LIVRE VI
comme il prévoyail que ce qu'ils craindraient le plus serait le scandale, il ajoute que « les ecclé- » siasliques haïssaient déjà tellement les protes- » tanls , qu'ils ne les haïraient ni plus ni moins » pour cet article nouveau, qui permettrait la poly- » garnie. Que si contre sa pensée, il trouvait Mé- » lanchton et Luther inexorables, il lui roulait dans » l'esprit plusieurs desseins, entre autres celui » de s'adresser à l'empereur pour cette dispense, » quelque argent qu'il lui en pût couler'. » C'était là un endroit délicat : « car il n'y avait point d'ap- » parence , poursuit -il, que l'empereur accorde » cette permission sans la dispense du Pape, dont » je ne me soucie guère, dit-il; mais pour celle de » l'empereur, je ne la dois pas mépriser, quoique » je n'en ferais que fort peu de cas, si je ne croyais » d'ailleurs que Dieu a plutôt permis que défendu » ce que je souhaite; et si la tentative que je fais » de ce côté-ci (c'est-à-dire de celui de Luther,) » ne me réussit pas, une crainte humaine me porte » à demander le consentement de l'empereur, dans » la certitude que j'ai d'en obtenir tout ce que je » voudrai en donnant une grosse somme d'argent 1) à quelqu'un de ses ministres. Mais quoique pour » rien au monde je ne voulusse me retirer de l'E- » vangile, ou me laisser entraîner dans quelque " allaire qui fut contraire à ses intérêts, je crains » pourtant que les Impériaux ne m'engagent à » quelque chose qui ne serait pas utile à cette » cause et à ce parti. Je demande donc, conclut-il, » qu'ils me donnent le secours que j'attends, de » peur que je ne l'aille chercher en quelque autre » LIEU moins agréable; puisque j'aime mieux mille » fois devoir mon repos à leur permission qu'à » toutes les autres permissions humaines. Enfin je » souhaite d'avoir par écrit le sentiment de Luther, 1) de ;\lélanchton et de Bucer, alin que je puisse me » corriger, et approcher du sacrement en bonne » conscience. Donné à Melsingue, le dimanche après » la sainte Catherine, 1539. Philippe, lAiNdguave de » Hesse. »
VI. Avis doctrinal de Luther. La polygamie accorde'e par lui et les autres chefs des protestants. — L'instruction était aussi pressante que délicate. On voit les ressorts que le landgrave fait jouer : il n'oublie rien; et quelque mépris qu'il témoignât pour le Pape, c'en était trop pour les nouveaux docteurs de l'avoir seulement nommé en celte occasion. Un prince si habile n'avait pas lâché celte parole sans dessein; et d'ailleurs c'était assez de montrer la liaison qu'il semblait vouloir prendre avec l'empereur, pour faire trembler tout le parti. Cas raisons valaient beaucoup mieux que celles ([ue le landgrave avait tâché de tirer de l'Ecriture. A de pressantes raisons on avait joint un habile négociateur. Ainsi Bucer tira de Luther une consultation en forme, dont l'original fut écrit en allemand de la main et du style de Mélanchton^ On permet au landgrave, selon l'Ei-angile^, (car tout se fait sous ce nom, dans la Réforme,) d'épouser une autre femme avec la sienne. Il est vrai qu'on déplore l'état oi^i il est, de ne pouvoir s'abstenir de ses adultères tant qu'il n'aura qu'une femme'', et on lui représente cet état comme Irés-mauvais devant
1. Inst}-., H. U et 15. —2. Toyei à la fin de ce livre vi. — 3. CotisiiU. de Luther, n. 21, 22. — 4. Idem, ii. 20.
Dieu , et comme contraire à la sûreté de sa conscience'. Mais en même temps et dans la période suivante on le lui permet, et on lui déclare qu'il peut épouser une seconde femme, s'il y est entièrement résolu, pourvu seulement qu'il tienne le cas secret. Ainsi une môme bouche prononce le bien et le mal-. Ainsi le crime devient permis en le cachant. Je rougis d'écrire ces choses, et les docteurs qui les écrivirent en avaient honte. C'est ce qu'on voit dans tout leur discours tortueux et embarrassé. Mais enfin il fallut trancher le mot , et permettre au landgrave en termes formels, cette bigamie si désirée. Il fut dit pour la première fois depuis la naissance du christianisme , par des gens qui se prétendaient docteurs dans l'Eglise, que Jésus- Christ n'avait pas défendu de tels mariages : cette parole de la Genèse : Ils seront deux dans une chair^, fut éludée, quoique Jésus-Christ l'eût réduite à son premier sens, et à son institution primitive , qui ne soulïre que deux personnes dans le lien conjugal. L'avis en allemand est signé par Luther, Bucer et Mélanchton^ Deux autres docteurs, dont Mélander, ministre du landgrave, était l'un , le signèrent aussi en latin à Wittemberg au mois de décembre 1539. Cette permission fut accordée par forme de dispense, et réduite au cas de nécessité^ ; car on cul honte de faire passer cette pratique en loi générale. On trouva des nécessites contre l'Evangile; et après avoir tant blâmé les dispenses de Rome , on osa en donner une de cette importance. Tout ce que la Réforme avail de plus renommé en Allemagne consentit à cette iniquité : Dieu les livrait visiblement au sens réprouvé; et ceux qui crient contre les abus , pour rendre l'Eglise odieuse, en commettent de plus étranges et en plus grand nombre dès les premiers temps de leur Réforme , qu'ils n'en ont pu ramasser ou inventer dans la suite de tant de siècles, où ils reprochent à l'Eglise sa corruption.
VII. Ce que répondent les consultants sur le sujet de l'empereur. — Le landgrave avait bien prévu qu'il ferait trembler ses docteurs, en leur parlant seulement de la pensée qu'il avait de traiter de celte affaire avec l'empereur. On lui répond que ce prince n'a ni foi , ni religion ; que c'est un trompeur qui n'a rien des mœui's germaniques, avec^ quiil est dangereux de prendre des liaisons'' . Ecrire ainsi à un prince de l'empire , qu'est-ce autre chose que de mettre toute l'Allemagne en feu? Mais qu'y a-l-il de plus bas que ce qu'on voit à la tète de cet avis? Notre pauvre Eglise, disent-ils*, petite, misérable et abandonnée, a besoin de princes régents vertueux. Voilà , si on sait l'entendre , la raison des nouveaux docteurs. Ces princes vertueux, dont on avait besoin dans la Réforme, étaient des princes qui voulaient qu'on fit servir l'Evangile à leurs passions. L'Eglise, pour son repos temporel , peut avoir besoin du secours des princes : mais établir des dogmes pernicieux et inouïs pour leur complaire, et leur sacrifier par ce moyen, l'Evangile qu'on se vante de venir rétablir, c'est le vrai mystère d'iniquité, et l'abomination de la désolation dans le sanctuaire.