LIVRE V. — RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT DE LA RÉFORME
» dans la papaulè, à une profession telle quelle de » Jésus-Christ; et il n'y a qu'un très-petit nombre n qui soient tout à fait sortis de cette hypocrisie. » A cette fois il cherche querelle, et veut rendre l'Eglise romaine coupable de l'hypocrisie qu'il reconnaissait dans son parti : car si par l'hypocrisie romaine, il entend, selon le style de la Réforme, les vigiles, les abstinences, les pèlerinages, les dévotions qu'on faisait à l'honneur des saints, et les autres pratiques semblables, on ne pouvait pas en être plus revenu ([u'étaient les nouveaux réformés; puisque tous ils avaient passé aux extrémités opposées : mais comme le fond de la piété ne consistait pas dans ces choses extérieures, il consistait encore moins à les abolir. Que si c'était l'opinion des mérites, que Bucer appelait ici notre hypocrisie; la ' Réforme n'était encore que trop corrigée de ce mal, elle qui otait ordinairement jusqu'au mérite, qui était un don de la grâce, bien que la force de la ■ vérité le lui fit quelquefois reconnaître. Quoi qu'il en soit , la Réfurmation avait si peu prévalu sur l'hypocrisie, que très-peu, selon Bucer, étaient j sortis d'un si grand mal. « C'est pourquoi , pour- » suit-il, nos gens ont été plus soigneux de paraître » disciples de Jésus-Christ , que de l'être en effet , » et quand il a nui à leurs intérêts de le paraître, » ils se sont encore défaits de cette apparence. Ce » qui leur plaisait , c'était de sortir de la tyrannie » et des superstitions du Pape, et de vivre \ leur » FANTAISIE. » Un peu après : « Nos gens, dit-il, » n'ont jamais voulu sincèrement recevoir les lois » de Jésus-Christ; aussi n'ont-ils pas eu le courage » de les opposer aux autres avec une constance
» chrétienne Tant qu'ils ont cru avoir quelque
» appui dans le bras de la chair, ils ont fait ordi- » nairement des réponses assez vigoureuses : mais n ils s'en sont très-peu souvenus , lorsque ce bras « de la chair a été rompu , et qu'ils n'ont plus eu » de secours humain. »
Sans doute jusqu'alors, la Réformation véritable, c'est-à-dire celle des mœurs, avait de faibles fondements dans la Réforme prétendue ; et l'œuvre de Dieu tant vantée et tant désirée ne s'y faisait pas.
XV. Tyrannie insupportable de Luther : ce que Calrin en i'criiil à Mélanchton. — Ce que Mélanchlon avait le plus espéré dans la Réforme de Luther, c'était la liberté chrétienne, et l'affranchissement de tout joug humain : mais il se trouva bien déçu dans ses espérances. Il a vu près de cinquante ans durant l'Eglise luthérienne toujours sous la tyrannie , ou dans la confusion. Elle porta longtemps la peine d'avoir méprisé l'autorité légitime. Il n'y eut jamais de maître plus rigoureux que Luther, ni de tyrannie plus insupporlaljleque celle qu'il exerçait dans les matières de doctrine. Son arrogance était si connue , qu'elle faisait dire à Muncer, qu'il y avait deux Papes, l'un celui de Rome , et l'autre Luther, et ce dernier le plus dur. S'il n'y eût eu que Muncer, un fanatique et un chef de fanatiques, Mélanchton eût pu s'en consoler : mais Zwingle , mais Calvin, mais tous les Suisses , et tous les sacramentaires , gens que Mélanchton ne méprisait pas, disaient hautement, sans qu'il les put contredire, que Luther élait un nouveau pape. Personne n'ignore ce ipi'écrivit Calvin à son confident Bulin-
n. — T. III.
ger' : « qu'on ne pouvait plus souffrir les cmpoi- » tements de Luther, à qui son amour-propre ne » permettait pas de connaître ses défauts, ni d'en- » durer qu'on le contredît. » Il s'agissait de doctrine , et c'était principalement sur la doctrine que Luther se voulait donner cette autorité absolue. La chose alla si avant, que Calvin s'en plaignit à Mélanchton môme : acec quel emportement, dit-il'-, foudroie cotre Pe'rictès? C'était ainsi qu'on nommait Luther, quand on voulait donner un beau nom à son éloquence trop violente. « Nous lui devons beau- » coup, je l'avoue, et je soull'rirai aisément qu'il » ait une très-grande autorité, pourvu qu'il sache » se commander à lui-même; quoiqu'enfin il serait » temps d'aviser combien nous voulons déférer aux » hommes dans l'Eglise. Tout est perdu lorsque » quelqu'un peut seul plus que tous les autres , » surtout quand il ne craint pas d'user de tout son » pouvoir.... Et certainement nous laissons un » étrange exemple à la postérité, pendant que nous » aimons mieux abandonner notre liberté , que d'ir- » riter un seul homme par la moindre offense. Son » esprit est violent, dit-on, et ses mouvements » sont impétueux; comme si cette violence ne s'em- » portait pas davantage, pendant que tout le monde » ne songe qu'à lui complaire en tout. Osons une » fois pousser du moins un gémissement libre. »
Combien est-on captif quand on ne peut pas même gémir en liberté ! On est quelquefois de mauvaise humeur, je l'avoue; quoiqu'un des premiers et des moindres elïets de la vertu soit de se vaincre soi-même sur cette inégalité : mais que peut-on espérer quand un homme , et encore un liomme qui n'a pas plus d'autorité, ni peut-être plus de savoir que les autres, ne veut rien entendre, et ([u'il faut que tout passe à son mot?
XVI. Mélanchton tyrannisé par Luther, songe à la fuite. — Mélanchton n'eut rien à répondre à ces justes plaintes, et lui-môme n'en pensait pas moins que les autres. Ceux qui vivaient avec Luther ne savaient jamais comment ce rigoureux maître prendrait leurs sentiments sur la doctrine. Il les menaçait de nouveaux formulaires de foi, principalement au sujet des sacramentaires , dont on accusait Mélanchton de nourrir l'orgueil par sa douceur. On se servait de ce prétexte pour aigrir Luther contre lui, ainsi que son ami Gamerarius l'écrit dans sa vie^. Mélanchton ne savait point d'autre remède à ces maux que celui de la fuite; et son gendre Peucer nous apprend qu'il y était résolue II écrit lui-même que Luther s'emporta si violemment contre lui , sur une lettre reçue de Bucer, qu'il ne songeait qu'à se retirer éternellement de sa présence ^ Il vivait dans une telle contrainte avec Luther, et avec les chefs du parti, et on l'accablait tellement de travail et d'inquiétude, qu'il écrivit, n'en pouvant plus, i\ son ami Camerarius : « Je suis, dit-il*, en servi- » tude comme dans l'antre du cyclope; car je ne » puis vous déguiser mes sentiments; et je pense » souvent à m'enfuir. » Luther n'était pas le seul qui le violentait. Chacun est maître à certains moments parmi ceux qui se sont soustraits à l'autorilé légitime , et le plus modéré est toujours le plus captif.
1. Fp-, p. 52G. — 2, Ca!v., ep. ad Met., p. 72. — 3. Cam. in vit. Philip. Met. — 4. Peuc, ep. ad vit. Theod. Hosp., p. 2, f, 193 et scq. — 5. Mel., lib. iv. ep. 315. — 6. Lib. iv 255.
HISTOIRE DES VARIATIONS
W'II. Il passe sa rie sans oser jamais s'expliquer tout à fait sur la doclrine. Quand un hoinnio s'est engagé dans un parti pour dire son sentiment avec liberté, et que cet appât trompeur l'a fait renoncer au gouvernement clabli, s'il trouve après que le joug s'appesantisse, et (]ue non-seulement le maître qu'il aura choisi, mais encore ses compagnons le tiennent plus sujet ([u'auparavant, que n'a-t-il point à souffrir •/ et laul-il nous étonner des lamentations continuelles de Mélanchton? Non, Mélanchton n'a jamais dit tout ce qu'il pensait sur la doctrine , pas môme quand il écrivait à Augsbourg sa Confession de foi et celle de tout le parti. Nous avons vu qu'il accommodait ses dogmes à l'occasion' : il était prêt à dire beaucoup de choses plus douces, c'est-à-dire plus approchantes des dogmes reçus par les catholiques, si ses compagnons l'avaient permis. Contraint de tous cotés, et plus encore de celui de Luther que de tout autre, il n'ose jamais parler, et se réserve à de meilleurs temps, s'il en vient, dit-il -, qui soient propres aux desseins que j'ai dans l'esprit. C'est ce qu'il écrit en 1537 dans l'assemblée deSmalcalde, où on dressa les articles dont nous venons de parler. On le voit cinq ans après , et en 1542, soupirer encore après une assemblée libre du parti ', où l'on explique la doctrine d'une manière ferme el précise. Encore après, et vers les dernières années de sa vie, il écrit à Calvin et à Bulinger, qu'on devait écrire contre lui sur le sujet de l'Eucharistie et de l'adoration du pain : c'était des luthériens qui devaient faire ce livre : s'ils le publient , disait-il "■, je parlerai franchement. Mais ce meilleur temps, ce temps de parler franchement, et de déclarer sans crainte ce qu'il appelait la vérité, n'est jamais venu pour lui; et il ne se trompait pas ([uand il disait que de quelque sorte que tournassent les affaires, jamais on n'aurait la liberté de parler franchement sur les dogmes''. Lorsque Calvin et les autres l'excitent à dire ce qu'il pense, il répond comme un homme qui a de grands ménagements, et qui se réserve toujours à expliquer de certaines choses", que néanmoins on n'a jamais vues : de sorte qu'un des maîtres principaux de la nouvelle Réforme, et celui (ju'on peut dire avoir donné la l'orme au luthéranisme , est mort sans s'être expliqué pleinement sur les controverses les plus importantes de son temps.
.WIII. Nouvelle Ujrannie dans les Eglises luthériennes, après celle de Luther. — C'est ([ue durant la vie de Luther il fallait se taire. On ne fut pas plus libre après sa mort. D'autres tyrans prirent la place. C'était Illyric, et les autres qui menaient le peuple. Le malheureux Mélanchton se regarde au milieu des luthériens ses collègues, comme au milieu de ses ennemis , ou , pour me servir de ses mots, comme au milieu de guêpes furieuses, et n'espère trouver de sincérité que daiis le ciel''. Je voudrais (ju'il me fût permis d'employer le terme de démagogue, dont il se sert : c'était dans Athènes et dans les Etals populaires de la Grèce certains orateurs , qui se rendaient tout-puissants sur la populace, en la nattant. Les Eglises luthériennes étaient menées par de semblables discoureurs :
1. Ci ilessus, liv. III, n. Gli, — 2. Lih. iv, ep. 201. — 3. L. l, ep )10, col. 147. — 4. Ep. Met. inler Calv. ep., p. 218, 230. — r>. Lih. IV, ep. 136. — 6. Kp. Met. iiit. Cale. ep.,p. lOS). Catv. resp. 211. — 7. Met., epist. ad Cale, inter Calv. episl., p. U>.
« gens ignorants, selon Mélanchton', qui ne con- » naissaient ni piété, ni discipline. Voilà, dit-il, » ceux qui dominent; et je suis comme Daniel » parmi les lions. » C'est la peinture qu'il nous fait des Eglises luthériennes. On tomba de là dans une anarchie, c'est-à-dire, comme il dit lui-même^, dans un élal qui enferme tous les maux ensemble : il veut mourir, et ne voit plus d'espérance qu'en celui qui avait promis de soutenir son Eglise, même dans sa vieillesse , el jusqu'à la fin des siècles. Heureux, s'il avait pu voir qu'il ne cesse donc jamais de la soutenir!
XIX. Mélanchton ne sait où il en est, et cherche toute sa vie sa religion. — C'est à quoi on se devait arrêter : et puisqu'il en fallait enfin revenir aux promesses faites à l'Eglise, Mélanchton n'avait qu'a considérer qu'elles devaient avoir toujours été autant inébranlables dans les siècles passés, qu'il voulait croire qu'elles le seraient dans les siècles qui ont suivi la Réformalion. L'Eglise luthérienne n'avait point d'assurance particulière de son éternelle durée; et la réformation faite par Luther ne devait pas demeurer plus ferme que la première institution faite par Jésus-Christ et par ses apôtres. Comment Mélanchton ne voyait-il pas que la Réforme, dont il voulait qu'on changeât tous les jours la foi , n'était qu'un ouvrage humain. Nous avons vu qu'il a changé et rechangé lieaucoup d'articles importants de la Confession d'Augsbourg, après même qu'elle a été présentée à l'empereur'. Il a aussi ôté en divers temps beaucoup de choses importantes de l'Apologie, encore qu'elle fût souscrite de tout le parti avec autant de soumission que la Confession d'Augsbourg. En 1 532, après la Confession d'Augsbourg et l'Apologie , il écrit encore « que des points très-importants restent indécis, et 1' qu'il fallait chercher sans bruit les moyens d'ex- » pliquer les dogmes*. Que je souhaite, dit-il , que » cela se fasse et se fasse bieni » comme un homme qui sentait en sa conscience que rien jusqu'alors ne s'était fait comme il faut. En 1533 : « Qui est-ce » qui songe, dit-il' à guérir les consciences agitées » de doutes, et à découvrir la vérité? » En 1535 : « Combien, dit-il", méritons-nous d'être blâmés, )> nous qui ne prenons aucun soin de guérir les » consciences agitées de doutes, ni d'expliquer les » dogmes purement et simplement, sans sophis- » terie? Ces choses me tourmentent terriblement, » Il souhaite dans la môme année, « qu'une assem- )i blée pieuse juge le procès de l'Eucharistie sans I) sophisterie et sans tyrannie'. » Il juge donc la chose indécise; et cinq ou six manières d'expliquer cet article , que nous trouvons dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie , ne l'ont pas contenté. En 1536, accusé de trouver encore Ijeaucoup de doutes dans la doctrine dont il faisait profession , il répond d'abord qu'elle est inébranlable*; car il fallait bien parler ainsi, ou abandonner la cause. Mais il fait connaître aussitôt après, qu'en etTet il y restait beaucoup de défauts : il ne faut pas oublier qu'il s'agissait de doctrine. Mélanchton rejette ces défauts sur les vices et sur l'opiniâtreté des ecclésiastiques, « par lesquels il est arrivé, dit-
1. Lib. IV, ep. S36, 842, 815. — 2. Llem, et l. i. ep. 107. iv, 70, 876, etc. — 3. Voyez oî-do.ssus , lîv. m. n. 5, et suiv. 29. — 4. Lib. IV. ep. 1.35. — 5. Idem, ep. 140. — 6. Ibid., ep. 170. — 7. Lib. III, ep. 114. — 8. Lib. iv, ep. 194.