LIVRE III
Mais quand Mélanchton parlait ainsi, il ne considérait pas ce qu'il disait lui-même dansée même lieu, que c'est la gloire éternelle « qui est due aux justi- » liés, selon cette parole de saint Paul : Ceux qu'il » a justifiés , il les a aussi glorifiés'. » Il ne considère pas, encore un coup, que c'est la vie éternelle qui est la vraie récompense promise par Jésus-Christ aux bonnes œuvres, conformément à ce passage de l'Evangile qu'il rapporte lui-même ailleurs pour établir le mérite-, que ceux qui obéiront à l'Evangile recevront le centuple en ce siècle, et la vie éternelle en l'autre^ : où l'on voit qu'outre le centuple, qui sera notre récompense en ce siècle, la vie éternelle nous est promise comme notre récompense au siècle futur : de sorte que, si le mérite est fondé sur la promesse de la récompense, comme l'assure Mélanchton, et comme il est vrai, il n'y a rien de plus mérité que la vie éternelle quoiqu'il n'y ait rien d'ailleurs de plus gratuit, selon cette belle doctrine de saint Augustin , que « la vie éternelle est » due aux mérites des bonnes œuvres; mais que les » mérites auxquels elle est due nous sont donnés » gratuitement par Notre Seigneur Jésus-Christ^. «
XXVIII. Qu'il ij a quelque chose dans la vie éternelle qui ne tombe pas sous le mérite. — Aussi est-il véritable que ce qui empêche ]\Iélanchton de regarder absolument la vie éternelle comme récompense promise aux bonnes œuvres, c'est que dans la vie éternelle il y a toujours un certain fonds qui est attaché à la grâce; qui est donné sans œuvres aux petits enfants; qui serait donné aux adultes quand même ils seraient surpris de la mort au moment précis qu'ils sont justifiés, sans avoir eu le loisir d'agir après : ce qui n'empêche pas qu'à un autre égard le royaume éternel , la gloire éternelle , la vie éternelle ne soient promis aux bonnes œuvres comme récompense, et ne puissent aussi être mérités, au sens même de la Confession d'Augsbourg.
XXIX. Variations des luthériens dans ce qu'ils ont retranché de la Confession d'Augsbourg. — Que sert aux luthériens d'avoir altéré cette Confession , et d'en avoir retranché , dans leur livre de la Concorde et dans d'autres éditions, ces passages qui autorisent le mérite? Empêcheront-ils par là que cette Confession de foi n'ait été imprimée à Wittemberg, sous les yeux de Luther et de Mélanchton, et sans aucune contradiction dans tout le parti, avec tous les passages que nous avons rapportés? Que font-ils donc autre chose, quand ils les elTacent maintenant , que de nous en faire remarquer la force et l'importance? Mais que leur sert de rayer le mérite des bonnes œuvres dans la Confession d'Augsbourg, s'ils nous le laissent eux-mêmes aussi entier dans l'Apalogie , comme ils l'ont fait imprimer dans leur livre de la Concorde? N'cst-il pas constant que l'Apologie a été présentée à Charles V par les mêmes princes et dans la même diète, que la Confession d'Augsbourg*? Mais ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est qu'elle fut présentée de l'aveu des luthériens, pour en conserver le vrai et propre sens; car c'est ainsi qu'il en est parlé dans un écrit authentique^, où les princes et les Etats
1. Apol. Conf. Aug. ad art. i, 5, 6,20; Rep. adobjecl. concord.. p. 137. — 2. In locis com.^cap. de Justif. — 3. Matth.^ XIX, 29. — 4. Aug., ep. cv. nimc cxciv, n. 19; De Correp. et Grat.. c'p. XIII, n. 41. — 5. Prœ/: Apol. Conc, p. iS. — fi. Solid.
repel. Conc. 633.
prolestants déclarent leur foi. Ainsi on ne peut douter que le mérite des œuvres ne soit de l'esprit du luthéranisme et de la Confession d'Augsbourg : et c'est à tort que les luthériens inquiètent sur ce sujet l'Eglise romaine.
XXX. Trois autres calomnies contre l'Eglise : l'accomplissement de la loi, avoué dans l'Apologie, au même sens que dans l'Eglise. — Je prévois pourtant qu'on pourra dire qu'ils n'ont pas approuvé le mérite des œuvres dans le même sens que nous, pour trois raisons. Premièrement, parce qu'ils ne reconnaissent pas, comme nous, que l'homme juste puisse et doive satisfaire à la loi. Secondement, parce que , pour celte raison , ils n'admettent pas le mérite qu'on appelle de condignité , dont tous nos livres sont pleins. Troisièmement , parce qu'ils enseignent que les bonnes œuvres de l'homme justifié ont besoin d'une acceptation gratuite de Dieu , pour nous obtenir la vie éternelle; ce qu'ils ne veulent pas que nous admettions.
Voilà, dira-t-on, trois caractères par où la doctrine de la Confession d'Augsbourg et de l'Apologie sera éternellement séparée de la nôtre. Mais ces trois caractères ne subsistent que par trois fausses accusations de notre croyance : car premièrement, si nous disons qu'il faut satisfaire à la loi, tout le monde en est d'accord, puisqu'on est d'accord qu'il faut aimer, et que l'Ecriture prononce que l'amour ou la charité est l'accomplissement de la loi'. Il y en a même dans l'Apologie un chapitre exprès, dont voici le litre : De Ici dikction et de l'accomplissement de la loi'-'. Et nous y venons de voir que raccomplissement de la loi vient en conséquence de la justification^ ; ce qui y est répété en cent endroits, et ne peut être révoqué en doute : mais au reste il n'est pas vrai que nous prétendions qu'après être justifié, on satisfasse à la loi de Dieu en toute rigueur, puisqu'au contraire on nous apprend, dans le concile de Trente, que nous avons besoin de dire tous les jours : Pardonnez-nous nos fautes''; de sorte que, pour parfaite que soit notre justice, il y a toujours quelque chose que Dieu y répare par sa grâce, y renouvelle par son Saint-Esprit, y supplée par sa bonté.
XXXI. Le mérite de condignité. — Quant au mérite de condignité, outre que le concile de Trente ne s'est pas servi de ce terme, la chose en ellemême n'a aucune difficulté ; puisqu'au fond on est d'accord qu'après la justification, c'est-à-dire après que la personne est agréable, que le Saint-Esprit y habite, et que la charité y règne, l'Ecriture lui attribue une espèce de dignité : Ils marcheront avec moi en habit blanc, parce qu'ils en sont dignes^. Mais le concile de Trente a clairement expliqué , que toute cette dignité vient de la gràce^; et les catholiques le déclarèrent aux luthériens dès le temps de la Confession d'Augsbourg , comme il parait par l'histoire de David Chytré , et par celle de Georges Célestin , auteurs luthériens". Ces deux historiens rapportent la réfutation de la Confession d'Augsbourg faite par les catholiques par ordre de l'empereur, où il est porté : « Que l'homme ne » peut mériter la vie éternelle par ses propres
1. Rom., xui. 10. — 2. Apol. 83. —3. Idem. p. }31. — i.Sess. Ti, c. 11. — 5. Apoc, m. 4. — 6. Conc. Trid., Sess. vi, c. 16, etc. — 7. Chi/l., Bist. Conf. Aug. post. Conf.; Georg. Cœl., Hisl. Conf. Aug., T. m.
HISTOIRE DES VARIATIONS
» forces, et sans la grâce do Dieu, et que tous les » callioliquos confessent que nos onivres ne sont •) par elles-niùnics d'aucun mérite; mais que la » gr;\ce de Uieu les rend dignes de la vie 6ter- » nello. »
XXXII. Le mvrile de congruilé. — Pour ce qui regarde les bonnes œuvres que nous faisons avant •lue d'être justifiés; parce qu'alors la personne n'est pas agréable ni juste, qu'au contraire elle est regardée comme étant encore en péché, et comme ennemie : en cet état elle est incapable d'un véritable mérite; et le mérite de congruité ou de convenance, que les théologiens y reconnaissent, n'est pas selon eux un véritable mérite; mais un mérite improprement dit, qui ne signifie autre chose, sinon qu'il est convenable à la divine bonté d'avoir égard aux gémissements et aux pleurs qu'il a lui-même inspirés au pécheur qui commence à se convertir.
Il faut répondre la môme chose des aumônes que fait un pécheur pour racheter ses péchés, selon le précepte de Daniel ' ; et de la char Hé qui couvre la multiLude des péchés, selon saint Pierre-, et du pardon promis par Jésus-Christ môme à ceux qui pardonnent à leurs frères^. L'Apologie répond ici que Jésus-Christ n'ajoute pas qu'en faisant l'aumône, ou en pardonnant , on mérite le pardon , ex opère operalo, en vertu de cette action; mais en certu de la foi^. Mais qui aussi le prétend autrement? Qui a jamais dit que les bonnes œuvres qui plaisent k Dieu ne dussent pas être faites selon l'esprit de la foi, sans laquelle, comme dit saint Paul, il n'est pas possible de plaire (i Dleu"^ ? Ou qui a jamais pensé que ces bonnes œuvres, et la foi qui les produit , méritassent la rémission des péchés ex opère operalo, et fussent capables de l'opérer par elles-mêmes, on n'avait pas seulement songé à employer cette locution, ex opère operalo, dans les bonnes œuvres des fidèles : on ne l'appliquait qu'aux sacrements, qui ne sont que do simples instruments de Dieu : on l'employait pour montrer que leur action était divine, toute-puissante et efficace par elle-même; et c'était une calomnie ou une ignorance grossière de supposer que dans la doctrine catholique les bonnes oeuvres opérassent de celte sorte la rémission des péchés, et la grâce justifiante. Dieu, qui les inspire, y a égard par sa bonté, à cause de Jésus-Christ; non à cause que nous sommes dignes qu'il y ait égard pour nous justifier, mais parce qu'il est digne de lui de regarder en pitié des cœurs humiliés, et d'y achever son ouvrage. Voilà le mérite de convenance, qui peut être attribué à l'homme, avant même qu'il soit justifié. La chose au fond est incontestable; et si le terme déplaît, l'Eglise aussi ne s'en sert pas dans le concile de Trente.
XXXIII. Méditation de Jésus-Christ toujours nécessaire. — Mais encore que Dieu regarde d'un autre œil les pécheurs déjà justifiés, et que les œuvres qu'il y produit par son Esprit habitant en eux, tendent plus immédiatement à la vie éternelle, il n'est pas vrai , selon nous, qu'il n'y faille pas de la part de Dieu une acceptation volontaire; puisque tout est ici fondé, comme dit le concile do Trente , sur la promesse que Dieu nous a faite miséricor-
I. Dan, IV. 21. — 2. /. Pet., iv. S. — 3. Luc, vi, 37. — 4. Hep. ad Arg., p. 111. — 5. Heb., xi. 6.
(lieusement , c'est-à-dire gratuitement, à cause de Jésus-Christ' , de donner la vie éternelle à nos bonnes anivres ; sans quoi nous ne pourrions pas nous promettre une si haute récompense.
Ainsi ([uand on nous objecte partout dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie-, qu'après la justification nous ne croyons plus avoir besoin de la médiation de Jésus-Christ, on ne peut pas nous calomnier plus visiblement; puisque, outre que c'est par Jésus-Christ seul que nous conservons la grâce reçue, nous avons besoin que Dieu se ressouvienne sans cesse de la promesse qu'il nous a faite dans la nouvelle alliance par sa seule miséricorde , et par le sang du Médiateur.
XXXIV. Comment les mérites de Jésus-Christ sont à nous : et comment ils nous sont imputés. — Enfin tout ce qu'il y a de bon dans la doctrine luthérienne, non-seulement était en son entier dans l'Eglise, mais encore s'y expliquait beaucoup mieux, puisqu'on éloignait clairement toutes les fausses idées et c'est ce qui parait principalement dans la doctrine de la justice imputée. Les luthériens croyaient avoir trouvé quelque chose de merveilleux et qui leur fût particulier, en disant que Dieu nous imputait la justice de Jésus-Christ, ([ui avait parfaitement satisfait pour nous , et qui rendait ses mérites nôtres. Cependant les scholastiques, qu'ils blâmaient tant , étaient tout pleins de cette doctrine. Qui de nous n'a, pas toujours cru et enseigné que Jésus-Christ avait satisfait surabondamment pour les hommes, et que le Père éternel, content de cette satisfaction de son Fils, nous traitait aussi favorablement que si nous eussions nous-mêmes satisfait à sa justice? Si on ne veut dire que cela, quand on dit que la justice de Jésus-Christ nous est imputée, c'est une chose hors de doute, et il ne fallait pas troubler tout l'univers, ni prendre le titre de Réformateurs pour une doctrine si connue et si avouée. Et le concile de Trente reconnaissait bien que les mérites de Jésus-Christ et de sa passion étaient rendus nôtres par la justification; puisqu'il répète tant de fois qu'ils nous y sont communiqués^, et que personne ne peut être justifié sans cela.
XXXV. Justification, régénération, sanctification, renouvellement : comment c'est au fond la même grâce. — Ce que veulent dire les catholiques avec ce concile, lorsqu'ils ne permettent pas de s'en tenir à une simple imputation des mérites de Jésus- Christ, c'est que Dieu lui-mèmo ne s'en tient pas là; mais que pour nous appliquer ces mérites, en même temps il nous renouvelle, il nous régénère, il nous vivifie , il répand en nous son Saint-Esprit qui est l'Esprit de sainteté, et par là il nous sanctifie; et tout cela ensemlile selon nous fait la justification du pécheur. C'était aussi la doctrine de Luther et de Mélanchton. Ces subtiles distinctions entre la justification, la régénération ou la sanctification , où l'on met maintenant toute la finesse de la doctrine prolestante , sont nées après eux , cl depuis la Confession d'Augsbourg. Les luthériens d'à présent conviennent eux-mêmes que ces choses sont confondues par Luther cl ]iar Mélanchton^; et cela dans l'Apologie, un ouvrage si
1. Conc. Trid., .Sas. '.i, c. l(î. — 2. Apol, resp. ad Arff , p. 127, etc. — 3. SiM. VI, c. 3, 7. — 4. Solid. repet. Conc, p. 086. EpU, artic. ibid. 1S5.