‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 232 sur 545 · LIVRE VI (1537-ly'i · texte numérisé non relu

LIVRE VI (1537-ly'i

dans la messe, l'c'lévation du Saint-Sacrement. Comment on se servit de cette occasion pour l'échauffer de nouveau contre les sacramentaires. — Depuis ce temps le landgrave eut un pouvoir presque absolu sur l'esprit de ce patriarche de la Réforme ; et après en avoir senti le faible dans une matière si essentielle, il ne le crut pas capable de lui résister. Ce prince était peu versé dans les controverses : mais en récompense il savait en habile politique, concilier les esprits, ménager les intérêts différents, et entretenir les ligues. Sa plus grande passion élait de faire entrer les Suisses dans celle de Smalcalde. Mais il les voyait ollènsés de beaucoup de choses qui se pratiquaient parmi les luthériens, et en parliculier de l'élévation du Saint-Sacrement que l'on continuait de faire au son de la cloche, le peuple frappant sa poitrine, et poussant des gémissements cl lies soupirs'. Luther avait conservé vingt-cinq ans ces mouvements d'une piété dont il savait bien que Jésus-Christ était l'objet : mais il n'y avait rien de fixe dans la Réforme. Le landgrave ne cessa d'attaquer Luther sur ce point, et il le persécuta tellement, qu'après avoir laissé abolir cette coutume dans quelques églises de son parti, à la fin il l'ota lui-même dans celle de Wiltcmberg qu'il conduisait-. Ces changements arrivèrent en 1542 et 1543. On en triompha parmi les sacramentaires : ils crurent à ce coup que Luther se laissait lléchir : on disait même parmi les luthériens , qu'il s'élait enfin relâché de celle admiralde vigueur avec laquelle il avait jusqu'alors soutenu l'ancienne doctrine de la présence réelle , et qu'il commençait à s'entendre avec les sacramenlaires. Il fut piqué de ces bruils , car il souffrait avec impatience les moindres choses qui blessaient son autorité'. Peucer, gendre de Mélanchton , dont nous avons pris ce récit, remarque qu'il dissimula quelque temps : car S071 cjrand cœur, dit-il, ne se laissait pas facilement émouvoir. Nous allons voir néanmoins comment on lui faisail prendre feu. Un médecin nommé Vildus, célèbre dans sa profession , et d'un grand crédit parmi la noblesse de Misnie où ces bruils se répandaient le plus contre Luther, le vint voir à Wiltcmberg, el fut bien reçu dans sa maison. Il arriva, poursuit Peucer, que dans un festin où élait aussi Mélanchton , ce médecin échauffé du vin (car on buvait comme ailleurs à la table des réformateurs, et ce n'était pas de pareils abus qu'ils avaient entrepris de corriger.) « ce médecin, dis-je, » se mil à parler avec peu de précaution sur l'élé- » vation ôlée depuis peu; et il dit tout franchement » à Luther, que la commune opinion était qu'il » n'avait fait ce changement que pour plaire aux 1) Suisses, et qu'il élait enhn entré dans leurs sen- » tiinenls. » Ce grand cœur ne fut pas à l'épreuve de ce discours fait dans le vin : son émotion fut visible; et Mélanchton prévit ce qui arriva.

XIII. L'ancienne jalousie de Luther contre Zwingle et ses disciples se réveille (1543). — Luther fut animé par ce moyen contre les Suisses, et sa colère devint implacable à l'occasion de deux livres que ceux de Zurich firent imprimer dans la même année. L'un fut une version de la Bible faite par Léon

1. Gnsp. Peiic, Nar. hist. de Phil. Mal. socei'i sui sentent, de C:nn. Do,n. Ambergœ, l'M, p. 24. —2. Peuc, idem, SuUzeri rp ad Calo. inter Calv. ep., p. 52, — 3. Peuc, ibid.

de Juda, ce fameux Juif qui embrassa le parti des zwingliens : l'autre fut les œuvres de Zwingle soigneusement ramassées avec do grands éloges de cet auteur. Quoiqu'il n'y eût rien dans ces livres contre la personne de Luther, aussitôt après leur publication il s'emporta à des excès inouïs , et ses transports n'avaient jamais paru si violents. Les zwingliens publièrent , et les luthériens l'ont presque avoué, que Luther ne put souffrir qu'un autre que lui se mêlât de tourner la Bible'. Il en avait fait une version très-élégante en sa langue; et il crut qu'il y allait de son honneur que la Réforme n'en eût point d'autre, du moins où l'allemand élait entendu. Les couvres de Zwingle réveillèrent sa jalousie-; et il crut qu'on lui voulait toujours opposer cet homme pour lui disputer la gloire de premier des réformateurs. Quoi qu'il en soit, Mélanchton et les luthériens demeurent d'accord qu'après cinq ou six ans de Irève , Luther recommença le premier la guerre avec plus de fureur que jamais. Quelque pouvoir que le landgrave eût sur l'esprit de Luther, il n'en pouvait pas retenir longtemps les emportements. Les Suisses produisent des lettres de la propre main de Luther, où il défend au libraire qui lui avait fait présent de la version de Léon , de lui rien envoyer jamais de la part de ceux de Zurich; « que c'étaient des hommes » damnés, qui entrainaienl les autres en enfer ; que » les Eglises ne pouvaient plus communiquer avec » eux, ni consentir à leurs blasphèmes, et qu'il » avait résolu de les combattre par ses écrits et par » ses prières jusqu'au dernier soupir'. »

XIV. Luther ne veut plus qu'on prie pour les sacramentaires , et les croit damnés sans ressource (1544). — Il tint parole. L'année suivante il publia une explication sur la Genèse, où il mit Zwingle et Œcolampade avec Arius, avec Muncer et les anabaptistes, avec les idolâtres qui se faisaient une idole de letirs pensées, et les adoraient au mépris de la parole de Dieu. Mais ce qu'il publia ensuite fut bien plus terrible : ce fut sa petite Confession de foi, où il les traita d'insensés, de blasphémateurs , de gens de néant, de damnés pour qui il n'était jJas permis de prier'' : car il poussa la chose jusque-là, et protesta qu'il ne voulait plus avoir avec eux aucun commerce, ni par lettres, ni par paroles, ni par œuvres, s'ils ne confessaient « que le pain de » l'Eucharistie était le vrai corps naturel de Notre » Seigneur, que les impies, et même le traître 1) Judas, ne recevaient pas moins par la bouche, » que saint Pierre et les autres vrais fidèles. »

XV. Anathèmes de Luther. — Par là il crut mettre fin aux scandaleuses interprétations des sacramentaires, qui tournaient tout à leur sens, et il déclara qu'il tenait pour fanatiques ceux qui refuseraient de souscrire à cette dernière Confession de foi *. Au reste, il le prenait d'un ton si haut, et menaçait tellement le monde de ses anathèmes, que les zwingliens ne l'appelaient plus que le nouveau Pape et le nouvel Antéchrist ".

XVI. Les Zwingliens reprennent Luther d'avoir toujours le diable à la bouche , el le traitent d'insensé. — Ainsi la défense ne fut pas moins violente

1, Hosp., part, 2. 1S3, Calix. judicium, n. 72, 121, 122. — 2. Hosp., part. 2, f. 181. — 3. Idem , f. 183. — 4. Hosp., part. 2, p. ISB. 187; Calix. Jud., n. 73. p. 123 et seq.; Luth. pare. Conf. — 5. Conc.,p. 734; Luther, T. ii. /'. 323. — 6. Hosp. 193.

HISTOIRE DES VARIATIONS

([110 riUluque. Ceux de Zm-ich, scandalisés do celte expression étrange : Le pain est le vrai corps naturel de Jésus-Christ, le furent encore davantage des injures atroces de Luther : de sorte qu'ils tirent un livre ([ui avait pour titre : Contre les vaines et scandaleuses calomnies de Luther, où ils soutenaient « qu'il l'allail être aussi insensé que lui pour endu- » rer ses emportements; qu'il déshonorait sa vieil- » lasse, el se rendait méprisable par ses violences; » et qu'il devrait être honteux de remplir ses livres i de tant d'injures et de tant de diables. »

Il est vrai que Luther avait pris soin de mettre le diable dedans et dehors, dessus et dessous, à droite et à gauche, devant et derrière leszwingliens, en inventant de nouvelles phrases pour les pénétrer de démons, et répétant ce mot odieux jusqu'à l'aire horreur.

X\'II. Scandaleuse prière de Luther, qui dit qu'il n'a jamais offensé le diable. — C'était sa coutume. En 1542, comme le Turc menaçait plus que jamais l'Allemagne, il avait publié une prière contre lui, où il mêla le diable d'une étrange sorte : « Vous » savez, disait-il', ô Seigneur, que le Diable, le » Pape, et le Turc n'ont ni droit ni raison de nous » tourmenter; car nous ne les avons jamais offen- » ses : mais, parce que nous confessons que vous, » ô Père, et votre Fils Jésus-Christ, et le Saint- » Esprit, êtes un seul Dieu éternel, c'est là notre » péché, c'est tout notre crime, c'est pour cela » qu'ils nous haïssent et nous persécutent; et nous » n'aurions plus rien à craindre d'eux, si nous re- » noncions à cette foi. » Quel aveuglement de mettre ensemble le Diable , le Pape et le Turc, comme les trois ennemis de la foi de la Trinité! Quelle calomnie d'assurer que le Pape les persécute pour celte foi ! El quelle folie de s'excuser envers l'ennemi du genre humain , comme un homme qui ne lui a jamais donné aucun méconlentemenl!

XVIII. Nouvelle Confession de foi de Bucer. Il confirme que les indignes reçoivent réellement le corps de Notre Seigneur. Invention de la foi solide. — Un peu après que Luther se fût échauffé de nouveau, de la manière que nous avons vue , contre les sacramentaires , Bucer dressa une nouvelle Confession de foi. Ces messieurs ne s'en lassaient pas : il sembla qu'il la voulût opposer à la petite Confession que Luther venait de publier. Celle de Bucer roulait à peu près sur les expressions de l'accord de Wilteml)erg dont il avait été le médiateur^ : mais il n'aurait [tas fait une nouvelle Confession de foi , s'il n'avait voulu changer quelijuc chose. C'est qu'il ne voulait plus dire aussi neltemenl et aussi généralement qu'il avait fait, qu'on pouvait prendre sans foi le corps du Sauveur, et le [ircndre irés-réellemenl en vertu de l'institution de Notre Seigneur, que nos mauvaises dispositions ne pouvaient priver de son efficace. Bucer corrige ici cette doctrine , et il semble mettre pour condition de la présence de Jésus-Christ dans la Cène, non-seulement qu'on la célèbre selon l'institution de Jésus- Christ, mais encore qu'on ait une foi solide aux paroles par lesquelles il se donne lui-même''. Ce docteur, qui n'osait donner une foi vive à ceux qui communiaient indignement, inventa en leur faveur

1. Slckl., !. XIV. — 2. Ci-dessus, lih. iv, n. 23. — 3. Con/". Bue, iliid. an. 22.

celte foi solide, que je laisse à examiner aux proleslanls ; et par une telle foi il voulait que les inilignos reçussent el le sacrement, el le Seigneur même ' .

XIX. Embrouillemenls du même auteur sur la communion des impies. — Il parait embarrassé sur ce fiu'il doit dire de la communion des impics. Car Lutlicr, qu'il ne voulait pas contredire ouvertement, avait décidé dans sa petite Confession, qu'ils recevaient Jésus-Christ aussi vérilabletnent que les saints. Î^Iais Bucer, qui ne craignait rien tant que de parler nettement, dit que ceux d'entre les impies, qui ont la foi pour un temps , reçoivent Jésus-Christ dans une énigme , comme ils reçoivent l'Evangile. Quels prodiges d'expressions! Et pour ceux qui n'ont aucune foi , il semble qu'il devait dire, qu'ils ne reçoivent point du tout Jésus-Christ. Mais cola serait trop clair ; il se contente de dire, qu'ils ne voient el ne touchent dans le sacrement, que ce qui est sensible. Et que veut-il donc qu'on y voie et qu'on y touche , si ce n'est ce qui est capable de frapper les sens? Le reste , c'est-à-dire le corps du Sauveur peut être cru ; mais personne ne se vante ni de le voir ni de le toucher en lui-môme; et les ffdèles n'ont de ce côté-là aucun avantage sur les impies. Ainsi à son ordinaire, Bucer ne fait que brouiller; et par ses subtilités, il prépare la voie, comme nous verrons , à celles de Calvin el des calvinistes.

XX. Mélanchton travaille à rendre la présence réelle momentanée, et la met seulement dans l'usage. — Mélanchton durant ces temps prenait un soin particulier de diminuer pour ainsi parler la présence réelle, en tâchant de la réduire au temps précis de l'usage. C'est ici un dogme principal du luthéranisme ; et il importe de bien entendre comment il s'est établi dans la secte.

XXI. Le vrai fondement de ce dogme est l'aversion pour la messe. Deux choses que les prolestants n'y peuvent souffrir. — L'aversion de la nouvelle Réforme était la messe , quoique la messe au fond ne fût autre chose que les prières publiques de l'Eglise consacrées par la célébration de l'Eucharistie, où Jésus-Christ présent honorait son Père , et sanctifiait ses fidèles. Mais deux choses y choquaient les nouveaux docteurs, parce qu'ils ne les avaient jamais bien entendues : l'une était l'oblation, et l'autre était l'adoration qu'on rendait à Jésus-Christ présent dans ses mystères.

XXII. La haine aveugle de Luther pour l'oblation et pour le canon de la messe. — L'oblation n'était autre chose que la consécration du pain et du vin pour en faire le corps et le sang de Jésus-Christ, et le rendre par ce moyen vraiment présent. Il ne se pouvait (|ue cette action ne fût par elle-même agréable à Dieu ; et la seule présence de Jésus- Christ montré à son Père , en honorant sa majesté suprême, était capable de nous attirer ses grâces. Les nouveaux docteurs voulurent croire qu'on attribuait à cette présence et à l'action de la messe une vertu pour sauver les hommes, indépendamment de la foi : nous avons vu leur erreur : el sur une si fausse i)résupposilion la messe devint l'objet de leur aversion. Les paroles les plus saintes du canon furent décriées. Luther y trouvait du venin partout, et jusque dans cotte prière que nous y faisons un peu devant la communion : " 0 Seigneur Jésus-

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