‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 219 sur 545 · Orat. XXVI, loin, i, p · texte numérisé non relu

Orat. XXVI, loin, i, p

est juste de tout donner à Jésus-Christ. L'Eglise lui donnait tout dans la justification du pécheur, aussi bien et mieux que Luther; mais d'une autre sorte. On a vu que Luther lui donnait tout, en étant absolument tout à l'homme; et que l'Eglise au contraire lui donnait tout, en regardant comme un effet de sa grâce tout ce que l'homme avait de bien, et même le bon usage de son libre arbitre , dans tout ce qui regarde la vie chrétienne. La nouveauté de la doctrine et des pensées de Luther fut un charme pour les beaux esprits. Mélanchton en était le chef en Allemagne. Il joignait à l'érudition, à la politesse et à l'élégance du style une singulière modération. On le regardait comme seul capable de succéder dans la littérature, à la réputation d'Erasme; et Erasme lui-même l'eût élevé par son suffrage aux premiers honnetirs parmi les gens de lettres, s'il ne l'eût vu engagé dans un parti contre l'Eglise : mais la nouveauté l'entraîna comme les autres. Dès les premières années qu'il s'était attaché à Luther, il écrivit à un de ses amis : « Je n'ai >) pas encore traité comme il faut la matière de la » Justification, et je vois qu'aucun des anciens ne » l'a encore traitée de cette sorte*. » Ces paroles nous font sentir un homme tout épris du charme de la nouvelle doctrine : il n'a encore qu'efQeurô une si grande matière ; et déjà il en sait plus que tous les anciens. On le voit ravi d'un sermon qu'avait fait Luther sur le jour du sabbat- ; il y avait prêché le repos où Dieu faisait tout, où Thomme ne faisait rien. Un jeune professeur de la langue grecque entendait débiter de si nouvelles pensées au plus véhément et au plus vif orateur de son siècle, avec tous les ornements de sa langue naturelle, et un applaudissement inou'i : c'était de quoi être transporté. Luther lui parait le plus grand de tous les hommes, un homme envoyé de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de la nouvelle Réforme le confirme dans ses pensées. Mélanchton était simple et crédule : les bons esprits le sont souvent : le voilà pris. Tous les gens de belles-lettres suivent son exemple , et Luther devient leur idole. On l'attaque, et peut-être avec trop d'aigreur. L'ardeur de Mélanchton s'échauffe; la contiance de Luther l'engage de plus en plus; et il se laisse entraîner à la tentation de réformer avec son maître aux dépens de funité et de la paix, et les évèques, et les Papes, et les princes et les rois, et les empereurs.

III. Comment Mélanchton excusait les emportements de Luther. — Il est vrai, Luther s'emportait à des excès inou'is : c'était un sujet de douleur à son disciple modéré. Il tremblait lorsqu'il pensait à la colère implacable de cet Achille, et il ne craignait « rien moins de la vieillesse d'un homme dont les » passions étaient si violentes, que les emporte- » ments d'un Hercule, d'un Philoctéte, et d'un » Marins^ : » c'est-à-dire qu'il prévoyait, ce qui arriva en effet , quelque chose de furieux. C'est ce qu'il écrit confidemment, et en grec, à son ordinaire, à son ami Camerarius; mais un bon mot d'Erasme, (que ne peut un bon mot sur un bel esprit?) le soutenait. Erasme disait que tout le monde opiniâtre et endurci comme il était avait besoin d'un maître aussi rude que Luther^ : c'était-à-

1. Lih. IV, ep. 126, col. 574. — 2. Idem, col. 575. — 3. Lib. iv, ep. 240, 315. — 4. Lih, xviii, ep. 25; xix. 3.

HISTOIRE DES VARIATIONS

dire, comme il rexpliquait, que Lullier lui paraissait nécessaire au monde, comme les tyrans que Dieu envoie pour le corriger, comme un Nahachodonosor, comme un Iloloiilierne, en un mot comme un fléau de Dieu. Il n'y avait pas là de quoi se glorifier : mais Mélancliton l'avait pris du beau côté, et voulait croire, au commencement, que pour réveiller le monde , il ne fallait rien moins que les violences et le tonnerre de Luther.

IV. Le commencement des agitations de Mélanchton. — Mais cnlin l'arrogance de ce maître impérieux se déclara. Tout le monde se soulevait contre lui , et même ceux qui voulaient avec lui réformer l'Eglise. Mille sectes impies s'élevaient sous ses étendards; et sous le nom de Réformation, les armes, les séditions, les guerres civiles ravageaient la chrétienté. Pour comble de douleur, la querelle sacramentaire partagea la Réforme naissante en deux partis presque égaux : cependant Luther poussait tout à bout, et ses discours ne faisaient qu'aigrir les esprits au lieu de les calmer. Il parut tant de faiblesse dans sa conduite , et ses excès furent si étranges, que Mélanchton ne les pouvait plus ni excuser, ni supporter. Depuis ce temps, ses agitations furent immenses. A chaque moment on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans'; et VElbe, disail-il luimême^, arec tousses flots, ne lui aurait pu fournir assez d'eau pour pleurer les malheurs de la Réforme divisée.

V. Mélanchton reconnaît enfin que les grands succès de Luther avaient un maucais principe. — Les succès inespérés de Luther dont il avait été ébloui d'abord, et qu'il prenait avec tous les autres pour une marque du doigt de Dieu , n'eurent plus pour lui qu'un faible agrément, lorsque le temps lui eut découvert les véritables causes de ces grands progrès , et leurs efl'ets déplorables. Il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que la licence et l'indépendance faisaient la plus grande partie de la Réformation. Si l'on voyait les villes de l'empire accourir en foule à ce nouvel Evangile, ce n'était pas qu'elles se souciassent de la doctrine. Nos réformés soulïriront avec peine ce discours ; mais c'est Mélanchton qui l'écrit, et qui l'écrit à Luther' : « Nos gens me blâment de ce que je rends la juri- » diction aux évoques. — Le peuple accoutumé à » la liberté, après avoir une fois secouéce joug, » ne le veut [)lus recevoir, et les villes de l'empire » sont celles qui haïssent le plus cette domination. » Elles ne se mettent point en peine de la doctrine » et de la religion, mais seulement de l'empire et » de la liberté. » Il répète encore cette plainte au môme Luther : « Nos associés, dit-iP, disputent » non pour l'Evangile, mais pour leur domination. » Ce n'était donc pas la doctrine, c'était l'indépendance que cherchaient les villes; et si elles ha'issaient leurs évèques, ce n'était pas tant parce qu'ils étaient leurs pasteurs, que parce qu'ils étaient leurs souverains.

VI. Il pri'roit les désordres qui arriveraient pour avoir méprisé l'autorité des évèrjucs. — Il faut tout dire : Mélanchton n'était pas beaucoup en peine de rétablir la puissance temporelle des évèques : ce

1. Lih. IV, ep. 100, 119, 812. — 9. Lib. ii, cp. 202. —3. Lib. i,ep. 17. —4. Lih.i, ep. 20.

qu'il vuulail rétablir, c'était la police ecclésiastique, la juridiction spirituelle, et en un mot l'administration épiscopale; parce qu'il voyait que sans elle tout allait tomber en confusion. « Plût à Dieu , jiKit » à Dieu que je pusse, non point confirmer la do- » minalion des évèques, mais en rétablir l'adrainis- » tration; car je vois quelle Eglise nous allons » avoir, si nous renversons la police ecclésiastique. » Je vois que la tyrannie sera plus insupportable » QUE jamais'. » C'est ce qui arrive toujours quand on secoue le joug de l'autorité légitime. Ceux qui soulèvent les peuples sous prétexte de liberté, se font eux-mêmes tyrans; et si on n'a pas encore assez vu que Luther était de ce nombre , la suite le fera paraître d'une manière à ne laisser aucun doute. Mélanchton continue; et après avoir blftmè ceux qui n'aimaient Luther qu'à cause que par son moyen ils se sont défaits des étêques , il conclut « qu'ils se sont donné une liberté qui ne ferait au- » cun bien à la postérité. Car quel sera, poursuit-il, » l'état de l'Eglise, si nous changeons toutes les » coutumes anciennes, et qu'il n'y ait plus de prè- » lats ou de conducteurs certains? »

VIL L'autorité et la discipline ecclésiastiques entièrement méprisées dans les nouvelles Eglises. — Il prévoit que dans ce désordre , chacun se rendra le maître. Si les puissances ecclésiastiques, à qui l'autorité des apôtres est venue par succession , ne sont point reconnues, les nouveaux ministres qui ont pris leur place, comment subsisteront-ils? Il ne faut qu'entendre parler Capiton , collègue de Bucer dans le ministère de l'Eglise de Strasbourg : « L'au- 1) lorité des ministres est, dit-il^, entièrement abo- » lie : tout se perd, tout va en ruine. Il n'y a parmi » nous aucune Eglise, pas même une seule, où il y » ait de la discipline... Le peuple nous dit hardi- » ment : Vous voulez vous faire les tyrans de l'E- 1) glise qui est libre : vous voulez établir une nou- » velle papauté. » Et un peu après : « Dieu me » fait connaître ce que c'est qu'être pasteur, et le » tort que nous avons fait à l'Eglise par le juge- » ment précipité , et la véhémence inconsidérée » qui nous a fait rejeter le Pape. Car le peuple , 1) accoutumé et comme nourri à la licence, a rejeté » tout à fait le frein; comme si en détruisant la » puissance des papistes, nous avions détruit en » même temps toute la force des sacrements et du » ministère. Ils nous crient : Je sais assez l'Evan- » gile : qu'ai-je besoin de votre secours pour Irou- » ver Jésus-Christ? Allez prêcher ceux ([ui veulent » vous entendre. » Quelle Babylone est plus confuse que cette Eglise, qui se vantait d'être sortie de l'Eglise romaine comme d'une Babylone? Voilà quelle était l'Eglise de Strasbourg, elle que les nouveaux réformés proposaient sans cesse à Erasme, lorsqu'il se plaignait de leurs désordres, comme la plus réglée et la plus modeste de toutes leurs Eglises; voilà quelle elle était environ l'an 1537, c'est-à-dire dans sa force et dans sa fieur.

Bucer, le collègue de Capiton, n'en avait pas meilleure opinion en 1549, et il avoue qu'on n'y avait rien tant recherché que le plaisir de vivre à sa fantaisie^.

Un autre ministre se plaint à Calvin qu'il n'y a

1. Lib. IV, ep. 104. — 2. Ep. ad Farci, int. ep. Calv., p. 5. — 3. Int. ep. Calv., p. 509, 510.

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