LIVRE V
RéHexions générales sur les agitations de Mélanchton, et sur l'état de la Réforme.
Sommaire. — Les agitations , les regrets , les incertitudes de Mélanchton. La cause de ses erreurs, et ses espérances déçues. Le triste succès de la Réforme, et les malheureux motifs qui y attirent les peuples, avoués par les auteurs du parti. Mélanchton confesse en vain la perpétuité de l'Eiçlise, l'autorité de ses jugements et celle de ses prélats. La justice imputative l'entraîne, encore qu'il reconnaisse qu'il n'en trouve rien dans les Pères, ni même dans saint Augustin dont il s'était autrefois appuyé.
I. Comment Mélanchton fut attiré à Luther. — Les commencements de Luther, durant lesquels Mélanchton se donna tout à fait à lui, étaient spécieux. Crier contre des abus, qui n'étaient que trop véritables, avec beaucoup de force et de liberté; remplir ses discours de pensées pieuses, restes d'une bonne institution ; et encore avec cela mener une vie, sinon parfaite, du moins sans reproche devant les hommes, sont choses assez attirantes. Il ne faut pas croire que les hérésies aient toujours pour auteur des impies ou des libertins, qui de propos délibéré fassent servir la religion à leurs passions. Saint Grégoire de Nazianze ne nous représente pas les hérésiarques comme des hommes sans religion, mais comme des hommes qui prennent la religion de travers. « Ce sont, dit-il', de » grands esprits : car les âmes faibles sont égale- » ment inutiles pour le bien et pour le mal. Mais » ces grands esprits , poursuit-il , sont en même I) temps des esprits ardents et impétueux , qui « prennent la religion avec une ardeur démesurée,» c'est-à-dire qui ont un faux zèle, et qui mêlant à la religion un chagrin superbe , une hardiesse indomptée, et leur propre esprit, poussent tout à l'extrémité : il y faut même trouver une régularité apparente, sans quoi où serait la séduction tant prédite dans l'Ecriture? Luther avait goûté la dévotion. Dans sa première jeunesse, efTrayé d'un coup de tonnerre dont il avait pensé périr, il s'était fait religieux d'assez bonne foi. On a vu ce qui se passa dans l'aflaire des indulgences. S'il avançait des dogmes extraordinaires, il se soumettait au Pape. Condamné par le Pape, il réclama le concile que toute la chrétienté réclamait aussi depuis plusieurs siècles, comme le seul remède des maux de l'Eglise. La réformalion des mœurs corrompues était désirée de tout l'univers; et quoique la saine doctrine subsistât toujours également dans l'Eglise , elle n'y était pas également bien expliquée par tous les prédicateurs. Plusieurs ne prêchaient que les indulgences, les pèlerinages, l'aumône donnée aux religieux, et faisaient le fond de la piété de ces pratiques, qui n'en étaient que les accessoires. Ils ne parlaient pas autant qu'il fallait de la grâce de Jésus-Christ; et Luther, qui lui donnait tout d'une manière nouvelle par le dogme de la justice imputée, parut à Mélanchton, jeune encore, et plus versé dans les belles-lettres que dans les matières de théologie, le seul prédicateur de l'Evangile.
IL Mélanchton épris de la nouveauté, et de la trompeuse apparence de la justice imputative. — Il