‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 259 sur 545 · LIVRE VII. — REFORMATIÛN ANGLICANE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — REFORMATIÛN ANGLICANE

et leur vocation n'a rien d'extraordinaire. S'ils n'entrent pas par la porte qui est toujours ouverte dans l'Eglise, c'est-à-dire, par les voies canoniques ou qu'ils usent mal du ministère ordinaire et légitime qui leur a été confié d'en-haut, c'est ce cas marqué dans l'Evangile ', d'honorer la chaire sans approuver ou imiter les personnes. Je ne dois non plus me mettre en peine si la dispense de Jules II était bien donnée , ni si Clément VII pouvait ou devait la révoquer, et annuler le mariage. Car encore que je tienne pour certain que ce dernier Pape a bien £ait au fond , et qu'à mon avis en cette occasion on ne puisse blâmer tout au plus que sa politique, tantôt trop tremblante, et tantôt trop précipitée; ce n'est pas là une alTaire que je doive décider en ce lieu , ni un prétexte d'accuser d'erreur l'Eglise romaine. Ces matières de dispense se règlent souvent par de simples probabilités; et on n'est pas obligé d'y rechercher la certitude de la foi, dont même elles ne sont pas toujours capables. Mais, puisque AI. Burnet fait de ceci une accusation capitale contre l'Eglise romaine , on ne peut presque s'empêcher de s'y arrêter un moment.

LI. On entre dans le rc'cit de l'affaire du mariage. Le fait établi. Vains prétextes dont Henri couvrait sa passion. — Le fait est connu. On sait que Henri VII avait obtenu une dispense de Jules II pour faire épouser la veuve d'Arthus, son fils aine, à Henri son second fils et son successeur. Ce prince, après avoir vu toutes les raisons de douter, avait accompli ce mariage étant roi et majeur, du consentement unanime de tous les ordres de son royaume, le 3 juin 1509, c'est-à-dire, six semaines après son avènement à la couronne-. Vingt ans se passèrent sans qu'on révoquât en doute un mariage contracté de si bonne foi. Henri , devenu amoureux d'Anne de Boulen, fit venir sa conscience au secours de sa passion; et son mariage lui devenant odieux , lui devint en même temps douteux et suspect^. Cependant il en était sorti une princesse qui avait été reconnue dès son enfance pour l'héritière du royaume; de sorte que le prétexte que prenait Henri de faire casser son mariage, de peur, disait-il , que la succession du royaume ne fût douteuse, n'était qu'une illusion; puisque personne ne songeait à contester son Etat à Marie, qui en ell'et fut reconnue reine d'un commun consentement, lorsque l'ordre de la naissance l'eut appelée à la couronne. Au contraire, si quelque chose pouvait causer du trouble à la succession de ce grand royaume, c'était le doute de Henri; et il parait que tout ce qu'il publia sur l'embarras de sa succession ne fut qu'une couverture, tant de ses nouvelles amours, que du dégoût qu'il avait conçu de la reine sa femme, à cause des infirmités qui lui étaient survenues, comme M. Burnet l'avoue lui-même*.

LU. La dispense de Jules II attaquée par des raisons de fait et do droit. — Un prince passionné veut avoir raison. Ainsi, pour plaire à Henri, on attaqua la dispense sur laquelle était fondée son mariage, par divers moyens, dont les uns étaient tirés du fait, et les autres du droit. Dans le fait, on soutenait que la dispense était nulle, parce qu'elle avait été accordée sur de fausses allégations. Mais comme

1. îlotth., xxiu, 2. — 2. Siirn., I. pari., liv. il, ». 'ôS. — 3. Idem, 59. — 4. Ibid.,p. 59, etc.

ces moyens de fait, réduits à ces minuties, étaient emportés par la condition favorable d'un mariage qui subsistait depuis tant d'années, on s'attacha principalement aux moyens de droit; et on soutint la dispense nulle, comme accordée au préjudice de la loi de Dieu, dont le Pape ne pouvait pas dispenser.

LUI. Raison de droit, fondée sur le Létitique. Etat de la question. — Il s'agissait de savoir si la défense de contracter en certains degrés de consanguinité ou d'aflïnité, portée par le Lévitique', et entre autres celle d'épouser la veuve de son frère, appartenait tellement à la loi naturelle, qu'on fut obligé de garder cette défense dans la loi évangélique. La raison de douter était qu'on ne lisait point que Dieu eût jamais dispensé de ce qui était purement de la loi naturelle : par exemple, depuis la multiplication du genre humain il n'y avait point d'exemple que Dieu eut permis le mariage de frère à sœur; ni les autres de celte nature au premier degré, soit ascendant, ou descendant, ou collatéral. Or il y avait dans le Deutéronome une loi expresse, qui ordonnait en certains cas à un frère d'épouser sa belle-sœur et la veuve de son frère^. Dieu donc ne détruisant pas la nature, dont il est l'auteur, faisait connaître par là que ce mariage n'était pas de ceux que la nature rejette; et c'était sur ce fondement que la dispense de Jules II était appuyée.

LIV. Les protestants d'Allemagne far,orables à la dispense de Jules II , et au premier mariage de Henri. — Il faut fendre ce témoignage aux protestants d'Allemagne : Henri n'en put obtenir l'approbation de son nouveau mariage, ni la condamnation de la dispense de Jules H. Lorsqu'on parla de cette alTaire , dans une ambassade solennelle que ce prince avait envoj'ée en Allemagne, pour se joindre à la ligue protestante, Mélanchton décida ainsi : >< Nous n'avons pas été de l'avis des ambassadeurs » d'Angleterre; car nous croyons que la loi de ne » pas épouser la femme de son frère est susceptible » de dispense, quoique nous ne croyions pas qu'elle » soit abolie'. » Et encore plus brièvement dans un autre endroit : « Les ambassadeurs prétendent que » la défense d'épouser la femme de son frère est in- » dispensable: et nous soutenons au contraire qu'on » en peut dispenser*. » C'était justement ce qu'on avait prétendu à Rome; et Clément VII avait appuyé sur ce fondement sa sentence définitive contre le divorce.

LV. Bucer de même avis. — Bucer avait été de même avis sur le même fondement : et nous apprenons de M. Burnet que, selon cet auteur, l'un des réformateurs de l'Angleterre, « la loi du Lévitique » ne pouvait être une loi morale ou perpétuelle , » puisque Dieu même en avait voulu dispenser^. »

LVI. Zwingle et Calvin d'avis contraire. — Zwingle et Calvin avec leurs disciples furent favorables au roi d'Angleterre; et je ne sais si le dessein d'établir leur doctrine dans ce royaume-là ne contribua pas un peu à leur complaisance : mais les luthériens n'y entrèrent pas, encore que M. Burnet les fasse un peu varier. « Leur première pen- 1) sée, dit-il^, fut que les ordonnances du Lévitique » n'étaient pas morales, et qu'elles n'avaient nulle

1. LeviC, xviii. 20. — 2. Dcut.,\^\-. 5. — 3. Lilj. iv. ep. 1S5. — 4. Idem, ep. 1S3. — 5. Burn.,iib. n. p. 142. —6. Idem, p. H4.

llISïUlilE DES VAIUATIONS.

» force parmi les chrélicns. Eiisuile ils changcrciU » de sciiliineiU, lorsque la qucsliou eiil élé uii peu » agitée; mais ils ne coiiviiireiit jamais qu'un ma- » riage déjà l'uil i)ùl rire cassé. »

LVIL liizarre décision des luthériens. — Ce fut à la vérité une étrange décision que la leur, telle que nous la rapporte M. liurnet; puis(iu'aprcs avoir reconnu que « la loi du Lévitiquc est divine, » naturelle et morale, et doit être gardée comme » telle dans toutes les Eglises ; en sorte ([ue le nia- » riage contracté contre cette loi avec la veuve d'un » frère est incestueux' : » ils ne laissent pas de conclure ([u'on ne doit pas rompre ce mariage; avec quehiue doute d'abord, mais à la lin par une dernière et délinitive résolution, de l'aveu de M. Burnet- : de sorte qu'un mariage incestueux, un mariage fait contre les lois divines, morales et naturelles , dont la vigueur est entière dans l'Eglise chrétienne, doit subsister selon eux, et le divorce en ce cas n'est pas permis.

LVIII. Remarques sur la conformité du sentiment des protestants acec la sentence de Clément VIL — Celle décision des luthériens est rapportée par M. Burnet à l'an 1530. Celle de Mélanchton, que nous venons de produire, est postérieure, et de l'an 1536. El quoi qu'il en soit, c'est un préjugé favorable pour la dispense de Jules II et pour la sentence de Clément VII, que ces Papes aient trouvé des défenseurs parmi ceux qui ne cherchaient, à quelque prix que ce fût, i[u'à censurer leurs actions.

Les protestants d'Allemagne furent si fermes dans ce sentiment , qu'avec toutes les liaisons que Cranraer avait dès lors avec eux, il n'en put engager aucun dans le sentiment du roi d'Angleterre, que le seul Osiandre son beau-frère, dont nous verrons dans la suite que l'autorité ne devait pas être fort considérable.

LIX. Henri corrompt quelques docteurs catholiques. — A l'égard des catholiques , M. Burnet nous raconte que Henri VIII corrompit deux ou trois cardinaux. Sans m'informer de ces faits, je remarquerai seulement qu'une cause est bien mauvaise , lorsqu'elle a Ijesoin d'être soutenue par des moyens si infâmes. Et pour les docteurs dont M. Burnet nous vante les souscriptions , quelle merveille dans un siècle si corrompu , qu'un si grand roi en ait pu trouver qui n'aient pas été à l'épreuve de ses sollicilations et de ses présents I Notre hislorien ne veut pas (]u'il soit permis de révoquer en doute le témoignage de Fra-Paolo, ni celui de M. de Thou-'. Qu'il écoule donc ces deux historiens. L'un dit que Henri « ayant consulté en Italie, en » Allemagne et en France, il trouva une partie des » théologiens favorable, et l'autre contraire. Que la » plupart de ceux de Paris furent pour lui , et que » plusieurs crurent qu'ils l'avaient l'ait, plutôt per- » suadés par l'argent du roi , que par ses rai- » sons''. » L'autre dit aussi « que Henri rechercha » l'avis des théologiens, et en particulier de ceux » de Paris; et que le bruit était que ceux-ci gagnés » par argent avaient souscrit au divorce''. »

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