‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 266 sur 545 · LIVRE VII. — REFURMATION ANGLICANE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — REFURMATION ANGLICANE

avoir des commandements du roi que des commandements de l'Eglise.

XCIII. Cranmer renrerse tout l'ordre dans sa Reforme. — Mais ce qu'il y a de plus surprenant dans la Réformation anglicane, c'est une maxime de Cranmer. Au lieu que dans la vérité le culte dépend du dogme, et doit être réglé par là, Cranmer renversait cet ordre ; et avant que d'examiner la doctrine , il supprimait dans le culte ce qui lui déplaisait le plus. Selon M. Burnet, « l'opinion de la » présence de Jésus-Christ dans chaque miette de » pain a donné lieu au retranchement de la coupe'. » Et en etTet, poursuit-il^, si celte hypothèse est » juste , la communion sous les deux espèces est » inutile. » Ainsi la question de la nécessité des deux espèces dépendait de celle de la présence réelle. Or en 1548, l'Angleterre croyait encore la présence réelle, et le Parlement déclarait que « le « corps du Seigneur était contenu dans chaque » morceau, et dans les plus petites portions de » pain^. » Cependant on avait déjà établi la nécessité de la communion sous les deux espèces, c'està-dire, qu'on avait tiré la conséquence avant que de s'être bien assuré du principe.

XCIV. Suite. — L'année d'après on voulut douter de la présence réelle ; et la question n'était pas encore décidée'', quand on supprima par provision l'adoration de Jésus-Christ dans le sacrement : de même que si on disait en voyant le peuple dans un grand respect comme en présence du roi : commençons par empêcher tous ces honneurs ; nous verrons après si le roi est là, et si ces respects lui sont agréables. On ôta de même l'oblation du corps et du sang, encore que cette oblation dans le fond ne soit autre chose que la consécration faite devant Dieu de ce corps et de ce sang comme réellement présents avant la manducation : et sans avoir examiné le principe, on en avait déjà renversé la suite infaillible.

La cause d'une conduite si irrégulière, c'est qu'on menait le peuple par le motif de la haine , et non par celui de la raison. Il était aisé d'exciter la haine contre certaines pratiques dont on ne montrait ni la source ni le droit usage, surtout lorsqu'il s'y était mêlé quelques abus : ainsi il était aisé de rendre odieux les prêtres qui abusaient de la messe pour un gain sordide; et la haine une fois échauflee contre eux , était tournée insensiblement par mille artifices contre le mystère qu'ils célébraient, et même, comme on a vu^, contre la présence réelle ([ui en était le soutien.

XQV. Comment on excitait la haine jmblique contre la doctrine catholique. Exemple dans l'instruction du jeune Edouard, et sur les images. — On en usait de même sur les images; et une lettre française que M. Burnet nous a rapportée d'Edouard VI à son oncle le protecteur, nous le fait voir. Pour exercer le style de ce jeune prince , ses maîtres lui faisaient recueillir tous les passages où Dieu parle contre les idoles. « J'ai voulu, disait-il, » en lisant la sainte Ecriture , noter plusieurs lieux ' qui défendent de n'adorer ni faire aucunes •> images, non-seulement des dieux étrangers, mais » aussi de ne former chose pensant la faire sem-

I. Burn., p. 231. — 2. //. part., p. 61. — 3. Pag. 97. — 4. //. part., p. 121. — 5. Ci -dessus , liv. vi, n. 21 et suiv.

» BLABLE A LA MAJESTÉ DE DiEu Ic Créateur'. » Dans cet Age crédule , il avait cru simplement ce qu'on lui disait, que les catholiques faisaient des images, pensant les faire semblables à la majesté de Dieu; et ces grossières idées lui causaient de l'étonnement et de l'horreur. « Si m'ébahis, poursuit-il dans le » langage du temps, vu que lui-même et son Saint- » Esprit l'a si souvent défendu , que tant de gens » ont osé commettre idolâtrie , en faisant et abo- » RANT les images. » Il attache toujours, comme on voit, la même haine à les faire qu'à les adorer ; et il a raison selon les idées qu'on lui donnait; puisque constamment il n'est pas permis de faire des images dans la pensée de faire quelque chose de semblable à la majesté du Créateur. « Car, comme » ajoute ce prince. Dieu ne peut être vu en choses » qui soient matérielles, mais veut être vu dans ses 1) œuvres. » Voilà comme on abusait un jetine enfant : on excitait sa haine contre les images païennes, où on prétend représenter la divinité : on lui montrait que Dieu défend de faire de telles images; mais on n'avait garde de lui enseigner que celles des catholiques ne sont pas de ce genre; puisqu'on ne s'est pas encore avisé de dire qu'il soit défendu d'en faire de telles, ni de peindre Jésus-Christ et ses saints. Un enfant de dix à douze ans n'y prenait pas garde de si près : c'était assez qu'en général et confusément on lui décriât les images. Celles de l'Eglise, quoique d'un autre ordre et d'un autre dessein, passaient avec les autres : ébloui d'un raisonnement spécieux et de l'autorité de ses maîtres, tout était idole pour lui; et la haine qu'il avait contre l'idolâtrie se tournait aisément contre l'Eglise.

XGVI. Si l'on peut tirer avantage du soudain progrès de la Réforme prétendue. — Le peuple n'était pas plus fin, et il n'était que trop aisé de l'animer par un semblable artifice. Après cela on ose prendre les progrès soudains de la Réforme pour un miracle visible et un témoignage de la main de Dieu^. Comment M. Burnet l'a-t-il osé dire, lui qui nous découvre si bien les causes profondes de ce malheureux succès? Un prince prévenu d'un amour aveugle, et condamné par le Pape , fait exagérer des faits particuliers, des exactions odieuses, des abus réprouvés par l'Eglise même. Toutes les chaires résonnent de satires contre les prêtres ignorants et scandaleux : on en fait des comédies et des farces publiques , et M. Burnet lui-même en est indigné. Sous l'autorité d'un enfant et d'un protecteur entêté de la nouvelle hérésie, on pousse encore plus loin la satire et l'invective : les peuples déjà prévenus d'une secrète aversion pour leurs conducteurs spirituels'^, écoutent avidement la nouvelle doctrine. On ôte les ditricultés du mystère de l'Eucharistie; et au lieu de retenir les sens asservis, on les llatte. Les prêtres sont déchargés de la continence, les moines de tous leurs vœux, tout le monde du joug de la confession, salutaire à la vérité pour la correction des vices , mais pesant à la nature. On prêchait une doctrine plus libre , et qui, comme dit M. Burnet, traçait un chemin simple et aisé pour aller au ciel'' . Des lois si commodes trouvaient une facile exécution. De seize mille ecclésiastiques

1. Rec, II. p., liv- n.p.BS.—2.I. pari., liv. i, p. 49, etc. — 3. Idem. 4.. — Ibid.

HISTOIRE DES VARIATIONS

dont le clergé d'Angleterre élall composé, M. Durnel nous raconte que les trois quarts renoncèrent à leur célibat du temps d'Edouard', c'csl-à-dirc, en cinq ou six ans; et on faisait de bons réformés de ces mauvais ecclésiastiques qui renonçaient à leurs vœux. Voilà comme on gagnait le clergé. Pour les laïques, les biens de l'Eglise étaient en proie : l'argenterie des sacristies enricbissait le fisc du prince : la seule châsse de saint Tliomas de Cantorbéri, avec les inestimables présents qu'on y avait envoyés de tous côtés, produisit au trésor royal des sommes immenses". C'en fut assez pour l'aire dégrader le saint martyr. On le condamna pour le piller; et les richesses de son tombeau flrent une partie de son crime. Enlîn on aimait mieux piller les églises que do faire un bon usage de leurs revenus , selon l'intention des fondateurs. Quelle merveille qu'on ait gagné si promptement et les grands et le clergé et les peuples I N'est-ce pas au contraire un miracle visible, qu'il soit resté une étincelle en Israël, et que les autres royaumes n'aient pas suivi l'exemple do l'Angleterre , du Danemarck , de la Suède et de rAllemague réformées par ces moyens?

XGVII. Si le duc de Sommerset avait l'air d'un réformateur. — Parmi toutes ces réformations la seule qui n'avançait pas, était visiblement celle des mœurs. Nous avons vu sur ce point, comme l'Allemagne avait profilé de la Réforme de Luther; et il n'y a qu'à lire l'Histoire de M. Burnet pour voir qu'il n'en allait pas autrement en Angleterre. On a vu Henri VIII son premier réformateur : l'ambitieux duc de Sommerset fut le second. Il s'égalait aux souverains , lui qui n'était qu'un sujet, et prenait le titre de duc de Sommerset par la grâce de Dieu^. Au milieu des désordres de l'Angleterre, et des ravages que la peste faisait à Londres, il ne songeait qu'à bâtir le plus magnifique palais qu'on eût jamais vu; et pour comble d'iniquité, il le bâtissait des ruines d'églises et d'hôtels d'éoêques, et des revenus (]ue lui cédaient les écèques et les chapitres'' ; car il fallait bien lui céder tout ce qu'il voulait. Il est vrai qu'il en prenait un don du roi : mais c'était le crime d'abuser ainsi do l'autorité d'un roi enfant, et d'accoutumer son pupille à ces donations sacrilèges. Je passe le reste des attentats qui le firent condamner par arrêt du Parlement, premièrement, à perdre l'autorité qu'il avait usurpée sur le conseil, et ensuite à perdre la vie. Mais sans examiner les raisons qu'il eut de faire couper la tète à son frère l'amiral , (juelle honte d'avoir fait subir à un homme de cette dignité et à son propre frère, la loi inif|ue d'être condamné sur de simples dépositions , et sans écouter ses défenses-' I En vertu de cette coutume l'amiral fut jugé , comme tant d'autres, sans être ou'i. Le protecteur obligea le roi à ordonner aux Communes de passer outre au procès, sans entendre l'accusé; et c'est ainsi qu'il instruisait son pui)illo à faire justice.

.Xi'A'III. Vains empressements de M. Burnet à justifier Cranmer sur de petites choses, sans dire un mol sur les grandes. — M. liurnct se met fort en peine jiour justifier son Cranmer de ce (pi'il signa étant ôvèquc, l'arrêt de mort de ce malheureux, et se mêla contre les canons dans une cause

1./. part., liv. II, p, 415, — 2. Idem, I. part. — 4. Idem. — 5. Puff. 151.

-3. Pag. 203.

de sang'. Sur cela il fait à son ordinaire, un de ces plans s|iécieux, où il lâche toujours indirectement de rendre odieuse la foi de l'Eglise, et d'en éluder les canons : mais il ne prend pas garde au principal. S'il fallait chercher des excuses à Cranmer. ce n'élait pas seulement pour avoir violé les canons, qu'il devait respecter plus que tous les autres étant archevêque; mais pour avoir violé la loi naturelle observée par les païens mêmes , de ne condamner aucun accuse sans l'entendre dans ses défenses'^. Cranmer, malgré cette loi, condamna l'amiral, et signa l'ordre de l'excculer. Un si grand réformateur ne devait-il pas s'élever contre une coutume si barbare? Mais non , il valait bien mieux démolir les autels, abattre les images, sans épargner celle de Jésus-Christ , et abolir la messe , que tant de saints avaient dite et entendue depuis l'clablissement du christianisme parmi les Anglais.

XCIX. Cranmer et les autres réformateurs inspirent la révolte contre la reine Marie (1.55.'!). — Pour achever ici la vie de Cranmer, à la mort d'Edouard VI il signa la disposition où ce jeune prince, en haine de la princesse sa sœur qui était catholique, changeait l'ordre de la succession. M. Burnet veut qu'on croie que l'archevêque souscrivit avec peine^. Ce lui est assez que ce grand réformateur fasse les crimes avec quelque répugnance : mais cependant le conseil dont Cranmer était le chef, donna tous les ordres pour armer le peuple contre la reine Marie , et pour soutenir l'usurpatrice Jeanne de SulTolk : la prédication y fut employée; et Ridley , évêque de Londres, eut charge de parler pour elle dans la chaire''. Quand elle fut sans espérance , Cranmer avec tous les autres avoua son crime , et eut recours à la clémence de la reine. Cette princesse rétablissait la religion catholique , et l'Angleterre se réunissait au Saint-Siège. Comme on avaittoujours vu Cranmeraccommoder sa religion à celle du roi , on crut aisément qu'il suivrait celle de la reine, et qu'il ne ferait non plus de difficulté de dire la messe, qu'il en avait fait sous Henri, treize ans durant, sans y croire. Mais l'engagement était trop fort , et il serait déclaré trop évidemment un homme sans religion , en changeant ainsi à tout vent. On le mit dans la tour de Londres et pour le crime d'Etat et pour le crime d'hérésie''. Il fut doposé par l'autorité de la reine". Cette autorité était légitime à son égard , puisqu'il l'avait reconnue , et môme établie. C'était par cette autorité qu'il avait lui-même déposé Bonner, évoque de Londres; et il fut puni par les lois qu'il avait faites. Par une raison semblable, les évêques qui avaient reçu leurs évôchès pour un certain temps furent révoqués', et jusqu'à ce que l'ordre ecclésiastique fût entièrement rélalili , on agit contre les protestants selon leurs maximes.

C. Cranmer déclaré hérétique , et pour quel article (1555). — Après la déposition de Cranmer, on le laissa quelque temps en prison. Ensuite il fut déclaré hérétique, et il reconnut lui-même que c'était pour ai^oir nié la présence corporelle de .fésus- Christ dans l'Eucharistie'*. On voit par là en quoi on faisait consister alors la principale partie de la

I. Pcig. 151. — 2. Acl., XXV. IG. — 3. //. part., p. 311. — 4. Liv. ii,p. 3ô(i,ct seq. —J. Pag.3H.— 6. /'(/</. 414. — 7. Pay. 412. — 8. Poff. 4i;5.

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