LIVRE IV
sence du corps et du sang dans le pain et le vin n'était pas de longue durée.
Au reste, si on eut demandé à ces docteurs combien donc devait durer cette présence, et à quel temps ils déterminaient Teflet des paroles de Notre Seigneur, on les eût vus dans un étrange embarras. La suite le fera paraître , et on verra qu'en abandonnant le sens naturel des paroles de Notre Seigneur, comme on n"a plus de règle, on n'a plus aussi de termes précis, ni de croyance certaine.
Tel fut l'événement de l'accord de Wittemberg. Les articles en sont rapportés de la même sorte par les deux partis de la nouvelle Réforme, et furent signés sur la lin de mai en 1.536'. On convint que l'accord n'aurait de lieu qu'étant approuvé par les Eglises. Bucer et les siens doutèrent si peu de l'approbation de leur parti, qu'aussitôt après l'accord signé ils firent la Cène avec Luther en signe de paix perpétuelle. Les luthériens ont toujours loué cet accord. Les sacramenlairesy ont recours comme à un traité authentique qui avait réuni tous les protestants. Hospinien prétend que les Suisses , du moins une partie de ce corps, et Calvin même l'ont approuvé-. On en trouve en efl'et l'approbation expresse parmi les lettres de Calvin^ : de sorte que cet accord doit avoir rang parmi les actes publics de la nouvelle Réforme, puisqu'il contient les sentiments de toute l'Allemagne protestante, et presque de la Réforme tout entière.
XXVIII. Ceux de Zurich se moquent des équivoques de Bucer. — Bucer eût bien voulu le faire agréer à ceux de Zurich. Il leur alla tenir dans leur assemblée de grands et vagues discours, et leur présenta ensuite un long écrit ■*. C'est dans de telles longueurs que se cachent les équivoques; et à e.xpliquer simplement la foi , on n'a besoin que de peu de paroles. Mais il eut beau déployer toutes ses subtilités, il ne put faire digérer aux Suisses sa présence substantielle, ni sa communion des indignes : ils voulurent toujours expliquer leur pensée telle qu'elle était , en termes simples , et dire , comme Zwingle, qu'il n'y avait point de présence physique ou naturelle, ni substantielle, mais une présence par la foi, une présence par le Saint- Esprit; se réservant la liberté de parler de ce mystère comme ils trouveraient le plus convenable , et toujours le plus simplement et le plus intelligiblement qu'il se pourrait. C'est ce qu'ils écrivirent à Luther qui , k peine revenu d'une dangereuse maladie, et fatigué peut-être de tant de disputes, ne voulait alors que du repos, renvoya de son côté l'alTaire à Bucer', avec lequel il croyait être d'accord.
XXIX. Les zwingliens ne veulent point entendre parler de miracles, ni de toute-puissance dans l'Eucharistie. — Mais comme il avait mis dans sa lettre, qu'en convenant de la présence, il fallait abandonner la manière à la toute-puissance divine, ceux de Zurich, étonnés qu'on leur parlât de toute-puissance dans une action où ils n'avaient rien conçu de miraculeux, non plus que leur maître Zwingle, s'en plaignirent à Bucer, qui se tourmenta beaucoup pour les satisfaire : mais plus il leur disait
1. Conc, p. 729. Hosp., 2. p., fol. 1-J5; Clit/l., Bisl. Conf. Aug. — -î. An. 1536, 1537, 38. —3. Calv.,ep.,p. 321. - 4. Hosp., p. "3, fol. IbO et seq. — 5. Idem, fol. 157.
qu'il y avait quelque chose d'incompréhensible dans la manière dont Jésus-Christ se donnait à nous dans la Cène, plus les Suisses lui répétaient au contraire que rien n'était plus aisé. Une figure dans cette parole, Ceci est mon corps, la méditation de la mort de Notre Seigneur, et l'opération du Saint- Esprit dans les cœurs, n'avaient aucune difficulté, et ils n'y voulaient point d'autres miracles. C'est en elTet comme parleraient les sacramentaires , s'ils voulaient parler naturellement. Les Pérès, à la vérité, ne parlaient pas de cette sorte, eux qui ne trouvaient point d'exemple trop haut pour amener les esprits à la croyance de ce mystère; et y employaient la Création, l'Incarnation de Notre Seigneur, sa naissance miraculeuse, tous les miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament , le changement merveilleux d'eau en sang et d'eau en vin; persuadés qu'ils étaient que le miracle qu'ils reconnaissaient dans l'Eucharistie n'était pas moins un ouvrage de toute-puissance, et ne cédait rien aux merveilles les plus incompréhensibles de la main de Dieu. C'est ainsi qu'il fallait parler dans la doctrine de la présence réelle; et Luther avait retenu avec cette foi les mêmes expressions. Par une raison contraire, les Suisses trouvaient tout facile, et aimaient mieux tourner en figure les paroles de Notre Seigneur, que d'appeler sa toute-puissance pour les rendre véritables : comme si la manière la plus simple d'entendre l'Ecriture sainte était toujours celle où la raison a le moins de peine, ou que les miracles coûtassent quelque chose au Fils de Dieu, quand il nous veut donner un témoignage de son amour.
XXX. Doctrine de Bucer, et retour des villes de sa croyance à la présence réelle. — Quoique Bucer ne pût rien gagner sur ceux de Zurich, durant deux ans qu'il traita continuellement avec eux après l'accord de ^Yittemberg, et qu'il prévit bien que Luther ne serait pas longtemps aussi paisible qu'il l'était alors; il n'oubliait rien pour l'entretenir dans celle douce disposition. Pour lui, il persista tellement dans l'accord , que toujours depuis il fut regardé par ceux de la Confession d'Augsbourg comme membre de leurs Eglises, et agit en tout conjointement avec eux.
Pendant qu'il traitait avec les Suisses, et qu'il tâchait de leur faire entendre dans la Cène quelque chose de plus haut et de plus impénétrable qu'ils ne pensaient, il leur disait entre autres choses, qu'encore qu'on ne pût douter que Jésus-Christ ne fût au ciel , on n'entendait pas bien où était ce ciel, ni ce que c'était, et que le ciel était même dans la Cène' ; ce qui emportait une idée si nette de la présence réelle, que les Suisses ne purent l'écouler.
Les comparaisons dont il se servait tendaient plutôt à inculquer la réalité qu'à l'alTaiblir. Il alléguait souvent cette action ordinaire de toucher dans la main les uns des autres^ : exemple très-propre à faire voir que la même main , dont on se sert pour exécuter les traités, peut être un gage de la volonté qu'on a de les accomplir; et qu'un contrat passager, mais réel et subslanliel , peut devenir par l'institution et par l'usage des hommes le signe le plus efficace qu'ils puissent donner d'une perpétuelle union.