‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 264 sur 545 · LIVRE VII. — REFORMATION ANGLICANE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — REFORMATION ANGLICANE

chef de leur communion, que les Anglais ne pouvaient renoncer à celle sainle puissance, sans affaiblir parmi eux l'origine même du christianisme, et toute l'autorité des anciennes traditions.

LXXII. On raisonna en Angleterre sur de faux principes, lorsqu'on y rejeta la primauté du Pape. — Lorsqu'on voulut afl'aiblir en Angleterre l'autorité du Saint-Siège, on remarqua « que saint Gré- » goire avait refusé le titre d'évôque universel à » peu près dans le même temps qu'il travaillait à la » conversion de l'Angleterre : et ainsi, concluaient » Cranmer et ses associés, lorsque nos ancêtres » reçurent la foi , l'autorité du Siège de Rome était » dans une louable modération'. »

LXXlll. Si le 2Mpe saint Grégoire, sous qui les Anglais furent convertis, a eu d'autres sentiments que les nôtres sur l'autorité de son siège. — Sans disputer vainement sur ce titre à'unicersel que les Papes ne prennent jamais , et qui peut être plus ou moins supportable , selon les divers sens dont on le prend , voyons un peu dans le fond ce que saint Grégoire, qui le rejetait, croyait cependant de l'autorité de son siège. Deux passages connus de tout le monde vont décider cette question. « Pour ce qui » regarde, dit-il-, l'Eglise de Constantiuople, qui n doute qu'elle ne soit soumise au Siège aposto- » lique? ce que l'empereur et Eusôbe notre frère, » évéque de cette ville, ne cessent de reconnaître. » El dans la lettre suivante, en parlant du primai d'Afrique : « Quant à ce qu'il dit , qu'il est soumis » au Siège apostolique; je ne sache aucun èvèque » qui n'y soit soumis lorsqu'il se trouve dans quel- » que faute. Au surplus, quand la faute ne l'exige » pas , nous sommes tous frères selon la loi de » l'humilité'. » Voilà donc manifestement tous les évêques soumis à l'autoriiè et à la correction du Saint-Siège; et celle autorité reconnue même par l'Eglise de Conslanlinople, la seconde Eglise du monde dans ces temps-là en dignité et en puissance. Voilà le fond de la puissance pontificale : le reste, que la coutume ou la tolérance, ou l'abus même, si l'on veut, pourrait avoir introduit ou augmenté, pouvait être conservé, ou soullert, ou étendu plus ou moins, selon que l'ordre, la paix et la tranquillité publique le demandaient. Le christianisme était né en Angleterre avec la reconnaissance de cette autorité. Henri VIII ne la put souffrir, même avec cette louable modération que Cranmer reconnaissait dans saint Grégoire : sa passion et sa politique la lui firent attacher à sa couronne; et ce fut par une si étrange nouveauté qu'il ouvrit la porte à toutes les autres.

LXXIV. Mort de Henri YIIl. — On dit que sur la fin de ses jours ce malheureux prince eut quelques remords des excès où il s'était laissé emporter, et qu'il appela les évoques pour y chercher quelque remède. Je ne le sais pas : ceux qui veulent toujours trouver dans les pécheurs scandaleux, et surtout dans les rois, de ces vifs remords qu'on a vus dans un Antiochus , ne connaissent pas toutes les voies de Dieu , et ne font pas assez de réflexion sur le mortel assoupissement et la fausse paix où il laisse quelquefois ses plus grands ennemis. Quoi

1. Burn., I. pan., l. II, p. 204. — 2. Lib. vu, Epist. 6-4, nunc L.i\, Ep. 12; T. II, col. 941. —3, Idem, Eu. 65; nunc L. ix, Ep. 59, eol. 976.

qu'il en soit, quand Henri VIII aurait consulté ses évoques, que pouvait-on attendre d'un corps qui avait mis l'Eglise et la vérité sous le joug? Quelque démonslration que fit Henri , de vouloir dans cette occasion des conseils sincères , il ne pouvait rendre aux évéques la liberté que ses cruautés leur avaient ôlée : ils craignaient les fâcheux retours auxquels ce prince était sujet ; et celui qui n'avait pu entendre la vérité de la bouche de Thomas Morus, son chancelier, et de celle du saint èvèque de Rochester, qu'il fit mourir l'un et l'autre pour la lui avoir dite franchement, mérita de ne l'entendre jamais.

LXXV. Tout cliange ajjrcs sa mort : le tuteur du jeune roi est zunnglien (1547-1548). — Il mourut en cet état ; et il ne faut pas s'étonner si les choses empirent par sa mort. Peu à peu tout va en ruine , quand on a ébranlé les fondements. Edouard VI, son fils unique, lui succéda selon les lois de l'Etal. Gomme il n'avait que dix ans, le royaume fut gouverné par un conseil que le roi défunt avait établi : mais Edouard Seymour, frère de la reine Jeanne, oncle maternel du jeume roi, eut l'autorité principale , avec le titre de Protecteur du royaume d'Angleterre. Il était zwinglien dans le cœur, et Cranmer était son intime ami. Cet archevêque cessa donc alors de dissimuler, et tout le venin qu'il avait dans le cœur contre l'Eglise catholique parut.

LXXVI. Fondement de la Réforme sur la ruine de l'autorité ecclésiastique. — Pour préparer la voie à larèformalion qu'on méditait sous le nom du roi, on commença par le reconnaître, comme on avait fait Henri , pour chef souverain de l'Eglise anglicane au spirituel et au temporel. La maxime qu'on avait établie dès le temps de Henri Vlll, était que le roi tenait la place du Pape en Angleterre' . Mais, on donnait à cette nouvelle papauté des prérogatives que le Pape n'avait jamais prétendues. Les évoques prirent d'Edouard de nouvelles commissions révocables à la volonté du roi , comme Henri l'avait déjà déclaré ; et on crut que pour avancer la Réformation il fallait tenir les écêques sous le joug d'une puissance arbitraire^. L'archevêque de Cantorbéri , primat d'Angleterre , fut le premier à baisser la tète sous ce joug honteux. Je ne m'en étonne pas, puisque c'était lui qui inspirait tous ces sentiments : les autres suivirent ce pernicieux exemple. On se relâcha un peu dans la suite ; et les évoques furent obligés à recevoir comme une grâce, que le roi donnât les évèchés à cie^. On expliquait bien nettement dans leur commission , comme on avait fait sous Henri , selon la doctrine de Cranmer, que la puissance épiscopale, aussi bien que celle des magistrats séculiers, émanait de la royauté comme de sa source ; que les évêques ne l'exerçaient que précairement, et qu'ils devaient l'abandonner à la volonté du roi, d'où elle leur était communiquée. Le roi leur donnait pouvoir « d'or- » donner et de déposer les ministres , de se servir )) des censures ecclésiastiques contre les personnes » scandaleuses; et en un mot, de faire tous les » devoirs de la charge pastorale; » tout cela au nom du roi, et sous son autorité''. On reconnaissait en même temps que cette charge pastorale était

1. Burn., I.part., liv. ii, p. 229, 230. — 2. Biirn., II. part., liv. I, p. S, 332. Rec. des piOc, II. part., liv. i, p. 90. — 3. Idem, et 227.-4. Ibid., p. 332.

HISTOIRE DES VARIATIONS

olablic par la parole de Dieu; car il lallail bien nonimor celle parole dont on voulait se l'aire honneur, ^lais encore qu'on n'y trouv;\l rien ijour la puissance royale, que ce qui regarde l'ordre des atlaires du siècle, on ne laissa pas de l'étendre jusqu'à ce qu'il y a de plus sacré dans les pasteurs. On expédiait une commission du roi à qui on voulait pour sacrer un nouvel évéque. Ainsi, selon la nouvelle hiérarchie, connue l'évéque n'était sacré que par l'autorité royale, ce n'était que par la même autorilé (ju'il célébrait les ordinations. La forme même et les prières de l'ordination, tant des évèques que des prêtres, furent réglées au Parlement'. On en fit autant de la liturgie, ou du service public, et de toute l'administration des sacrements. En un mot, tout était soumis à la puissance royale ; et en abolissant l'ancien droit, le Parlement devait faire encore le nouveau corps de canons-. Tous ces attentats étaient fondés sur la maxime dont le Parment d'Angleterre s'était fait un nouvel article de foi, « qu'il n'y avait point de juridiction, soit sé- » culière, soit ecclésiaslique, qui ne dut èlre rap- » porlée à l'autorité royale, comme à sa source'.

LXXVII. Suite de l'anéantissement de l'autorité ecclésiaslique. — Il n'est pas ici question de déplorer les calamités de l'Eglise mise en servitude, et honteusement dégradée par ses propres ministres. Il s'agit de rapporter des faits , dont le seul récit fait assez voir l'iniquité. Un peu après le roi déclara « qu'il allait faire la visite de son royaume , » et défendait aux archevêques et à tous autres » d'exercer aucune juridiction ecclésiastique tant » que la visite dureraif*. » Il y eut une ordonnance du roi pour se faire recommander dans les prières publiques « comme le souverain chef de l'Eglise » anglicane ; et la violation de cette ordonnance » emportait la suspension, la déposition et l'excom- » munication''. » Voilà donc avec les peines ecclésiastiques tout le fond de l'autorité pastorale usurpé ouvertement par le roi, et le dépôt le plus intime du sanctuaire arraché à l'ordre sacerdotal , sans même épargner celui de la foi , que les apôtres avaient laissé à leurs successeurs.

LXXMII. lléllexion sur les misérables commencements de la Réforme, où l'ordre sacré n'a aucune part, aux affaires de la religion et de la fol.

— Je ne puis m'empècher de m'arrôler ici un moment, pour considérer les fondements de la Réformation anglicane, et cet ouvrage de lumière de M. Burnel dont on fait l'apologie en écrivant son histoire'^. L'Eglise d'Angleterre se glorifie plus que toutes les autres de la Réforme, de s'être réformée selon l'ordre; et par des assemblées légitimes. Mais pour y garder cet ordre dont on se vante, le premier principe qu'il fallait iJoser était que les ecclésiasli(|ues tinssent du moins le premier rang dans les alïaires de la religion. Jlais on fit tout le contraire, et des le temps de Henri VIII ils n'eurent plus le pouvoir de s'en mêler sans son ordre''. Toute la plainte qu'ils en firent fui qu'on les faisait déchoir de leur privilège; comme si se mêler de la religion était seulement un privilège, et non pas le fond et l'essence de l'ordre ecclésiastique.

1. JI. part., liv. 1, p. 212,216, 217. — 2. Idem, 213,211. — 3. Uirl., 63. — 4. lbid.,p. 37. - 5. P. 11. — 6. Ci-dessus, n. 2.

— 7. Bumet, II. part., liv. i, p. 72.

Mais on pensera peut-être ([u'ou les traita mieux sous Edouard, lorsqu'on entreprit la Réfornialion d'une manière que M. Burnel croit bien plus solide. Tout au contraire, ils demandèrent comme une grâce au Parlement, « du moins que les alTaires » de la religion ne fussent point réglées sans que » l'on eut pris leur avis, et écouté leurs raisons'. » Quelle misère de se réduire à être écoulés comme simples consulteurs, eux qui le doivent èlre comme juges, et dont Jésus-Christ a dit : 0"^ i'oms écoute, m'écoute^! Mais cela, dit notre historien, ne leur réussit pas. Peut-être qu'ils décideront du moins sur la foi dont ils sont les prédicateurs. îsullemcnl. Le conseil du roi résolut « d'envoyer des visiteurs » dans tout le royaume avec des constitutions ec- » clésiastiques, et des articles de foi'; » et ce fut au conseil du roi , et par son autorilé , qu'on régla ces articles de religion'^ qu'on devait proposer au peuple. En attendant qu'on y eût mieux pensé, on s'en tint aux six articles de Henri VHI ; et on ne rougissait pas de demander aux évoques une déclaration expresse « de faire profession de la doctrine, » selon que de temps en temps elle serait établie et » expliquée par le roi et par le clergé^. » Au surplus, il n'était que trop visible que le clergé n'était nommé que par cérémonie, puisqu'au fond tout se faisait au nom du roi.

LXXIX. Le roi est rendu maître absolu de la prédication, et fait défense de prêcher par tout le royaume jusqu'à nouvel ordre. — Il semble qu'il ne faudrait plus rien dire après avoir rapporté de si grands excès. Mais ne laissons pas de continuer ce lamentable récit. C'est travailler en quelque façon à guérir les plaies de l'Eglise, que d'en gémir devant Dieu. Le roi se rendit tellement le maître de la prédication, qu'il y eut même un édit qui « dé- » fendait de prêcher sans sa permission , ou sans » celle de ses visiteurs, de l'archevêque de Canlor- » béri, onde l'évoque diocésain^. » Ainsi le droit principal était au roi, et les évêques y avaient part avec sa permission seulement. Quelque temps après le conseil permit de prêcher à ceux qui se sentiraient animés du Saint-Esprit'' . Le conseil avait changé d'avis. Après avoir fait dépendre la prédication de la puissance royale, on s'en remet à la discrétion de ceux qui s'imagineraient avoir en eux-mêmes le Saint-Esprit ; et on y admet par ce moyen tous les fanatiques. Un an après on changea encore. « Il fallut oter aux évêques le pouvoir d'au- » toriser les prédicateurs, el le réserver au roi et à » l'archevêque*. » Parce moyen il sera aisé de faire prêcher telle hérésie qu'on voudra. Mais je n'en suis pas à remarquer les elfelsde cette ordonnance. Ce qu'il faut considérer, c'est qu'on ail remis au prince seul toute l'autorité de la parole. On poussa la chose si loin , qu'après avoir déclaré au peuple que le roi faisait travaillera ôler toutes les matières de controverses , on défendait en attendant généralement à tous les prédicateurs de prêcher dans quelque assemblée que ce fùl'\ Voilà donc la prédication suspendue par tout le royaume, la bouche fermée aux évoques par l'autorité du roi , el tout on attente de ce que le prince établirait sur la foi. On

1. Burnel, II. pari., liv.-i, p. 73. —2. Lun.,x. 16. — 3. Burni-t. II. part., liv. i, p. 37, 39. — 4. Pag. 39. — 5. Pag. S2. — 0. Page 88. — 7. Pay. 90. — 8. Pag. 122. — 9. Pag. 122.

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