LIVRE V. — REFLEXIONS SUR L'ETAT DE LA REFORME
nul ordre dans leurs Eglises, et il en rend cette raison : « qu'une grande partie des leurs croit s'être » Urée de la puissance de l'antechrist, en se jouant » à sa fantaisie des biens de l'Eglise, et en ne ren connaissant aucune discipline'. » Ce ne sont pas là des discours où l'on reprenne les désordres avec exagération. C'est ce que les nouveaux pasteurs s'écrivent conlldemraent les uns aux autres ; et on y voit les tristes etïets de la Réforme.
VIII. Autre fruit de la Réforme. La servitude de l'Eglise, où le magistrat se fit pape. — Un des fruits qu'elle produisit fut la servitude où tomba l'Eglise. Il ne faut pas s'étonner si la nouvelle Réforme plaisait aux princes et aux magistrats, qui s'y rendaient maîtres de tout, et même de la doctrine. Le premier elfel du nouvel Evangile dans une ville voisine de Genève , c'est Monlbéliard , fut une assemblée qu'on y tint des principaux habitants, pour apprendre ce que le prince ordonnerait de la Cèiie^. Calvin s'élève inutilement contre cet abus : il y espère peu de remède; et tout ce qu'il peut faire est de s'en plaindre comme du plus grand désordre qu'on pût introduire dans l'Eglise. Mycon, successeur d'Œcolampade dans le ministère de Bàle, fait la même plainte aussi vainement. Les laïques, dit-il 3, s'attribuent tout, et le magistrat s'est fait pape.
C'était un malheur inévitable dans la nouvelle Réforme : elle s'était établie en se soulevant contre les évèques sur les ordres du magistrat. Le magistrat suspendit la messe à Strasbourg, l'abolit en d'autres endroits , et donna la forme au service divin. Les nouveaux pasteurs étaient institués par son autorité : il était juste après cela qu'il eût toute la puissance dans l'Eglise. Ainsi ce qu'on gagna dans la Réforme , en rejetant le Pape ecclésiastique , successeur de saint Pierre, fut de se donner un Pape laïque , et de mettre entre les mains des magistrats l'autorité des apôtres.
IX. Luther prend la mission du prince pour faire la visite ecclésiastique. — Luther tout fier qu'il était de son nouvel apostolat, ne se peut défendre d'un tel abus. Seize ans s'étaient écoulés depuis l'établissement de sa Réforme dans la Saxe, sans qu'on eût seulement songé à visiter les Eglises, ni à voir si les pasteurs qu'on y avait établis faisaient leur devoir, et si les peuples savaient du moins leur catéchisme. On leur avait fort bien appris, dit Luther^ « à manger de la chair les ven- » dredis et les samedis; à ne se confesser plus, à » croire qu'on était justifié par la seule foi, et que » les bonnes œuvres ne méritaient rien; » mais pour prêcher sérieusement la pénitence, Luther fait bien connaître que c'était à quoi on pensait le moins. Les réformateurs avaient bien d'autres affaires. Pour enlin s'opposer à ce désordre en 1.538, on s'avisa du remède de la visite, si connu dans les canons. « Mais personne, dit Luther'', n'était » encore parmi nous appelé à ce ministère; et saint » Pierre défend de rien faire dans l'Eglise, sans » être assuré par une députation certaine que ce » qu'on fait est l'œuvre de Dieu; » c'est-à-dire en un mol, qu'il faut pour cela une mission, une voca-
1. Inl. ep. Calv.,p. 43, —2. Calv. ep.,p. 50,51, 53. — 3. Inl. ep. Calv., p. 52. — 4. Visil. Sajc., cap. de Docl. cap. de liberl. ChriU., etc. —5. Idem., Prcef.
tion, une autorité légitime. Remarquez que les nouveaux évangélistes avaient bien reçu d'en haut une mission extraordinaire pour soulever les peuples contre leurs évèques, prêcher malgré eux, et s'attribuer l'administration des sacrements contre leur défense : mais pour faire la véritable fonction épiscopale , qui est de visiter et de corriger, personne n'en avait reçu la vocation ni l'ordre de Dieu ; tant cette céleste mission était imparfaite; tant ceux qui la vantaient, s'en défiaient dans le fond. Le remède qu'on trouva à ce défaut, fut d'avoir recours au prince, comme d la puissance indubitablement ordonnée de Dieu dans ce pays'. C'est ainsi que parle Luther. Mais celte puissance établie de Dieu , l'at-elle été pour cette fonction? Non, Luther l'avoue : et il pose pour fondement que la visite est une fonction apostolique. Pourquoi donc ce recours au prince? C'est, dit Luther, qu'encore que par sa puissance séculière il ne soit point chargé de cet office, il ne laissera pas par charité, de nommer des visiteurs ; et Luther exhorte les autres princes à suivre cet exemple; c'est-à-dire qu'il fait exercer la fonction des évèques par l'autorité des princes ; et on appelle celte entreprise une charité, dans le langage de la Réforme.
X. Les Eglises luthériennes ne sont pas mieux disciplinées, et Mélanchlon le reconnaît. — Ce récit fait voir que les sacramentaires n'étaient pas les seuls, qui, destitués de l'autorité légitime, avaient rempli leurs Eglises de confusion. Il est vrai que Capiton, après s'être plaint, dans la lettre qu'on vient de voir, que la discipline était inconnue dans les Eglises de la secte, ajoute qu'il n'y avait de discipline que dans les Eglises luthériennes'^. Mais îlélanchton , qui les connaissait, raconte en parlant de ces Eglises en 1532, et à peu près dans le môme temps que Capiton écrivit sa lettre : « que la disci- » pline y était ruinée; qu'on y doutait des plus » grandes choses : cependant qu'on n'y voulait point a entendre, non plus que parmi les autres, à ex- » pliquer nettement les dogmes ; et que ces maux » étaient incurables' : » si bien qu'il ne reste aucun avantage aux luthériens, si ce n'est que leur discipline telle quelle, était encore si fort au-dessus de celle des sacramentaires , qu'elle leur faisait envie.
XI. Mélanchton déplore la licence du parti, où le peuple décidait à table des points de la religion. — Il est bon d'apprendre encore de ilélanchton comment les grands du parti traitaient la théologie et la discipline ecclésiastique. On parlait assez faiblement de la confession des péchés parmi les luthériens; et néanmoins le peu qu'on y en disait, et ce petit reste de la discipline chrétienne qu'on y avait voulu retenir, frappa tellement un homme d'importance, qu'au rapport de Mélanchton, il avança dans un grand festin (« car c'est là, dit-il*, seulement » qu'ils traitent la théologie) qu'il s'y fallait op- » poser; que tous ensemble ils devaient prendre » garde à ne se laisser pas ravir la liberté qu'ils » .vvAiENT recouvrée; aulrement qu'on les replon- » gérait dans une nouvelle servitude, et que déjà » on renouvelait peu à peu les anciennes tradi-
1. Visit. Sax. cap. de Doc.cap. de libert. Clirîst. , etc., Prcef . — 2. Int. Epist. Calv., p. ^, n.l. — 3.Lib. iv, ep. 135. — 4. Idem, ep. 71.
HISTOIRE DES VAUIATIÛNS.
» lions. » Voilà ce que c'csl d'exciler l'espril de rcvollc parmi les peuples , et de leur inspirer sans discernement la haine des traditions. On voit dans un seul festin, l'image de ce qu'on faisait dans les autres. Cet esprit régnait dans tout le peuple : et Mélanchton dit lui-niènicà son ami Camcrarius, en jiarlant de ces nouvelles Eglises : Vous voyez les emportements de la multitude, et ses aveugles désirs' ; on n'y pouvait élalilir la règle.
XII. La justice iniputatice diminuail la nécessité des bonnes œuvres. Décision des luthi'riens et de Mélanchton. — Ainsi la réformalion véritable, c'est-àdire celle des mœurs, reculait au lieu d'avancer, pour deux raisons : l'une , que l'autorité était détruite; l'autre , que la nouvelle doctrine portait au relâchement.
Je n'entreprends pas de prouver que la nouvelle justification avait ce mauvais effet; c'est une matière rebattue, et qui n'est point de mon sujet. Mais je dirai seulement ces faits constants, qu'après l'établissement de la justice imputée, la doctrine des bonnes œuvres baissa tellement, que des principaux disciples de Luther dirent que c'était un blasphème d'enseigner qu'elles fussent nécessaires. D'autres passèrent jusqu'à dire qu'elles étaient contraires au salut; tous décidèrent d'un commun accord qu'elles n'y étaient pas nécessaires. On peut bien dire dans la nouvelle Réforme, que les bonnes œuvres sont nécessaires comme des choses que Dieu exige de l'homme : mais on ne peut pas dire qu'elles sont nécessaires au salut. Et pourquoi doue Dieu les exige-t-il? N'est-ce pas afin qu'on soit sauvé? Jésus-Christ n'a-t-il pas dit lui-même : Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements^.^ C'est donc précisément pour avoir la vie et le salut éternel que les bonnes œuvres sont nécessaires selon l'Evangile; et c'est ce que prêche toute l'Ecriture : mais la nouvelle Réforme a trouvé cette subtile distinction, qu'on peut sans difTiculté les avouer nécessaires, pourvu que ce ne soit pas pour le salut.
Il s'agissait des adultes : car pour les petits enfants, tout le monde en élait d'accord. Qui eût cru que la réformation dût enfanter un tel prodige, et que cette proposition, les bonnes autres sont nécessaires au salut, pût jamais être condamnée? Elle le fut par Mélanchton et par tous les luthériens', en plusieurs do leurs assemblées , et en particulier dans celle de Worms en 1557, dont nous verrons les actes en son temps.
XIII. I\'ulk réformation des mœurs dans les Eglises protestantes : témoignage d'Erasme. — Je ne prétends pas ici reprocher à nos réformés leurs mauvaises mœurs; les noires, aies regarder dans la plupart des hommes , ne paraissaient pas meilleures : mais c'est qu'il ne faut pas leur laisser croire que leur réforme ait eu les fruits véritables qu'un si beau nom faisait attendre, ni que leur nouvelle juslilicalion ait produit aucun bon efi'et.
Erasme disait souvent que de tant de gens qu'il voyait entrer dans la nouvelle Réforme, (et il avait une étroite familiarité avec la plupart et les principaux,) il n'en avait vu aucun qu'elle n'eut rendu plus mauvais, loin de le rendre meilleur. Quelle
1. Lib, IV. P.1Ù9. — 2. Malth., xix. 1". — 3. Me/., ep. 70, lib. I. col. 84.
race évangélique est ceci? disait-il', jamais on ne vit rien de plus licencieux, ni de plus séditieux tout ensemble, rien enfin de moins évangélique, que ces Evangéliqucs prétendus : ils retranchent les veilles et les offîcesde la nuit et du jour. C'était, disent-ils, des superstitions jjharisaïques : mais il fallait donc les remplacer de quelque chose de meilleur, et ne pas devenir épicuriens à force de s'éloigner du judaïsme. Tout est outré dans celle Réforme : on arrache ce qu'il faudrait seulement épurer; on met le feu à la maison pour en consumer les ordudures. Les mœurs sont négligées ; le luxe , les débauches, les adultères se multiplient plus que jamais; il n'y a ni régie ni discipline. Le peuple indocile, après avoir secoué le joug des supérieurs n'en veut plus croire personne; et dans une licence si désordonnée , Luther aura bientôt à regretter cette tyrannie, comme il l'appelle, des évoques. Quand il écrivait de cette sorte à ses amis protestants, des fruits malheureux de leur Réforme^, ils en convenaient avec lui de bonne foi. « J'aime » mieux, leur disait-il ', avoir aflaire aux papistes » que vous décriez tant. » Il leur reproche la malice d'un Capiton; les médisances malignes d'un Farel, qu'Œcolampade à la table duquel il vivait, ne pouvait ni soultrir ni réprimer; l'arrogance et les violences de Zwingle; et enfin celles de Luther, qui lantot semblait parler comme les apôtres, et tantôt s'abandonnait à de si étranges excès et à de si plates boull'onnerics , qu'on voyait bien que cet air apostolique , qu'il alfectait quelquefois, ne pouvait venir de son fond. Les autres qu'il avait connus ne valaient pas mieux. Je trouve, disait-il'', plus de piété dans un seul bon évèque catholique, que dans tous ces nouveaux Evangélisles. Ce qu'il en disait n'était pas pour fiatter les catholiques, dont il accusait les dérèglements par des discours assez libres. Mais outre qu'il trouvait mauvais qu'on fit sonner si haut la réformalion sans valoir mieux que les autres, il fallait mettre grande dilTérence entre ceux qui négligeaient les bonnes œuvres par faiblesse , et ceux qui en diminuaient la nécessité et la dignité par maxime.
XIV. Témoignage de Bucer. — Mais voici un témoignage pour les protestants qui les serrera de plus près : ce sera celui de Rucer. En 1542, et plus de vingt ans après la Réformation , ce ministre écrit à Calvin, que parmi eux les pli;s év.\.\gélioi;es ne &a\a\cnl pas seulement ce que c'était que la véritable pénitence^ : tant on y avait abusé du nom de la Réforme et de l'Evangile. Nous venons d'apprendre la même chose de la bouche de Luther". Cinq ans après cette lettre de Rucer, et parmi les victoires de Charles V, Rucer écrit encore au môme Calvin' : « Dieu a puni l'injure que nous avons faite à son » nom par notre si longue et très-pernicieuse hypo- » crisie. » C'était assez bien nommer la licence couverte du litre de Réformalion. En 1541), il marque en termes plus forts le peu d'efi'et de la Réformalion I)rétendue, lorsqu'il écrit encore à Calvin* : « Nos » gens ont passé de l'hypocrisie si avant enracinée
1. Ep.,p. SIS, 822; lib. y.n.Ep. 3. xxxi, 47, p. 2053, etc. L. VI, 1. xviii, 6, 24, 49. XIX, 3, 4, 113. xxi , 3. xxxi. 47, 59, elc. — 2. Lili. XIX, 2. XXX, 62. — 3. Lit/, xix, 3. — 4. Lib. xxxi , e]>isl. 5!i, col. 2118. — 5. Inl. ep. Co.lv., p. 54. — 6. Visil. Sax., cap. ,h- duct. c. de lib. Chr., etc. Ci-dessus, n. 9. — 7. Int. ep. Calv., p. 100. — 8. Ibid., 509, 510.