LIVRE VI
)i Chrisl , Fils de Dieu vivanl, qui avez donné la » vie au monde par votre mort, délivrez-moi de tous » mes péchés par votre corps et par votre sang. » Luther, qui le pourrait croire I condamna ces dernières paroles , et voulut imaginer qu'on attribuait notre délivrance au corps et au sang indépendamment de la foi , sans songer que cette prière , adressée à Jésus-Christ, Fils de Dieu vivant, qui avait vivifié le monde par sa mort, était elle-même dans toute sa suite, un acte de foi très-vif. N'importe, Luther disait que les moines attribuaient leur salut au corps et au sang de Jésus-Christ , sans dire un mot de la foi'. Si le prêtre , en communiant , disait avec le Psalraiste : Je prendrai le pain céleste , et j'invoquerai le nom du Seigneur^ ; Luther le trouvait mauvais et disait que mal à propos et à contre temps, on détournait les esprits de la foi aux œuvres. Combien aveugle est la haine I combien a-t-on le cœur rempli de venin, quand on empoisonne des choses si saintes !
XXIII. En quel sens on offre dans la messe pour la rédemption du genre humain. Les ministres contrainls d'approuver ce sens. — Il ne faut pas s'étoimer après cela qu'on se soit emporté contre les paroles du canon, où l'on disait que les fidèles offraient ce sacrifice de louange pour la rédemption de leurs âmes. Les ministres les plus passionnés sont h présent obligés de reconnaître que l'intention de l'Eglise est ici d'offrir pour la rédemption; non pas pour la mériter de nouveau , comme si la croix ne l'avait pas méritée, mais en action de grâces d'un si grand bienfait'', et dans le dessein de nous l'appliquer. Mais lluther ni les luthériens ne voulurent jamais entrer dans un sens si naturel : ils ne voulaient voir qu'horreur et abomination dans la messe; ainsi tout ce qu'elle avait de plus saint était détourné à de mauvais sens; et Luther concluait de là qu'il fallait avoir autant d'horreur du canon que du diable même.
XXIV. Toute la messe est renfermée dans la seule présence réelle : qu'on ne peut admettre cette présence sans la reconnaître permanente et hors de la réception. — Dans la haine que la Réforme avait conçue contre la messe, on n'y désirait rien tant que d'en saper le fondement, qui après tout n'était autre que la présence réelle. Car c'était sur cette présence que les catholiques appuyaient toute la valeur et la vertu de la messe ; c'était là le seul fondement de l'oblation et de tout le reste du culte; et Jésus-Christ présent en faisait le fond. Galixte, luthérien , demeure d'accord qu'une des raisons , pour ne pas dire la principale, qui fit nier la présence réelle à une si grande partie de la Réforme , c'est qu'on n'avait point de meilleur moyen de ruiner la messe et tout le culte du papisme^. Luther eût entré lui-même dans ce sentiment s'il eût pu; et nous avons vu ce qu'il a dit sur l'inclination qu'il avait de s'éloigner du papisme par cet endroit-là, comme par les autres^. Cependant en retenant , comme il s'y voyait forcé, le sens littéral et la présence réelle , il était clair que la messe subsistait en son entier : car dès-là qu'on retenait ce sens littéral, les catholiques concluaient que
1. De abomin. Miss. priv. seu Canonîs., T u, 393, 394. — i. Ps., cxv. — 3. Blond., Prœf. in lib. Albert, de Euchar. — 4. Judic. Calix., n. 47, />. 70; n. 51, p. 78. — 5. Ci-dessus, Uv. Il, n. 1.
non-seulement l'Eucharistie était le vrai corps , puisque Jésus-Christ avait dit ; Ceci est mon corps ; mais encore que c'était le corps dès que Jésus-Christ l'avait dit, par conséquent avant la manducation et dès la consécration, puisqu'enlln on n'y disait pas : Ceci sera, mais : Ceci est : doctrine où nous allons voir toute la messe renfermée.
XXV. La présence réelle permanente et hors de l'usage retenue par Luther, après même qu'il eût supprimé l'élécatio7i. — Cette conséquence que tiraient les catholiques de la présence réelle à la présence permanente et hors de l'usage, était si claire , que Luther l'avait reconnue : c'était sur ce fondement qu'il avait toujours retenu l'élévation de l'hostie jusqu'en 1543; et après même qu'il l'eût abolie, il écrit encore dans sa petite Confession, en 1544, « qu'on la pouvait conserver avec piété » comme un témoignage de la présence réelle et » corporelle dans le pain; puisque par cette action » le prêtre disait : Voyez, chrétiens, ceci est le :> corps de Jésus-Christ qui a été livré pour vous'. » D'oii il parait que pour avoir changé la cérémonie de l'élévation, il n'en changea pas pour cela le fond de son sentiment sur la présence réelle, et qu'il continuait à la reconnaître incontinent après la consécration.
XXVI. Mélanchtonne Prouve point d'autre moyen pour détruire la messe qu'en niant la présence permanente. — Avec cette foi il est impossible de nier le sacrifice de l'autel : car que veut-on que fasse Jésus-Christ avant que l'on mange son corps et son sang, si ce n'est de se rendre présent pour nous devant son Père? C'était donc pour empêcher une conséquence si naturelle, que Mélanchton cherchait des moyens de réduire cette présence à la seule manducation : et ce fut principalement à la conférence de Ratisbonne qu'il étala cette partie de sa doctrine. Charles V avait ordonné cette conférence en 1541, entre les catholiques et les protestants, pour aviser aux moyens de concilier les deux religions. Ce fut là que Mélanchton , en reconnaissant à son ordinaire avec les catholiques, la présence réelle et substantielle, s'appliqua beaucoup à faire voir que l'Eucharistie, comme les autres sacrements, n'était sacrement que dans l'usage légitime^, c'est-àdire, comme il l'entendait, dans la réception actuelle.
XXVII. Vaines raisons de Mélanchton. — La comparaison qu'il tirait des autres sacrements était bien faible : car dans les signes de cette nature , où tout dépend de la volonté de l'instituteur, ce n'est pas à nous à lui faire des lois générales , ni à lui dire qu'il ne peut faire des sacrements que d'une sorte : il a pu dans l'institution de ses sacrements s'être proposé divers desseins , qu'il faut entendre par les paroles dont il s'est servi à chaque Institution particulière. Or Jésus-Christ ayant dit précisément : Ceci est; l'effet devait être aussi prompt que les paroles sont puissantes et véritables, et il n'y avait pas à raisonner davantage.
XXVIII. Autres raisons aussi frivoles. — Mais Mélanchton répondait (et c'était la grande raison qu'il ne cessait de répéter) que la promesse de Dieu ne s'adressant pas au pain, mais à l'homme,
1. Lutn. parv. Cour. 1544; Hosp. 13. — 2. Hosp., 154, 179, ISO.
llISTUIlîE DES VAKIATIUNS.
le corps (lo Noire Scijîncur ne devait être dans le pain (\\K lorsque riioninic le recevait'. Par un semî)lal)le raisonnement on pourrait aussi bien conclure que l'anierlume de l'eau de Mara ne fut corrigée*, ou que l'eau de Cana ne fut faite vin', que dans le temps qu'on en but; puisque ces miracles ne se faisaient ((ue pour les hommes qui en burent. Comme donc ces changements se tirent dans l'eau, mais non pas pour l'eau , rien n'empêche qu'on ne reconnaisse de môme un changement dans le pain , qui ne soit pas pour le pain; rien n'empêche que le pain ciMeste , aussi bien que le terrestre , ne soit fait et préparé avant cpi'on le mange : et je ne sais comment Mélanchlon s'appuyait si fort sur un argument si ]iitoyable.
XXIX. Ces raisons de Mélanchton détruisaient toute la doctrine de Luther. — Mais ce qu'il y a ici de plus considérable, c'est que par ce raisonnement il n'attaquait pas moins son maître Luther, qu'il attaquait les catholiques; car en voulant qu'il ne se fit rien du tout dans le pain , il montrait qu'il ne s'y fait rien en aucun moment, et que le corps de Notre Seigneur n'y est , ni dans l'usage ni hors de l'usage; mais que l'homme, à qui s'adresse toute la promesse, le reçoit à la présence du pain, comme on reçoit dans le Baptême, à la présence de l'eau, le Saint-Esprit et la grâce. Mélanchton voyait bien celte conséquence, comme il paraîtra dans la suite : mais soit (lu'il eût l'adresse de la couvrir alors, ou que Luther n'y prit pas garde de si près, la haine qu'il avait conçue contre la messe lui faisait passer tout ce qu'on avançait pour la détruire.
XXX. Dernière raison de Mélanchlon plus faible que toutes les autres. — Mélanchton se servait encore d'une autre raison plus faible que les précédentes. Il disait que Jésus-Christ ne voulait pas être lié, et que l'attacher au pain hors de l'usage, c'était lui oter son franc arbitre'*. Comment peut-on penser une telle chose, et dire que le libre arbitre de Jésus-Christ soit détruit par un attachement qui vient de son choix ? Sa parole le lie sans doute parce qu'il est fidèle et véritable, mais ce lien n'est pas moins volontaire qu'inviolable.
XXXI. La craie raison de Mélanchton , c'est qu'il ne pouvait séparer la messe de la présence réelle , si on la reconnaissait permanente : parole de Luther.
— Voilà ce qu*o|)posait la raison humaine au mystère de Jésus-Christ; de vaines subtilités, de pures chicanes : aussi n'était-ce pas là le fond de l'affaire. La vraie raison de Mélanchton , c'est qu'il ne pouvait empêcher que Jésus-Christ posé sur la sainte table avant la manducation, et par la seule consécration du pain et du vin, ne fût une chose par ellemême agréable à Dieu, qui attestait sa grandeur suprême, intercédait pour les hommes, et avait toutes les conditions d'une oblation véritable. De celte sorte la messe subsistait, et on ne la pouvait renverser qu'en renversant la présence hors de la manducation. Aussi quand on vint dire à Luther que Mélanchton avait hautement nié cette présence dans la conférence de lîalisbonne, Ilospinien nous rapporte ([u'il s'écria : « Courage, mon cher Mô- » lanchton, à cette fois la messe est à bas. Tu en
1. Hosp., ilid.; Mcl., lih. ii, ,'p. 25,40; tih. m, 188, 189, etc.
— 2. Exod., XV. 23. — 3. Joan., ii. — 4, Mel., cp. sitf). cit.; Hosp., part. 2, 184, etc.; Joan. Sturm., Antip. 4, part. 1.
1) as ruiné le mystère, auquel jiis(|u'à présent je » n'avais donné qu'une vaine atteinte '. » Ainsi, de l'aveu des protestants , le sacrifice de l'Eucharislie demeurera toujours inébranlable, tant qu'on admettra dans ces mots : Ceci est mon corps, une efficace présente; et pour détruire la messe il faut suspendre l'effet des paroles de Jésus-Christ, leur ôter leur sens naturel , et changer ceci est en ceci sera.
XXXII. Dissimulation de .Mélanchton. Lettres mémorables de Luther pour la présence permanente. — Quoique Luther laissât dire à Mélanchton tout ce qu'il voulait contre la messe; il ne se déparlait pas en tout de ses anciens sentiments, et il ne réduisait pas à la seule réception de l'Eucharistie l'usage où Jésus-Christ y était présent : on voit même que Mélanchton Ijiaisait avec lui sur ce sujet : et il y a deux lettres de Luther en 1543, où il loue une parole de Mélanchton, qui avait dit, « que la pré- » sence était dans l'action de la Cène; mais non pas » dans un point précis ni mathématique-. » Pour Luther, il en déterminait le temps depuis le Pater noster, qui se disait dans la messe luthérienne incontinent après la Consécration, jusqu'à ce que tout le monde eût communié et qu'on eût consumé les restes. Mais pourquoi en demeurer là? Si on eût porté à l'instant la communion aux absents, comme saint Justin nous raconte qu'on le faisait de son lemps^, quelle raison eût-on eue de dire que Jésus-Christ eût aussitôt retiré sa sainte présence? Mais pourquoi ne la continuerait-il pas quelques jours après, lorsque le Saint-Sacrement serait réservé pour l'usage des malades? Ce n'est que par une pure fantaisie qu'on voudrait retirer en ce cas la présence de Jésus-Christ; et Luther ni les luthériens n'avaient plus de règle , lorsqu'ils mettaient un usage , quelque court qu'il fût , hors de la réception actuelle : mais ce qu'il y a de pis pour eux, c'est que la messe et l'oblation subsistaient toujours; et n'y eùt-il qu'un seul moment de présence devant la communion, cette présence de Jésus-Christ ne pouvait être frustrée de tous les avantages qui l'accompagnaient. C'est pourquoi Mélanchton tendait toujours , quoi qu'il put dire de Luther, à ne mettre la présence que dans le temps précis de la réception, et il ne voyait que ce seul moyen de ruiner l'olilation et la messe.
XXXIII. L'éléralion irrépréiiensible, selon le sentiment de Luther. — Il n'y en avait non plus aucun autre de ruiner l'élévation et l'adoration. On a vu qu'en étant l'élévation, Luther bien éloigné de la condamner, en avait approuvé le fond\ Je répète encore ses paroles : « On peut, dit-il, conserver » l'élévation comme un témoignage de la présence )i réelle et corporelle; puisque la faire, c'est dire » au peuple : Voyez, chrétiens, ceci est le corps de » Jésus-Christ qui a été livré pour nous'*. » Voilà ce qu'écrit Luther après avoir ôté l'élévation. Mais pour(iuoi donc dira-t-on, l'a-l-il olée? La raison en est digne de lui; et c'est lui-même qui nous enseigne « que s'il avait attaqué l'élévation , c'était » seulement en dépit de la Papauté; et s'il l'avait » retenue si longtemps, c'était en dépit de Carlos- » tad. » En un mot, concluait-il, » il la fallait
I. llosp., p. ISO. — 2. T. IV. Ji:n., j>. 585, .586, et ap. Cœleat. — 3. Jusl., Apol. I, n. 05 et 07. —4. Ci-dessus, n. 25. — 5. Parv. Conf.