un pou après, que les bonnes œuvres sont dignes de grandes louanges, qu'elles sont nécessaires , et quelles méritent des récompenses'^.

Ensuite, expli(iuant cette parole de l'Evangile ; H sera donné à celui qui a déjà, elle dit, « que » notre action doit être jointe aux dons de Dieu » qu'elle nous conserve; et qu'elle en mérite l'accroissement'; » et loue cette parole de saint Augustin , QUE LA charité QUAND ON l'eXERCE , MÉRITE

l'accroissement DE LA CHARITÉ. Voilà douc en termes formels notre coopération nécessaire , et son mérite établi dans la Confession d'Augsbourg. C'est pourquoi on conclut ainsi cet article : « C'est par » là que les gens de bien entendent les vraies » bonnes œuvres, et comment elles plaisent à Dieu » et comment elles sont méritoires''. » On ne peut pas mieux établir, ni plus inculquer le mérite, et le concile de Trente n'ai)puie pas davantage sur cette matière.

Tout cela était pris de Lulher et du fond de ses sentiments ; car il écrit dans son Commentaire sur l'Epilre aux Galates, que « lorsqu'il parle de la foi » justiliante, il entend celle qui opère par la cha- » rite : car, dit-il ', la foi mérite que le Saiiit-Es- ') prit nous soit donné. » Il venait do dire qu'avec cet Es[)rit, toutes les vertus nous élaient données; et c'est ainsi ([u'il exjdi(iuait la justification dans ce fameux Commentaire : il est imprimé à Wiltemberg en l'an L'i-'iS, de sorte que, vingt ans après que Luther eût commencé la Réforme, on n'y trouvait rien encore à reprendre dans le mérite.

XXVI. L'apologie établit le mérite des œuvres. — Il ne faut donc pas s'élonncr si on trouve ce senli-

1. Conc.Trid., Scss. vi.cap. 8. — 2. An. vi, Si/nl. Gen.,p. 12. Idem, p. 20, cap. de bon. oper. — '.i. Art. vi, Sjjnt. Gen., p. 21. — 4. Pag. 22. —5. Comment, in Ep. ad Gui., T. v, 243.

ment si fortement établi dans l'Apologie de la Confession d'Augsbourg. Mélanchton l'ail de nouveaux elforls pour expliquer la matière de la justification, comme il le témoigne dans ses lettres; et il y enseigne « qu'il y a des récompenses projiosées et » promises aux bonnes œuvres des lidcles, et qu'elles » sont MÉRITOIRES , non de la rémission des péchés, » ou de la justilication, (choses que nous n'avons » que par la foi,) mais d'autres récompenses corpo- » relies et spirituelles en celte vie et en l'autre, » selon ce que dit saint Paul, que chacun recevra » sa récompense selon son travail'. » Et Mélanchton est si plein de celle vérité, qu'il l'établit de nouveau dans la Réponse au.v objections , par ces paroles : «Nous confessons, comme nous avons déjà » fait souvent, ([u'encore que la justification et la » vie éternelle appartiennent à la foi, toutefois les » bonnes œuvres méritent d'autres récompenses » corporelles et spirituelles , et divers degrés de » récompenses , selon ce que dit saint Paul , que » chacun sera récompensé selon son travail : car la » justice de l'Evangile, occupée de la promesse de » la grâce, reçoit gratuitement la justification et la » vie : mais l'accomplissement de la loi, qui vient » en conséquence de la foi , est occupé autour de la » loi même; et là, poursuit-il, la récompense est il offerte , non pas gr.\tuitement , mais selon les 0 œuvres , et elle est due; et aussi ceux qui iVêri- 1) tent celte récompense sont justifiés devant que '1 d'accomplir la loi-. »

Ainsi le mérite des œuvres est constamment reconnu par ceux de la Confession d'Augsbourg, comme chose qui est comprise dans la notion de la récompense; n'y ayant rien en effet de plus naturellement lié ensemble que le mérite d'un côté, quand la récompense est promise et proposée de l'autre.

Et en effet, ce qu'ils reprennent dans les catholiques n'est pas d'admettre le mérite qu'ils établissent aussi; mais « c'est, dil l'Apologie-', en ce que toutes » les fois qu'on parle du mérite, ils le transportent » des autres récompenses à la justilication. » Si donc nous ne connaissons de mérite qu'après la justification et non pas devant, la dilTicullé sera levée; et c'est ce qu'on a fait à Trenle par cette décision précise : « Que nous sonmies dits justifiés » gratuitement, à cause qu'aucune des choses qui » précédent la justificalion, soit la foi, soit les œu- » vres, ne la peuvent mériter '. » Et encore : « Que » nos péchés nous sont remis gratuitement par la » miséricorde divine, à cause de Jésus-Christ*. » D'où vient aussi que le concile n'admet de mérite, « qu'à l'égard de l'augmentation de la grâce, et de » la vie éternelle'''. »

XXVII. Mélanchton ne s'entend pas lui-même dans l'Apologie, lorsqu'il g nie que les bonnes œuvres méritent la vie éternelle. — Pour l'augmenlatioii de la grâce, on en convenait à Augsbourg, comme on a vu : et pour la vie éternelle, il est vrai (|ue Mélanchton ne voulait pas avouer qu'elle fut mérilée par les bonnes o'uvres, |iuisi|ue selon lui elles mérilaienl seulement d'autres récompenses qui leur sont promises en celte vie et en l'autre.

1. Apol. Conf, Aug. ad art. 4, 5, 6, 20,- Resp. ad object. concord., p. 96. — 2. Apol. Conf. Aug. ad nrt. 4, 5, fi, 20. Rfsp. ad object. concord., p. 137. — 3. Apol. ibid. — 4. Sess. vi, c. S. - 5. Idem, c. 9. — 6. Ihid., cap. IG. et Cun. 32.

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