‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 212 sur 545 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

toute ti;Aure, que lorsque nous le verrons dans la pléuitutle de sa gloire à la droite de son Père : c'est pourquoi s'il nous est donné dans rEucharistie en substance et en vérité , c'est sous une espèce étrangère. C'est ici un grand sacrement et un grand mystère, où sous la forme du pain on nous cache un corps véritable; où dans le corps d'un homme on nous cache la majesté et la puissance d'un Dieu; où on exécute de si grandes choses d'une manière impénétrable au sens humain.

XIII. Bucer se joue des mots. — Quel jeu aux équivoques de Bucer dans ces diverses signilications des mots de sacrement et de mystère? El combien d'échappatoires se pouvait-il préparer dans des termes que chacun tirait à son avantage? S'il metlait une présence et une union réelle et substantielle , encore qu'il n'exprimât pas toujours qu'il l'entendait par la foi, il croyait avoir tout sauvé en cousant à ses expressions le mot de sacramentel : après quoi il s'écriait de toute sa force, qu'on ne disputait que sur des mots, el qu'il était étrange de troubler l'Eglise, et d'empêcher le cours de la Réformation pour une dispute si vaine.

XIV. Œcolampade avait arerti Bucer de l'illusion qu'il y acait dans ces e'quicoques. — Personne ne l'en voulait croire. Ce n'était pas seulement Luther et les luthériens qui se moquaient quand il voulait faire une dispute de mots de toute la dispute de l'Eucharistie : ceux de son parti lui disaient euxmêmes qu'il trompait le monde par sa présence substantielle, qui n'était au fond qu'une présence par la foi. Œcolampade avait remarqué combien il embrouillait la matière par sa présence substantielle du corps et du sang , et lui avait écrit , un pou avant que de mourir, qu'il y avait seulement dans l'Eucharistie, pour ceux « qui croyaient, une pro- » messe efficace de la rémission des péchés par le » corps livré et par le sang répanda : que nos âmes » en étaient nourries, et nos corps associés à la ré- » surrection par le Saint-Esprit ; qu'ainsi nous re- » cevions le vrai corps , et non pas seulement du » pain , ni un simple signe : » (il se gardait bien de dire qu'on le reçût substantiellement.) « Qu'à la » vérité les iiupies ne recevaient qu'une figure ; » mais que Jésus-Christ était présent aux siens » comme Dieu , qui nous fortifie, et qui nous gou- » verne'. » C'était toute la présence que voulait Œcolampade : et il finissait par ces mots : « Voilà , » mon cher Bucer, tout ce que nous pouvons don- » ner aux luthériens. L'obscurité est dangereuse à a nos Eglises. Agissez de sorte , mon frère , que » vous ne trompiez pas nos espérances. »

X\'. Sentiments de 'ceux de Zurich. — Ceux de Zurich lui témoignaient encore plus franchement , que c'était une illusion de dire, comme il faisait, que cette dispute n'était que de mots , et l'avertissaient que ces expressions le menaient à la doctrine ■de Luther, où il arriva en effet , mais pas si tôt ^. Cependant ils se plaignaient hautement de Luther qui ne voulait pas les traiter de frères : ils ne laissaient pas de le reconnaître pour un excellent sercileur de Dieu^ ; mais on remarqua dans le parti, que cette douceur ne fit que le rendre plus inhumain el plus insolent''.

1. Epist. Œcol. ap. Hosp.,a>i, 1530, 112. —2. Hosp. 127. — 3. Ep. ad Mardi. Brand., ib. — 4. Hosp., ibid.

XVI. Confession de foi de ceux de Bâle. — Ceux de Bàle se montraient fort éloignés et des sentiments de Luther et des éi:[uivoques de Bucer. Dans la Confession de foi qui est mise dans le Recueil de Génère en l'an 1532, et dans l'histoire d'Hospinien en l'an 1534, peut-être parce qu'elle fut publiée la première fois en l'une de ces années , et renouvelée en l'autre, ils disent que, « comme l'eau demeure » dans le Baptême , où la rémission des péchés nous » est olTerte; ainsi le pain et le vin demeurent dans » la Cène, où avec le pain et le vin le vrai corps et » le vrai sang de Jésus-Christ nous est figuré et » offert par le ministre'. » Pour s'expliquer plus nettement , ils ajoutent « que nos âmes sont nour- » ries du corps et du sang de Jésus-Christ par une » foi véritable , » et mettent en marge , par forme d'éclaircissement , que « Jésus-Christ est présent » dans la Cène , mais sacramenlellement , et par le » souvenir de la foi qui élève l'homme au ciel , et » n'en ùte point Jésus-Christ. » Enfin ils concluent, en disant « qu'ils n'enferment point le corps natu- » rel , véritable et substantiel de Jésus-Christ dans » le pain et dans le breuvage, et n'adorent point » Jésus-Christ dans les signes du pain et du vin, » qu'on appelle ordinairement le sacrement du » corps et du sang de Jésus-Christ; mais dans le » ciel, à la droite de Dieu son Père , d'où il viendra » juger les vivants et les morts. »

Voilà ce que Bucer ne voulait point dire ni expliquer clairement , que Jésus-Christ n'était qu'au ciel en qualité d'homme, quoiqu'autant qu'on en peut juger il fût alors de ce sentiment : mais il se jetait de plus en plus dans des pensées si métaphysiques, que ni Scot, ni les plus fins des scotistes n'en approchaient pas : et c'est sur ces abstractions qu'il faisait rouler ses équivoques.

XVII. Conférence de Luther avec le diable. — En ce temps Luther publia ce livre contre la messe privée, où se trouve le fameux entretien qu'il avait eu autrefois avec l'ange de ténèbres, et où, forcé par ses raisons, il abolit, comme impie , la messe qu'il avait dite durant tant d'années avec tant de dévotion, s'il l'en faut croire^. C'est une chose merveilleuse de voir combien sérieusement et vivement il décrit son réveil , comme en sursaut , au milieu de la nuit; l'apparition manifeste du diable pour disputer contre lui; « la frayeur dont il fut saisi, » sa sueur, son tremblement, et son horrible batte- » ment de cœur dans celte dispute; les pressants » arguments du démon qui ne laisse aucun repos à » l'esprit; le sonde sa puissante voix; ses manières » de disputer accablantes, où la question et la ré- » ponse se font sentir à la fois. Je sentis alors , » dit-il, comment il arrive si souvent qu'on meure » subitement vers le matin : c'est que le diable » peut tuer et étrangler les hommes; et sans tout » cela les mettre si fort à l'étroit par ses disputes, » qu'il y a de quoi en mourir, comme je l'ai plu- » sieurs fois expérimenté. » Il nous apprend en passant que le diable l'attaquait souvent de la même sorte; et à juger des autres attaques par celle-ci, on doit croire qu'il avait appris de lui beaucoup d'autres choses que la condamnation de la messe. C'est ici qu'il attribue au malin esprit la mort su-

1. Conf. Bas. 1532. art. u. Si/nt. i, pari. 72. — 2. De abrog Miss, priv , T. vu, 216.

lUSTUlllE DES VAIUATIUNS.

bile d'Œcolainpade , aussi bien que celle d'Eraser aulrcAiis si opposé au lulhéranisrae iiaissanl. Je ne veux pas m'étendre sur une matière tant rebattue : il nie suffit d'avoir remarqué que Dieu, pour la confusion, ou plutôt pour la conversion des ennemis de l'Eglise, ait permis que Luther tonibùt dans un assez grand aveuglement pour avouer, non pas qu'il ait été souvent tourmenté par le démon, ce qui pouvait lui être commun avec plusieurs saints; mais, ce qui lui est particulier, qu'il ait été converti par ses soins, et que l'esprit de mensonge ait été son maître dans un des principaux points de sa Réforme.

C'est en vain qu'on prétend ici que le démon ne disputa contre Luther que pour le jeter dans le désespoir, en le convainquant de son crime; car la dispute n'est pas tournée de ce côté-là. Lorsque Luther parait convaincu , et n'avoir plus rien à répondre, le démon ne presse pas davantage, et Luther croit avoir appris une vérité qu'il ne savait pas. Si la chose est véritable , quelle horreur d'avoir un tel maître ! Si Luther se l'est imaginée , de quelles illusions et de quelles noires pensées avait-il l'esprit rempli! Et s'il l'a inventée, de quelle triste aventure se fait-il honneur!

XVIIL Les Suisses s' échauffent contre Luther. — Les Suisses furent scandalisés de la conférence de Luther, non tant à cause que le diable y paraissait comme docteur; ils étaient assez empochés de se défendre d'une semblable vision dont nous avons vu que Zwingle s'était vanté' : mais ils ne purent soutTrir la manière dont il y traitait Œcolampade. Il se fit sur ce sujet des écrits très-aigres ; maisBucer ne laissait pas de continuer sa négociation; et on tint par son entremise une conférence à Constance pour la réunion des deux partis-. Là ceux de Zurich déclarèrent qu'ils s'accommoderaient avec Luther, à condition que de son côté il leur accorderait trois points; l'un, que la chair de Jésus-Christ ne se mangeait que par la foi; l'autre, que Jésus-Christ comme homme était seulement dans un certain endroit du ciel; la troisième, qu'il était présent dans l'Eucharistie par la foi, d'une manière propre aux sacrements. Ce discours était clair et sans équivoque. Les autres Suisses, et en particulier ceux de Bâie , approuvèrent une déclaration si nette de leur sentiment commun. Aussi était-elle conforme en tout à la Confession de Bàle : mais encore que cette Confession donnât une idée parfaite de la doctrine du sens figuré; ceux de Bàle, qui l'avaient dressée , ne laissèrent pas d'en dresser une autre deux ans a|irés, à l'occasion que nous allons dire.

XIX. Autre Confession de foi de Bdle , et la précédente adoucie. — En 1536, Bucer et Capiton vinrent do Strasbourg. Ces deux fameux architectes des équivor|ues les plus raffinées, s'étant servis de l'occasion des Confessions de foi que les Eglises séparées de Rome se préparaient d'envoyer au concile que le Pape venait d'indiquer, prièrent les Suisses d'en dresser une, qui fût tournée de sorte qu'elle pût servir à l'accord dont on avait beaucoup d'espérance^ ; c'est-à-dire qu'il était bon de choisir des termes que les luthériens, ardents défenseurs de Ja présence réelle, pussent prendre en bonne part.

1. Hosp. ad an. 1533, 131. — 2. Hoxp. 13a. — 3. Synt. Conf. G-:n. de Ilelv. Conf. Hosp., part. 2, Ml .

On dresse dans cette vue une nouvelle Confession de foi, qui est la seconde de Bàle : on y retranche de la première , que nous avons rapportée , les expressions qui marquaient trop précisément que Jésus-Christ n'était présent que dans le ciel, cl qu'on ne reconnaissait dans le sacreinenl qu'une présence sacramentelle, et par le seul souvenir. A la vérité les Suisses parurent fort attachés à dire toujours, comme ils avaient fait dans la première Confession de Bàle , que le corps de Jésus-Christ n'est pas enfermé dans le pain. Si on eut usé de ces termes sans quelque adoucissement, les luthériens auraient bien vu qu'on en voulait nettement à la présence réelle; mais Bucer avait des expédients pour toutes choses. Par ses insinuations ceux de Bàle se résolurent à dire, « que le corps et le sang ne sont pas naturel- » lement unis au pain et au vin; mais que le pain » et le vin sont des symboles par lesquels Jésus- » Christ lui-même nous donne une véritable com- » munication de son corps et de son sang, non [lour » servir au ventre d'une nourriture périssable, mais 0 pour être un aliment de vie éternelle'. » Le reste n'est autre chose qu'une assez longue explication des fruits de l'Eucharistie, dont tout le monde convient.

XX. Equivoque de cette Confession de foi. — Il n'y avait là aucun terme dont les luthériens ne pussent demeurer d'accord; car ils ne prétendent pas ([ue le corps de Jésus-Christ soit un aliment pour notre estomac , et ils enseignent que Jésus-Christ est uni au pain et au vin d'une manière incompréhensible, céleste et surnaturelle : de sorte qu'on peut dire sans les offenser qu'il n'y est pas 7iaturellement uni. Les Suisses ne pénétrèrent pas plus avant. Tellement qu'à la faveur de cette expression l'article passa en des termes dont un luthérien peut s'accommoder, et où l'on ne pouvait en tout cas désirer que des expressions plus précises et moins générales.

De la présence substantielle dont il s'agissait en ce temps-là, ils n'en voulurent dire ni bien ni mal; et ce fut tout ce que Bucer en put obtenir. Ils ne se tinrent dans la suite ni à la première ni à la seconde Confession de foi qu'ils avaient publiée d'un commun accord; et nous en verrons dans son temps paraître une troisième avec des expressions toutes nouvelles.

XXI. Chacun suivait les impressions de son conducteur. — Ceux de Zurich nourris par Zwingle, et pleins de son esprit, n'entrèrent avec Bucer dans aucune composition; et au lieu de donner, comme ceux de Bàle, une nouvelle Confession de foi; pour montrer qu'ils persistaient dans la doctrine de leur maître, ils publièrent celle ffu'il avait adressée à François P^elqui a déjà été ra[i|iortée, où il ne veut d'autre présence dans l'Eucharistie que celle qui s'y fait par la contemplation de la foi , en excluant nettement la présence substantielle.

C'est ainsi qu'ils continuaient à parler naturellement. Ils étaient les seuls qui le lissent parmi les défenseurs du sens figuré; et on peut voir en ce temps que dans la nouvelle Réforme chaque Eglise agissait selon l'impression qu'elle avait reçue de son maître. Luther et Zwingle ardents et extrêmes mirent les luthériens et ceux de Zurich dans de sem-

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