‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 234 sur 545 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

» retenir lorsqu'on la rejetait comme impie, et il la » fallait rejeter lorsqu'on la commandait comme » nécessaire'. » Mais au fond il reconnaissait, ce qui en effet est indubitable, qli'il n'y pouvait avoir nu! inconvénient à montrer au peuple ce divin corps dès qu'il commençait à être présent.

XXXIV. L'adoration nécessaire : aveu formel de Luther après beaucoup de variations. — Pour ce qui est de l'adoration, après l'avoir tantôt tenue pour indilïérente , et tantôt établie comme nécessaire, il s'en tint à la lin à ce dernier parli^; et dans les thèses ([u'il publia contre les docteurs de Louvain en 1545, c'est-à-dire un an avant sa mort, il appela l'Eucharistie le Sacrement adorable^. Le parti sacramenlaire, qui s'était tant réjoui lorsqu'il avait ôté l'élévation, fut consterné; et Calvin écrivit que par cette décision, il avait élevé l'idole dans le temple de Dieu''.

XXXV. Les théologiens de Wittemberg et de Leipsick reconnaissent avec Mélanchton qu'on ne peut éviter le sacrifice, la transsubstantiation et l'adoration, qu'en changeant la doctrine de Luther. — Mélanchton connut alors plus que jamais, qu'on ne pouvait venir à bout de détruire, ni l'adoration, ni la messe , sans réduire toute la présence réelle au moment précis de la manducation. Il vit môme qu'il fallait aller plus avant, et que tous les poinis de la doctrine catholique sur l'Eucharistie revenaient l'un après l'autre, si on ne trouvait le moyen de détacher le corps et le sang du pain et du vin. Il poussait donc jusque-là le principe que nous avons vu, qu'il ne se faisait rien pour le pain ni pour le vin , mais tout pour l'homme ; de sorte que c'était dans l'homme seul que se trouvait en effet le corps et le sang. De quelle sorte cela se faisait selon ]\Iélanchton, il ne l'a jamais expliqué : mais pour le fond de cette doctrine , il ne cessait de l'insinuer dans un grand secret, et le plus adroitement qu'il pouvait. Car tant que Luther vécut, il n'y avait aucune espérance de le lléchir sur ce point, ni de pouvoir dire ce qu'on en pensait avec liberté ; mais ilélanchton mit si avant cette doctrine dans l'esprit des théologiens de Wittemberg et de Leipsick, qu'après la mort de Luther, et après la sienne, ils s'en expliquèrent nettement dans une assemblée qu'ils tinrent à Dresde, par ordre de l'électeur en 1 5ti 1 . Là ils ne craignirent pas de rejeter la propre doctrine de Luther, et la l^résence réelle qu'il admettait dans le pain; et ne voyant point d'autre moyen de se défendre de la transsubstantiation, de l'adoration et du sacrifice, ils se réduisaient à la présence réelle que Mélanchton leur avait apprise, non plus dans le pain et dans le vin, mais dans le fidèle qui les recevait. Ils déclarèrent donc « que le vrai corps substantiel » était vraiment et substantiellement donné dans la » Gène, sans toutefois qu'il fût nécessaire de dire » que le pain fût le corps essentiel, (ou le propre » corps) de Jésus-Christ, ni qu'il se prit corporel- » lement et charnellement par la bouche corporelle; » que l'ubiquité leur faisait horreur; qu'il y avait » sujet de s'étonner de ce qu'on s'attachait si fort à .. dire que le corps fut présent dans le pain, puis- » (|u'il valait bien mieux considérer ce qui se fait " dans l'homme, pour lequel, et non pour le jjain,

1. Pnrv. Coilf. — a. Hosp., 14. — 3. Ad art. Lov. T/ii-si 10, T. 11.501. —4. Ep. ad Bue, p. lOS.

» Jésus-Christ se rendait présent'. » Ils s'expliquaient ensuite sur l'adoration, et soutenaient qu'on ne la pouvait nier en admettant la présence réelle dans le pain, quand même on aurait expliqué que le corps n'y est présent que dans l'usage; « que les » moines auraient toujours la rnème raison de prier » le Père éternel de les exaucer par son Fils , qu'ils » lui rendaient présent dans celte action; que la » Cène étant établie pour se souvenir de Jésus- » Christ, comme on ne pouvait le prendre, ni s'en » souvenir sans y croire et sans l'invoquer, il n'y » avait pas moyen d'empêcher qu'on ne s'adressât » à lui dans la Cène comme étant présent, et » comme se mettant lui-même entre les mains du » sacrificateur, après les paroles de la consécra- » tion. » Par la même raison ils soutenaient qu'en admettant cette présence réelle du corps dans le pain, on ne pouvait rejeter le sacrifice; et ils le prouvaient par cet exemple : « C'était, disaient-ils, » une coutume ancienne de tous les suppliants , de » prendre entre leurs mains les enfants de ceux » dont ils imploraient le secours , et de les présen- » ter à leurs pères, comme pour les fléchir parleur » entremise. » Ils disaient de la même sorte, qu'ayant Jésus-Christ présent dans le pain et dans le vin de la Cène, rien ne nous pouvait empêcher de le présenter à son Père pour nous le rendre propice ; et enfin ils concluaient « qu'il serait plus aisé » aux moines d'établir leur transsubstantiation , » qu'il ne serait aisé de la combattre à ceux qui, en » la rejetant de parole , ne laissaient pas d'assurer » que le pain était le corps essentiel, (c'est-à-dire » le propre corps) de Jésus-Christ. »

XXXVI. Doctrine de Luther changée incontinent après sa mort par les théologiens de Wittemberg . — C'est Luther qui avait dit à Smalcalde, et qui avait fait souscrire atout le parti, que le pain était le vrai corps de Notre Seigneur, également reçu par les saints et par les impies : c'est lui-même qui avait dit dans sa dernière Confession de foi approuvée dans tout le parti , que le pain de l'Eucharistie est le vrai corps 7iatwel de Notre Seigneur^. Mélanchton et toute la Saxe avaient reçu cette doctrine avec tous les autres; car il fallait bien obéir à Luther : mais ils en revinrent après sa mort, et reconnurent avec nous que ces mots, le pain est le vrai corps, emporte nécessairement le changement du pain au corps; puisque le pain ne pouvant être le corps en nature , il ne le peut devenir que par changement : ainsi ils rejetèrent ouvertement la doctrine de leur maître. Mais ils passent encore plus avant dans la déclaration qu'on vient de voir, et ils confessent qu'en admettant , comme on avait fait jusqu'alors parmi les luthériens, la présence réelle dans le pain, on ne peut plus empêcher ni le sacrifice que les catholiques oITrent à Dieu, ni l'adoration qu'ils rendent à Jésus-Christ dans l'Eucharistie.

XXXVII. Qu'on ne peut répondre aux raisonnements de ces théologiens. — Leurs preuves sont couvaincantes. Si Jésus-Christ est cru dans le pain, si la foi s'attache à hii dans cet état, cette foi peutelle être sans adoration? Mais cette foi elle-même

1. Vil. cl Lips. Tlieol. Onhod. Conf. Heildelh. an. 1575; Hosp. an. 1561, 291. — 2. Art. vi. Concord., p. 330. snp. liv. IV, n. 35; Parv. Confess. suprù. n. 11.

HISTOIRE I)l':s VAIIIATIONS.

n'cinporlc-l-cllc pas néccssaircraeiU une adoralion souveraine, puisqu'elle enlraino l'invocation do Jésus-Christ comme l'ils de Dieu, et comme présent? La preuve du sacrifice n'est pas moins concluante : car, comme disent ces théologiens, si par les paroles sacramentales on rend Jésus-Christ présent dans le pain, celte présence de Jésus-Christ n'esl-elle pas par elle-même agréable au Père; et peut-on sanctifier ses prières par une offrande plus sainte, que par celle de Jésus-Christ présent? Que disent les catholiques davantage , et qu'est-ce que leur sacrifice, sinon Jésus-Christ présent dans le sacrement de l'Eucharistie, et représentant lui-même à son Père la victime par laquelle il a été apaisé? Il n'y a donc point de moyen d'éviter le sacrifice, non plus que l'adoration et la transsubstantiation, sans nier cette présence réelle de Jésus-Christ dans le pain.

XXXVIII. Les théologiens de WUtemberg retiennent au sentiment de Luther, et pourquoi? Les seuls catholiques ont une doctrine suivie. — C'est ainsi que l'Église de Witteniberg , la mère de la Réforme , et celle d'où selon Calvin était sortie dans nos jours la lumière de l'Evangile', comme autrefois elle était sortie de Jérusalem , ne peut plus soutenir les sentiments de Luther qui l'a fondée. Tout se dément dans la doctrine de ce fondateur de la Réforme : il établit invinciblement le sens littéral et la présence réelle : il en rejette les suites nécessaires soutenues par les catholiques. Si l'on admet avec lui la présence réelle dans le pain , on s'engage à la messe tout entière, et à la doctrine catholique sans réserve. Cela parait trop fâcheux à la nouvelle Réforme , qui ne sait plus à quoi elle est bonne, s'il faut approuver ces choses et le culte de l'Eglise romaine tout entier. Mais d'autre part , qu'y a-t-il de plus chimérique qu'une présence réelle séparée du pain et du vin? N'est-ce pas en montrant le pain et le vin , que Jésus-Christ a dit : Ceci est mon corps? A-t-il dit que nous dussions recevoir son corps et son sang détachés des choses où il lui a plu de les renfermer ? et si nous avons à en recevoir la propre substance , ne faut-il pas que ce soit de la manière qu'il l'a déclaré en instituant ce mystère? Dans ces embarras inévitables, le désir d'oter la messe l'emporta; mais le moyen que prit Mélanchton avec les Saxons pour la détruire était si mauvais qu'il ne put subsister. Ceux de Witteniberg et de Leipsick en revinrent eux-mêmes bientôt après; et l'opinion de Luther, qui mettait le corps dans le pain, demeura ferme.

XXXIX. Luther plus furieux que jamais sur la fin de ses jours : ses emportements contre les docteurs de Louvain. — Pendant que ce chef des ré formateurs tirait ;"i sa fin, il devenait tous les jours plus furieux. Ses thèses contre les docteurs de Louvain en sont une preuve : et je ne crois pas que ses disciples puissent voir sans honte, jusque dans les dernières années de sa vie, le prodigieux égarement de son esprit. Tantôt il fait le bouffon , mais de la manière du monde la plus plate : il remplit toutes ses thèses de ces misérables équivoques, taccultas , au lieu de facultas ; cacolijca Ecclesia, au lieu de catholica; parce qu'il trouve dansées deux mots, raccultas et cacolyca , une

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