LIVRE V. — RÉFLEXIONS SUR L'ETAT DE LA REFORME
» il, qu'on laisse parmi nous aller les choses comme » elles pouvaient, pour ne rien dire de pis; qu'on y » est tombé en beaucoup de fautes , et qu'on y lit » au commencement beaucoup de choses sans rai- » son. » Il reconnaît le désordre; et la vaine excuse qu'il cherche, pour rejeter sur l'Eglise catholique les défauts de sa religion, ne le couvre point. Il n'était pas plus avancé en 1537, et durant que tous les docteurs du parti, assemblés avec Luther à Smalcalde, y expliquaient de nouveau les points de doctrine, ou plutôt qu'ils y souscrivaient aux décisions de Luther. « J'étais d'avis, dit-il', qu'en re- » jetant quelques paradoxes on expliquât plus sim- » plement la doctrine : » et encore qu'il ait souscrit, comme on a vu , à ces décisions; il en fut si peu satisfait, qu'en 1542 nous l'avons vu « souhaiter 1) encore une autre assemblée , oii les dogmes fus- » sent expliqués d'une manière ferme et précise^. » Trois ans après, et en 1545, il reconnaît encore que la vérité avait été découverte fort imparfaitement aux prédicateurs du nouvel Evangile. « Je » prie Dieu, dit-il', qu'il fasse fructifier cette telle >; quelle petitesse de doctrine qu'il nous a mon- » trée. 1) Il déclare que pour lui, il a fait tout ce qu'il a pu. « La volonté, dit-il, ne m'a pas man- » que; mais le temps, les conducteurs et les doc- » leurs. » Mais quoi ! son maître Luther, cet homme qu'il avait cru suscité de Dieu pour dissiper les ténèbres du monde, lui manquait-il? Sans doute il se fondait peu sur la doctrine d'un tel maître, quand il se plaint si amèrement d'avoir manqué de docteur. En effet, après la mort de Luther, ilélanchton qui en tant d'endroits lui donne tant de louanges , écrivant confidemment à son ami Camerarius, se contente de dire assez froidement, qu'if a du moins bien expliqué quelque partie de la doctrine céleste''. Un peu après il confesse que lui et les autres sont tombés dans beaucoup d'erretirs, qu'on ne pouvait éviter en sortant de tant de ténèbres^, et se contente dédire que plusieurs choses ont été bien expliquées; ce qui s'accorde parfaitement avec le désir qu'il avait qu'on expliquât mieux les autres. On voit , dans tous les passages que nous avons rapportés , qu'il s'agit de dogmes de foi; puisqu'on y parle partout de décisions, et de décrets nouveaux sur la doctrine. Qu'on s'étonne maintenant de ceux qu'on appelle chercheurs en Angleterre. Voilà Mélanchton lui-même qui cherclic encore beaucoup d'articles de sa religion, quarante ans après la prédication de Luther, et l'établissement de sa Réforme. XX. Quels dogmes Mélanchton trouvait mal expliqués. — Si l'on demande quels étaient les dogmes que Mélanchton prétendait ma! expliqués, il est certain que c'étaient le plus importants. Celui de l'Eucharistie était du nombre. En 1553, après tous les changements de la Confession d'Augsbourg, après les explications de l'Apologie, après les articles de Smalcalde qu'il avait signés, il demande encore une nouvelle formule pour la Cène". On ne sait pas bien ce qu'il voulait mettre dans cette formule; et il paraît seulement que ni celles de son parti, ni celles du jiarti contraire ne lui plaisaient, puisque selon lui les uns et les autres ne faisaient qu'obscurcir la matière''.
1. Lib. IV, ep. 98. — 2. Lib. i, ep. 110. — 3. Lib. iv, ep. 662.— 4. /dem,699. — 5. Jbid., 737. — 6. Lib. ii, ep. 447. —7. Idem.
Un autre article , dont il souhaitait la décision , était celui du libre arbitre, dont les conséquences influent si avant dans les matières de la justification et de la grâce. En 1548 il écrit à Thomas Cranmer, cet archevêque de Cantorbéri qui jeta le roi son maître dans l'abîme, par ses complaisances : « Dès le commencement, dit-il', les discours qu'on » a faits parmi nous sur le libre arbitre , selon les » opinions des stoïciens, ont été trop durs, et il faut » songer à faire quelque formule sur ce point. « Celle de la Confession d'Augsbourg, quoiqu'il l'eût lui-même dressée, ne le contentait plus : il commençait à vouloir que le libre arbitre agit non-seulement dans les devoirs de la vie civile , mais encore dans les opérations de la grâce et par son secours. Ce n'était pas là les idées qu'il avait reçues de Luther, ni ce que Mélanchton lui-môme avait expliqué à Augsbourg. Cette doctrine lui suscita des contradicteurs parmi les protestants. Il se préparait à une vigoureuse défense, quand il écrivait à un ami : S'ilspublient leurs disputes stoïciennes (touchant la nécessité fatale, cl contre le franc arbitre), je répondrai très-gravement et très-doctement^ . Ainsi parmi ses malheurs il ressent le plaisir de faire un beau livre, et persiste dans sa croyance, que la suite nous découvrira davantage.
XXI. Mélanchton déclare qu'il s'en tient à la Confession d' Augsbourg , dans le temps qu'il songe à la réformer. — On pourrait marquer d'autres points dont Mélanchton désirait la décision longtemps après la Confession d'Augsbourg. ilais ce qu'il y a do plus étrange , c'est que pendant qu'il sentait en sa conscience, et qu'il avouait à ses amis, lui qui l'avait faite , la nécessité de la réformer en tant de chefs importants, lui-même dans les assemblées qui se faisaient en public, il ne cessait de déclarer avec tous les autres qu'il s'en tenait précisément à cette Confession, telle qu'elle fut présentée dans la diète d'Augsbourg; et à l'Apologie, comme à la pure explication de la parole de Dieu'. La politique le voulait ainsi; et c'eût été trop décrier la Réformalion , que d'avouer qu'elle eût erré dans son fondement.
Quel repos pouvait avoir Mélanchton durant ces incertitudes? Le pis était qu'elles venaient du fond môme, et pour ainsi dire de la constitution de son Eglise, en laquelle il n'y avait point d'autorité légitime, ni de puissance réglée. L'autorité usurpée n'a rien d'uniforme : elle pousse , ou se relâche sans mesure. Ainsi la tyrannie et l'anarchie s'y font sentir tour à tour, et on ne sait à qui s'adresser pour donner une forme certaine aux affaires.
XXII. Ces incertitudes venaient de la constitution des Eglises protestantes. — Un défaut si essentiel , et en même temps si inévitable dans la constitution de la nouvelle Réforme, causait des troubles extrêmes au malheureux Mélanchton. S'il naissait quelques questions, il n'y avait aucun moyen de les terminer. Les traditions les plus constantes étaient méprisées. L'Ecriture se laissait tordre et violenter à qui le voulait. Tous les partis croyaient l'entendre : tous publiaient qu'elle était claire. Personne ne voulait céder à son compagnon. Mélanchton criait en vain qu'on s'assemblât pour terminer la querelle
1. Lib. m. ibid., ep. 42. — 2. Lib. n, ep. 2UI). — 3. Lib. i, 56, 70, 7fl.
IIISTOir.E DES VAHIATTONS.
de rEucliarisUc, qui dôchirail la Urronnc naissante. Les conl'érenccs qu'on appelait amiables n'en avaient que le nom, et ne l'aisuieiit qu'aigrir les esprits , et embarrasser les all'aires. Il fallait une assemblée juridique , un concile qui ciit pouvoir do déterminer, cl auquel les peuples se soumissent. Mais où le prendre dans la nouvelle Rérornic? La mémoire des évéques méprisés y était encore trop récente : les particuliers qu'on voyait occuper leurs places n'avaient pas pu se donner un caractère plus inviolable. Aussi voulaient-ils de part et d'autre, luthériens et zwingliens , qu'on jugc;U de leur mission par le fond. Celui qui disait la vérité avait selon eux la mission légitime. C'était la diiriculté de savoir qui la disait celte vérité dont tout le monde se fait honneur; et tous ceux qui faisaient dépendre leur mission de cet examen la rendaient douteuse. Les évoques catholiques avaient un titre certain, et il n'y avait qu'eux dont la vocation fût incontestable. On disait qu'ils en abusaient ; mais on ne niail point qu'ils ne l'eussent. Ainsi Mélanchton voulait toujours qu'on les reconnut; toujours il soutenait qu'on avait tort de ne rien accorder à l'Ordre sacré'. Si on ne rétablissait leur autorité, il prévoyait avec une vive et inconsolable douleur, que « la discorde » serait éternelle, et qu'elle serait suivie de l'igno- » rancc, de la barbarie, et de toute sorte de maux. »
XXin. L'autorité de l'Eglise absolument nécessaire dans les matières de la foi. — Il est bien aisé de dire, comme font nos réformés, qu'on a une vocation extraordinaire; que l'Eglise n'est pas attachée comme les royaumes à une succession établie, et que les matières de religion ne se doivent pas juger en la môme forme que les affaires sont jugées dans les tribunaux. Le vrai tribunal , dit-on , c'est la conscience, où chacun doit juger des choses par le fond , et entendre la vérité par lui-même ; ces choses, encore une fois, sont aisées à dire. Mélanchton les disait comme les autres^; mais il sentait bien dans sa conscience qu'il fallait quelque autre principe pour former l'Eglise. Car aussi pourquoi serait-elle moins ordonnée que les empires? Pourquoi n'aurait-elle pas une succession légitime dans ses magistrats? Fallait-il laisser une porte ouverte à quiconque se voudrait dire envoyé de Dieu, ou obliger les fidèles a en venir toujours à l'examen du fond, malgré l'incapacité de la plupart des hommes? Ces discours sont bons pour la dispute; mais quand il faut finir une affaire , mettre la paix dans l'Eglise et donner sans prévention un véritable repos à sa conscience, il faut qvoir d'autres voies. Quoi qu'on fasse, il faut revenir à l'autorité, qui n'est jamais assurée, non plus que légitime, quand elle ne vient pas de plus haut, et qu'elle s'est établie par elle-même. C'est pourquoi ^h■■lanchton voulait reconnaître les évoques que la succession avait élablis, et ne voyait que ce remède aux maux de l'Eglise.
XXIV^ Sentiments de Mélanchton .mr la nécessité de reconnailre le Pape et les écêques. — La manière dont il s'en explique dans une de ses lettres est admirable'. « Nos gens demeurent d'accord que la » police ecclésiastique, où on reconnaît des évoques » supérieurs de plusieurs Eglises, et l'évêquc de " Itome supérieur à tous les évêques, est permise.
1. Lih. IV, ep. 19G. — 2. Ub. I, .-p. 09. - 3. R-sp. ad. Bell.
» Il a aussi été permis aux rois de donner des re- » venus aux Eglises : ainsi il n'y a point de con- » testation sur la supériorité du Pape, et sur l'au- » lorité des évoques : et tant le Pape que les » évêques peuvent aisément conserver celte au- » torité : car il faut à l'Eglise des conducteurs » pour maintenir l'ordre , pour avoir l'exil sur ceux » qui sont appelés au ministère ecclésiastique, et » sur la doctrine des prêtres , et pour exercer les » jugements ecclésiastiques; de sorte que s'il n'y » avait point de tels évêques, il en faudrait faire. » La MONAiiCHiE DU Pai'e Servirait aussi beaucoup à » conserver entre plusieurs nations le consentement » dans la doctrine : ainsi on s'accorderait facilement » sur la supériorité du Pape, si on était d'accord » sur tout le reste; et les rois pourraient eux-mêmes » facilement modérer les entreprises des Papes sur » le temporel de leurs royaumes. » Voilà ce que pensait Mélanchton sur l'autorité du Pape et des évêques. Tout le parti en était d'accord quand il écrivit cette lettre ; Nos gens, dit-il, demeurent d'accord : bien éloigné de regarder l'autorité des évêques, avec la supériorité et la monarchie du Pape, comme une marque de l'empire antichrétien , il regardait tout cela comme une chose désirable , et qu'il faudrait établir si elle ne l'était pas. Il est vrai qu'il y mettait la condition que les puissances ecclésiastiques n'opprimassent point la saine doctrine : mais s'il est permis de dire qu'ils l'oppriment, et sous ce prétexte de leur refuser l'obéissance qui leur est due, on retombe dans l'inconvénient qu'on veut éviter, et l'autorité ecclésiastique devient le jouet de tous ceux qui voudront la contredire.
XXV. Mélanchton dans l'assemblée de Smalcalde, est d'acis qu'on reconnaisse le concile convoqué par le Pape, et pourquoi. — C'est aussi pour cette raison que Mélanchton cherchait toujours un remède à un si grand mal. Ce n'était certainement pas son dessein, que la désunion fut éternelle. Luther se soumettait au concile, quand j\Iélanchton s'était attaché à sa doctrine. Tout le parti en pressait la convocation; et Mélancblon y espérait la fin du schisme, sans quoi j'ose présumer que jamais il ne s'y serait engagé. Mais après le premier pas, on va plus loin qu'on n'avait voulu. A la demande du concile, les protestants ajoutèrent qu'ils le demandaient libre, pieux et chrétien. La demande est juste. Mélanchton y entre : mais de si belles paroles cachaient un grand artifice. Sous le nom de concile libre, on cxpli(]ua un concile d'où le Pape fût exclu avec tous ceux qui faisaient profession de lui être soumis. C'étaient les intéressés, disait-on : le Pape était le coupable, les évoques étaient ses esclaves : ils ne pouvaient pas être juges. Qui ilonc tiendrait le concile? les luthériens? de simples particuliers, ou des prêtres soulevés contre leurs évêques? Quel exemple à la postérité! et puis n'étaient-ils pas aussi les intéressés? N'étaient-ils pas regardés comme les coupables par les catholiques, qui faisaient sans contestation le plus grand parti, pour ne pas dire ici le meilleur de la chrétienté? Quoi donc? Pour avoir des juges indifférents, fallait-il appeler les mahométans et les inlidôles, ou que Dieu envoyât des anges? Et n'y avait-il qu'à accuser tous les magistrats de l'Eglise, pour leur ôler leur