LIVRE IV
revêtu, saint Paul en fait comme deux corps, dont il appelle l'un, corps animal, et l'autre, corps spirituel'. Dans ce même sens, et à plus forte raison, on pouvait dire que le corps qu'on recevait dans l'Eucharistie n'était pas celui qui était sorti des entrailles bénies de la Vierge. Mais quoiqu'on le put dire ainsi en un certain sens , d'autres craignaient en le disant de détruire la vérité du corps. C'est ainsi que les docteurs catholiques, d'accord dans le fond, disputaient des manières; les uns suivant les expressions de Paschase Radbert, qui voulait que l'Eucharistie contint le même corps sorti de la Vierge; les autres s'attachant à celles de Ratramne qui voulait que ce ne fût pas le même. A cela se joignit un autre embarras ; c'est que la forte persuasion de la présence réelle, qui était dans toute l'Eglise, et en Orient comme en Occident, avait porté beaucoup de docteurs à ne pouvoir plus souffrir dans l'Eucharistie le terme de figure , qu'ils croyaient contraire à la vérité du corps; et les autres qui considéraient que Jésus-Christ ne se donne pas dans l'Eucharistie en sa propre forme , mais sous une forme étrangère, et d'une manière si pleine de mystérieuses significations, voulaient bien que le corps du Sauveur se trouvât réellement dans l'Eucharistie, mais sous des figures, sous des voiles, et dans des mystères : ce qui leur paraissait d'autant plus nécessaire, qu'il était constant d'ailleurs que c'était un privilège réservé au siècle futur, de posséder Jésus-Christ en sa vérité manifeste , sans qu'il fût couvert d'aucune figure. Tout cela était vrai dans le fond : mais avant qu'on l'eût bien expliqué , il y avait de quoi disputer longtemps. Ratramne, qui suivait le dernier parti, n'avait pas assez pénétré toute cette matière ; et sans différer au fond d'avec les autres catholiques, il se jetait quelquefois dans les expressions obscures, et qu'il était malaisé de bien concilier ensemble : c'est ce qui fait que tous ses lecteurs, et les protestants aussi bien que les catholiques, l'ont pris en tant de divers sens.
Mélanchton trouvait que cet auteur donnait plutôt à deviner qu'il n'expliquait clairement sa pensée^; et il se perdait avec lui dans une matière que ni lui ni son maître Luther n'avaient jamais bien entendue.
XXXIII. Mélanchton souhaite une nouvelle décision. La tyrannie de Luther. — Par jces lectures et ces réflexions il tomba dans une déplorable incertitude : mais quelle qu'ait été son opinion, dont nous parlerons dane la suite, il commençait à s'éloigner de son maître, et il souhaitait avec une ardeur extrême qu'on fît une assemblée où la matière se traitât de nouveau, sans passion, sans sophisterie, cl sans tyrannie^.
Ce dernier mot regardait visiblement Luther : car dans toutes les assemblées qui s'étaient tenues jusqu'alors dans le parti , dès que Luther y était et ^qu'il avait parlé, Mélanchton nous apprend lui- 'mème que les autres n'avaient qu'à se taire, et tout était fait. Mais pendant que , dégoûté d'un tel procédé, il demandait de nouvelles délibérations, et qu'il s'éloignait de Luther, il ne laissait pas de se réjouir de ce que Bucer s'en rapprochait avec les siens. Nous venons de le voir lui-même approuver
1. /. Cor.. XV. 42, 43, 44, 46. — 2. Mel., lib. m , ep. 188. — 3, Lib. n,ep. 40; m, ep. ISS, 189.
l'accord où la présence réelle est plus que jamais attachée aux symboles extérieurs ' , puisqu'on y convient qu'elle se trouve dans la communion des indignes, quoiqu'il n'y ait ni foi ni pénitence. Ou'on jette ici un moment les yeux sur les termes de l'accord de Wittemberg, non-seulement souscrit, mais encore procuré par Mélanchton, pour bien voir combien positivement il y convient d'une chose sur laquelle il était entré dans un doute si violent.
XXXIV. Luther fait une nouvelle déclaration de sa foi dans les articles de Stnalcalde. — C'est que Luther avançait toujours , et qu'il était si ferme sur celte matière , qu'il n'y avait pas moyen de le contredire. L'année d'après l'accord, c'est-à-dire en 1537, pendant que Bucer continuait à négocier avec les Suisses, les luthériens se trouvèrent à Smalcalde, lieu ordinaire de leurs assemblées, et où se sont traitées toutes leurs ligues. Cette assemblée fut tenue à l'occasion du concile convoqué par Paul III. Il fallait bien que Luther ne fût pas tout à fait content de la Confession d'Augsbourg et de l'Apologie, ni de la manière dont sa doctrine y avait été expliquée, puisqu'il dresse lui-même de nouveaux articles, afin, dit-il-, qu'on sache quels sont les points dont il 7ie se veut jamais départir; et c'est pour cela qu'il procura cette assemblée. Là Bucer s'expliqua si formellement sur la présence réelle, qu'il satisfit, dit Mélanchton, et il le dit avec grande joie, même ceux des nôtres qui avaient été les plus difficiles^. Il satisfit par conséquent Luther ; et voilà encore Mélanchton ravi qu'on s'attachât aux sentiments de Luther, lorsque lui-même il s'en détachait, c'est-à-dire qu'il était ravi de voir l'Allemagne protestante toute réunie. Bucer avait donné les mains : la ville de Strasbourg s'était déclarée avec son docteur pour la confession d'Augsbourg : la politique était contente, c'est ce qui pressait; et pour la doctrine, on verrait après.
XXXV. Nouvelle manière d'expliquer les paroles de l'institution. — Il faut pourtant avouer que Luther y allait de meilleure foi. Il voulait parler nettement sur la matière de l'Eucharistie : et voici comme il coucha l'article VI, du sacrement de l'autel : « Sur le sacrement de l'autel, dit-il ■*, nous croyons » que le pain et le vin sont le vrai corps et le vrai » sang de Notre Seigneur; et qu'ils ne sont pas » seulement donnés et reçus par les chrétiens qui » sont pieux, mais encore par ceux qui sont impies. » Ces derniers mots sont les mêmes que nous avons vus dans l'accord de Wittemberg; sinon, qu'au lieu du terme d'indignes, il se sert de celui d'impies, qui est plus fort, et qui éloigne encore davantage l'idée de la foi.
Il faut aussi remarquer que Luther ne dit rien dans cet article contre la présence hors de l'usage, ni contre l'union durable , mais seulement que le pain était le vrai corps , sans déterminer quand il l'était ni combien de temps.
XXXVI. Si le pain peut être le vrai corps. — Au reste , cette expression , que le pain était le vrai corps, jusque-là n'avait été insérée par Luther dans aucun acte public. Les termes ordinaires dont il se servait, c'est que le corps et le sang étaient donnés
1. Lib. m, ep. 114. ad Brent. — 2. Art. Sma!c. Prœf. in lih. Conc. — 3. Ap. Hosp. an. 1537, 155. Met. n, ep. 19G. — 4. Conc, p. 330.
IIISTUIRE UEti VARIATIONS.
sous le pain cl sous le vin' : c'est ainsi (lu'il s'explique dans son Petit Calôchisme. Dans le Grand, il ajoute un mot , et dit : que le corps nous est donné dans le pain et sous le pain"^. Je n'ai pas pu démêler encore dans quel lemi)s ont été faits ces deux Catéchismes; mais il est certain que les luthériens les reconnaissent comme des actes authentiques do leur religion. Aux deux particules en et sous, la Confession d'Augsbourg ajoute amc; et c'est la phrase ordinaire des vrais luthériens, que le corps et, le sa7uj sont 7'eçus dans, sous et avec le pain et le vin : mais on n'avait dit encore , dans aucun acte public de tout le parti , que le pain et le vin fussent le vrai corps et le vrai sang de Notre Seigneur. Luther tranche ici le mot; et il fallut ([ue Mélanchton, avec toute la répugnance qu'il avait à unir le pain avec le corps, passAt môme jusqu'à souscrire que le pain était le vrai corps.
XXXVII. Luther ne peut éviter les équivoques des sacramentaires qui l'iudent tout. — Les luthériens nous assurent dans leur livre de la Concorde', que Luther fut porté à cette expression par les subtilités des sacramentaires, qui trouvaient moyen d'accommoder à leur présence morale ce que Luther disait de plus fort et de plus précis pour la présence réelle et substantielle ; par où , en passant , on voit encore une fois, qu'il ne faut pas s'étonner si les défenseurs du sens figuré trouvent moyen de tirer à eux les saints Pères; puisque Luther même, vivant et parlant, lui qui connaissait leurs subtilités, et qui entreprenait de les combattre, avait peine à trouver des termes qu'ils ne fissent venir à leur sens avec leurs interprétations. Fatigué de leurs subtilités, il voulut chercher quelques expressions qu'ils ne pussent plus détourner, et il dressa l'article de Smalcalde en la forme que nous avons vue.
En effet, comme nous l'avons déjà remarqué^ si le vrai corps de Jésus-Christ, selon l'opinion des sacramentaires , n'est reçu que par le moyen de la foi vive , on ne peut pas dire avec Luther, que les impies le reçoivent; et tant qu'on soutiendra que le pain n'est le corps de Jésus-Christ qu'en figure, assurément on ne dira pas avec l'article de Smalcalde, que le pain est le vrai corps de Jésus-Christ; ainsi Luther par cette expression excluait le sens figuré, et toutes les interprétations des sacramentaires. Mais il ne s'aperçut pas qu'il n'excluait pas moins sa propre doctrine; puisque nous avons fait voir que le pain ne peut être le vrai corps , qu'il ne le devienne par ce changement véritable et substantiel que Luther ne vent jjoint admettre.
Ainsi quand Luther et les luthériens, après avoir tourné en tant de diverses façons l'article de la présence réelle, tâchent enfin de l'expliquer si précisément, que les équivoques des sacramentaires demeurent tout à fait bannies, on les voit insensiblement tomber dans des expressions qui n'ont aucun sens selon leurs principes, et ne peuvent se soutenir que dans la doctrine catholique.
XXXVIII. Emportement de Luther contre le Pape dans les articles de Smalcalde. — Luther s'explique à Smalcalde très-durement contre le Pape, dont, comme nous avons vu, on n'avait fait nulle mention
1. COHC.,p. 380. — 2. /((em,553. — 3. IHd., p. 730. —4. Cidessus, liv. n, n. 3, 31.
dans les articles de foi de la Confession d'Augsbourg, ni dans l'Apologie; et il met parmi les articles dont il ne se veut jamais relâcher' ; « que le » Pape n'est pas de droit divin : que la puissance » qu'il a usurpée est pleine d'arrogance et de blas- » phèmc : que tout ce qu'il a fait et fait encore en » vertu de cette puissance est diabolique : que l'E- » glise peut et doit subsister sans avoir un chef; » que quand le Pape aurait avoué qu'il n'est pas de » droit divin , mais qu'on l'a établi seulement pour » entretenir plus commodément l'unité des chré- » tiens contre les sectaires , il n'arriverait jamais » rien de bon d'une telle autorité; et que le meil- » leur moyen de gouverner et de conserver l'Eglise, » c'est que tous les évoques, quoiqu'inégaux dans » les dons, demeurent pareils dans leur ministère » sous un seul chef, qui est Jésus-Christ; qu'enfin I) le Pape est le vrai anlechrist. »
XXXIX. Mélanchlon veut ([u'on reconnaisse l'autorité du Pape. — Je rapporte exprès tout au long ces décisions de Luther, parce que Mélanchton y apporta une restriction qui ne peut être assez considérée.
A la fin des articles on voit deux listes de souscription , oij paraissent les noms de tous les ministres et docteurs de la Confession d'Augsbourg^. Mélanchton signa avec tous les autres; mais parce qu'il ne voulait pas convenir de ce que Luther avait dit du Pape, il fit sa souscription en ces termes' : « Moi, Philippe Mélanchton, j'approuve les articles » précédents comme pieux et chrétiens. Pour le » Pape, mon sentiment est que s'il voulait recevoir » l'Evangile , pour la paix et la commune tranquil- » lité de ceux qui sont déjà sous lui, ou qui y seront » à l'avenir, nous lui pouvons accorder la supé- » riorité » sur les évoques, qu'il a déjà de droit humain. »
C'était l'aversion de Luther que cette supériorité du Pape, en quelque manière qu'on l'établit. Depuis que le Pape l'avait condamné, il était devenu irréconciliable avec cette puissance, et il avait fait signer à Mélanchlon même un acte par lequel toute la nouvelle Réforme disait en corps : Jamais nous n'approuverons que le Pape ait le pouvoir sur les autres évoques''. Mélanchton s'en dédit à Smalcalde. Ce fut la première et la seule fois qu'il dédit son maître par acte public : et parce que sa complaisance, ou sa soumission, ou quelqu'autre semblable motif, quel qu'il soil, lui firent passer, malgré tous ses doutes, le point bien plus dilTicile de l'Eucharistie, il faut croire que de puissantes raisons l'engagèrent à résister sur celui-ci. Ces raisons sont d'autant plus dignes d'être examinées , que nous verrons dans cet examen , l'état véritable de la nouvelle Réforme; les dispositions particulières de Mélanchton; la cause de tous les troubles dont il ne cessa d'être agité jusqu'à la fin de sa vie; comment on s'engage dans un mauvais parti avec de bonnes intentions générales, et comment on y demeure au milieu des plus violentes agitations que ■ puisse jamais sentir un homme vivant. La chose mérite bien d'être entendue; et ce sera Mélanchton lui-même qui nous la découvrira dans ses écrits.
1. An. IV, p. 312. — 2. Concp. 336. — 3. ldvm,p. 338. — 4. Mel., liv. X, ep. 76.